Archipel du Chien

« Le dimanche qui suivit, différents signes annoncèrent que quelque chose allait se produire. Ce fut déjà et cela dès l'aube une chaleur oppressante, sans brise aucune.

L'air semblait s'être solidifié autour de l'île, dans une transparence compacte et gélatineuse qui déformait ça et là l'horizon quand il ne l'effaçait pas : l'île flottait au milieu de nulle part. Le Brau luisait de reflets de meringue. Les laves noires à nu en haut des vignes et des vergers frémissaient comme si soudain elles redevenaient liquides.

Les maisons très vite se trouvèrent gorgées d'une haleine éreintante qui épuisa les corps comme les esprits. On ne pouvait y jouir d'aucune fraîcheur. Puis il y eut une odeur, presque imperceptible au début, à propos de laquelle on aurait pu se dire qu'on l'avait rêvée, ou qu'elle émanait des êtres, de leur peau, de leur bouche, de leurs vêtements ou de leurs intérieurs. Mais d'heure en heure l'odeur s'affirma. Elle s'installa d'une façon discrète, pour tout dire clandestine. »

Trois corps sont rejetés par la mer sur la plage d'une île mystérieuse sans repères mais ressemblant grandement à une île de la méditerrannée.
"Que faire?" se demandent le Maire, l'Instituteur, la Vieille, le Curé et le Docteur, des personnages sans nom ni prénom, comme dans une fable.
Une décision est vite prise. Et chacun devra vivre ce choix avec son propre sens moral, son éducation, ses valeurs, sa culture.  

Le narrateur, nous conte cette histoire se déroulant dans un lieu et à une époque inconnus/intemporels, parce que ces histoires ne datent malheureusement pas d'aujourd'hui et ne s'arrêteront pas demain. 
Quelles histoires?
Des histoires d'hommes, d'inadmissible échelle d'importance donnée aux êtres selon leur origine et le dérangement qu'ils provoquent, de la paix qu'ils ébranlent. 
Des histoires de manipulation, de pouvoir, de secret étouffé, de façade à préserver par pur intérêt économique et le désir de développer une activité touristique, de dépendre des autres, tout en leur étant fermés...

L'intrigue s'installe lentement, la tension monte en même temps que le volcan gronde, que l'odeur se fait de plus en plus prenante, et que les consciences s'agitent face à l'arrivée d'un personnage énigmatique.

L'Archipel du Chien est un roman hypnotique, suffoquant, dérangeant, implacable, parfaitement rythmé 
entre nervosité et torpeur, à la langue tavaillée, à la mise en scène et à la conclusion virtuoses.
Un roman sans moralisme doté d'une grande profondeur dans lequel personne n'a totalement raison ou tort, chacun regardant les évènements à travers son propre prisme. 
Un roman sur le rejet de l'autre et l'isolationisme qui tient tant les hommes éloignés, abordant adroitement le thème des migrants, et du commerce qu'il est fait de leur malheur.
Amer, cruel et pessimiste mais porteur de l'espoir d'une certaine prise de conscience.

"Vous convoitez l'or et répandez la cendre. 
Vous souillez la beauté, flétrissez l'innocence. 
Partout vous laissez s'écouler de grands torrents de boue. La haine est votre nourriture, l'indifférence votre boussole. Vous êtes des créatures du sommeil, endormies toujours, même quand vous vous pensez éveillés. Vous êtes le fruit d'une époque assoupie. Vos émois sont éphémères, papillons vite éclos, aussitôt calcinés par la lumière des jours. Vos mains pétrissent votre vie dans une glaise aride et fade. Vous êtes dévorés par votre solitude. Votre égoïsme vous engraisse. Vous tournez le dos à vos frères et vous perdez votre âme. Votre nature se fermente d'oubli. 
Comment les siècles futurs jugeront-ils votre temps?"

L'auteur >> Écrivain traduit dans le monde entier, Philippe Claudel est aussi cinéaste et dramaturge. Il a notamment publié aux éditions Stock Les Âmes grises, La Petite Fille de Monsieur Linh, Le Rapport de Brodeck et L’Arbre du pays Toraja. Membre de l’académie Goncourt, il réside en Lorraine où il est né en 1962.