j'aurais du apporter des fleurs

« N’apporte rien Gérault, on a tout ! » Toujours cette générosité qui écrase. Ben tiens, c’est vrai, qu’est-ce que je pourrais bien leur apporter, moi, dans leur foyer parfait ! Une pauvre bouteille de pinard ? Qui sera bu le nez bouché avant d’entamer les grands crus de leur cave à vin personnelle. Des fleurs ? Qui se retrouveront dans l’évier, humiliées par tous les bouquets qui, eux, auront eu le privilège de trôner dans des vases. Mieux vaut des mains vides et l’honneur sauf, qu’un « oh, mais fallait pas » qui accable. Fallait pas, vraiment pas, tu nous déranges avec ton cadeau minable, remporte-le.
Je ne viendrai avec rien. Rien et mon manteau et malgré tout, peut-être qu’ils auront droit à mon sourire, peut-être, si je suis grand seigneur.

Comme anti héro il se pose là, Gérault (dont on n'apprendra le prénom qu'à la page 125).
L'humiliation du chômage, la chute intérieure, les grands moments de solitude, il nous emporte dans un bilan/un quotidien pas franchement brillants... Une vie sentimentale et une enfance peu enviables, des amis pesants, un nouveau boulot rabaissant, le voici à 50 ans, plein de rage, de haines rentrées (certaines ne datant pas de la veille).
Mais il ne dit rien, Gérault, il sourit, se tait, encaisse et fait semblant. Mais dedans ça gronde drôlement. 
Alors on pourrait le trouver antipathique et hypocrite, car il manipule, renvoie aux autres une image/un discours opposés à ce qu'il ressent, mais il paraît tellement perdu au coeur de sa détresse, de son corps, de sa solitude, de son "inutilité"
 post licenciement, qu'il en est attachant (bon il m'a quand même un peu crispée parfois).
Attachant parce qu'il a aussi pas mal d'humour au milieu de ses états d'âme, son amertume.

J'aurais dû apporter des fleurs est une comédie humaine cynique, acide mais réaliste, qui aborde l'être et le paraître, les relations parfois biaisées, l'hypocrisie ambiante, les humiliations subies; et fait le portrait d'un homme tellement aigri et désenchanté que plus rien ne trouve vraiment grâce à ses yeux, mais qui implore le sort de le surprendre.

"Pas de prénom, cinquante ans, sous les ordres d'un jeune homme qui aurait pu être mon fils. À genoux sur le carrelage, cuisses malmenées, compressées dans le velours côtelé, doigts rougis. Que personne ne rentre maintenant, personne, personne pour tomber sur ce type gras qui suffoque accroupi. "Pas mal, Gérault, tu vois c'est pas grand chose et pourtant ça change tout"
Le jeune con est content, il s'en va léger. Je regagne le comptoir, le ventilo ne se gausse plus, il chuchote qu'on lui a coupé les ailes. 
Pas de prénom, cinquante ans, chemise mouillée pantalon poché ventre en B, pas ce soir encore, que je serai un héro."

L'auteur(e) >> Comédienne, Alma Brami a été révélée comme romancière à l'occasion de la rentrée littéraire 2008 avec Sans elle, couronné par de nombreux prix. Depuis, elle a publié Ils l'ont laissée là en 2009 et Tant que tu es heureuse en 2010. Ces trois romans ont été publiés en Chine en septembre 2011. C'est pour ton bien, son 4e roman, a été publié au Mercure de France en 2012. En janvier 2013, elle a publié Lolo, aux éditions Plon. Elle écrit également pour les enfants ; son premier album jeunesse Moi, j’aime pas comme je suis est paru aux éditions Albin Michel en 2011. 
J'aurais dû apporter des fleurs est sont sixième roman.