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Les évaporés, au Japon, ce sont des personnes qui disparaissent sans explication (même s'il y en a des centaines et de plus en plus depuis Fukushima), sans qu'il n'y ait d'enquête, ces personnes s'évaporent, partent vivre dans des quartiers "protégés" de Tokyo ou bien, après le tsunami et Fukushima, dans le Nord totalement déserté du pays.

Kaze, le père de Yukiko s'évapore donc en pleine nuit. Pourquoi? Où est il passé? Yukiko, qui vit à San Francisco, retourne au Japon avec un ancien amoureux (toujours transi): Richard B, détective privé, mais aussi poète, alcoolique notoire, fan de pêche...
De quoi rappeler un certain Richard Brautigan dont Thomas B.Reverdy mèle l'écriture à la sienne, avec de nombreux poèmes reproduits dans les pages du roman.

Malheureusement, j'avoue ne pas avoir percuté immédiatement sur Richard Brautigan (et n'avais pas cherché à trop consulter d'articles au sujet de ce roman avant de le lire...), car les textes/poèmes, bien qu'en italique, ne sont pas entre guillemets.
J'avoue qu'a postériori j'ai trouvé cela dommage, et il aurait finalement suffit de mettre en prologue les notes de l'auteur expliquant 
qu'il "a prêté (à Richard B.) les traits de quelques uns de ses personnages (de Brautigan) et ses pensées... tirées de ses poèmes, en italique" (cf extrait photo ci dessous). 

Parce que du coup ce personnage de Richard B. prend un tout autre aspect. Tel un "évaporé" lui aussi, comme l'esprit de Brautigan de retour sur Terre et qui regarde, estomaqué, les ravages du nucléaire.
Et cet amour qui lie Richard B à Yukiko, résonnance de l'amour qui liait Brautigan à son amoureuse japonaise, Akiko... Et Richard B. qui tente d'aider Yukiko à retrouver son père quand Brautigan n'a jamais connu le sien.....
Bref, je me suis dit que je devrais alors relire le roman pour partir à la recherche de ces sens cachés...
Ayant rencontré Thomas B. Reverdy quelques jours après ma lecture, je lui ai fait part de cette petite réflexion à ce sujet. Il a tout à fait compris... et m'a expliqué que l'arrivée de l'ombre de Brautigan dans son roman a été un peu fortuite, il avait emmené avec lui quelques uns des ouvrages du poète en partant en résidence d'écrivain à la Villa Kujuyama de Kyoto, au Japon donc, et le personnage a fini par s'imposer de lui même.

Richard Brautigan

Bon, enfin, même sans savoir tout cela, le livre se lit avec plaisir et curiosité.
Comme une sorte de "polar" sans tension extrême mais plutôt avec beaucoup de délicatesse, de découvertes, du Japon, de ses coutumes, ses paysages, sa mafia faite d'hommes prêts à spéculer sur un drame, et sa population digne, encore en choc post traumatique de Fukushima... 
On sent que le Japon compte beaucoup pour l'auteur, et qu'il témoigne au nom de ce pays qui panse discrètement ses plaies, défiguré, mais debout, dans une sorte de fierté et de langueur.

Thomas B.Reverdy nous raconte comme une vague entraîne une autre vague, encore faite de deuils, de disparitions sans retrouver de corps. 
Une vague de réflexions sur les liens (amoureux et familiaux), le renoncement, la honte, l'honneur, l'exil, la solitude, le déracinement, la misère, l'amour qui ne suffit pas toujours, et la force de la nature (le chapitre "Un rêve à Fukushima" est une merveille de beauté). 
Bon, ok, j'avoue ici que je suis restée, sans raison apparente, un peu en dehors par moments MAIS j'ai tout de même été sensible à la poésie qui imprègne certaines pages.

"Vous pensez qu'il n'y a pas de catastrophe naturelle. Juste des tragédies humaines, provoquées par la nature à qui tout cela est bien indifférent. Les hommes, dans le fond, ils n'auront fait que passer dans cet endroit.
Leurs villes ont été englouties aussi facilement qu'on noie une fourmilière. Il y a toujours quelque chose de dérisoire dans le tragique."

Les Evaporés a obtenu le prix de la page 112, ainsi que le prix de la SGDL.