je ne retrouve personne

Il y a parfois des moments étranges, lorsqu'on lit.
C'est ce qui m'est arrivé avec Je ne retrouve personne car il a convoqué de l'intime en moi (vous me direz, comme bon nombre de livres...).

Dans cette histoire, Aurélien part régler la vente de la maison familiale, où il a grandi, et alors qu'il compte faire un simple aller retour rapide, il reste, commence un bilan, les souvenirs remontent, les visages familiers surgissent au détour d'une rue....... 
Et c'est là que mon expérience fut étrange, car je vis dans ma maison familiale, celle là même qui m'a vue grandir à partir de mes 4 ans. Je vis donc au quotidien cette sorte de "jet lag", je croise des personnes qui ont toujours plus ou moins fait partie de mon paysage, m'ont offert des souvenirs d'enfance, et même d'anciens petits amoureux, qui ont bien changé (parfois en bien >> certains me lisent ;-))...

La photo de couv, prise par Arnaud Cathrine lui même, évoque parfaitement bien l'état d'esprit qui règne dans le roman: Une plage quasi abandonnée, des nuages au dessus des têtes, mais la couleur et la lumière, aussi, et des pas des pas des pas qui font avancer.

Le retour au lieu représentant ses racines, totalement déserté, permet ici à Aurélien, écrivain attachant, d'enfin decélérer, refuser la promo de son dernier livre qu'il n'aime pas, et de se laisser aller à une mélancolie assumée, à des interrogations qui jusque là n'avaient pas eu l'occasion ni le temps de surgir. 
Ce roman est une réflexion douce amère sur les dérobades, les regrets amoureux, le manque, 
les dégâts des non dits, les liens jamais si faciles, les rivalités et l'amour infini entre frères, l'enfance, l'inévitable perte de l'innocence.
(Des thèmes qui rappellent un de ses précédents romans Sweet Home, que je vous conseille également).

La vie et ses "classiques" revers sont ici décrits d'une plume aussi douce et sensible que directe moderne et drôle (je n'ai que trop rarement souri devant un "Va te faire mettre" en fin de paragraphe :-)), Arnaud Cathrine nous amène vers cette conclusion que l'on apprend rarement à finir, à clore des chapitres, et que c'est pourtant l'essentiel.

Je ne retrouve personne, au titre parlant, comme la citation dont il est issu (« C’est comme la nuit en pleine journée, on ne voit rien, j’entends juste les bruits, j’écoute, je suis perdu et je ne retrouve personne. » Jean-Luc Lagarce - Juste la fin du monde), nous encourage à nous poser, pour retrouver notre chemin, et nous retrouver nous même.

"Une fois installé à Paris, je ne suis plus revenu à Villerville qu'armé d'oeillères, obnubilé par le présent, son cours pressé, ses essais à transformer; les signes d'un avant se voyaient écartés sitôt repérés et comme placés en quarantaine; sans doute la présence de mes parents sur place contribuait-elle également à ne pas "fabriquer du passé". Seul dans cette maison, je laisse au contraire tout affleurer, sans percevoir encore les effets de ce reflux. On dirait qu'une digue intérieure a cédé. Seule menace active que je tiens éloignée: ces deux amants, là bas sur la plage. Je ne souhaite les voir que de loin. Ce sont deux corps qui ne parviennent plus à se rapprocher, ni de jour ni de nuit. Entre eux, il y a un silence buté, meurti, et la peau de l'autre qui devient comme du papier de verre."