Feel-good

"Ce qu’on va faire, c’est un braquage. Mais un braquage sans violence, sans arme, sans otage et sans victime. Un braquage tellement adroit que personne ne se rendra compte qu’il y a eu un braquage et si personne ne se rend compte qu’il y a eu un braquage, c’est parce qu’on ne va rien voler. On ne va rien voler, mais on aura quand même pris quelque chose qui ne nous appartenait pas, quelque chose qui va changer notre vie une bonne fois pour toutes." Quel est le rapport entre un écrivain sans gloire, le rapt d’enfant et l’économie de la chaussure?

Le monde entier est un cactus, chante Dutronc, et ce n'est pas Thomas Gunzig qui dira le contraire... par contre, en reposant son dernier roman, Feel Good, on se dit que ledit cactus n'est pas exempt de faire de jolies fleurs, parfois, et c'est heureux.

Feel Good c'est un roman sur la France qui galère, sur les oubliés 
qui comptent le moindre centime, et ceux qui ne comptent pour personne...
Dans cette satire sociale drôle, cynique, grave et pleine de fraîcheur, 
Alice est une mère célibataire qui veut le meilleur pour son fils et, pour cela, doit continuellement faire des sacrifices, mener une vie faite de frustrations, fatigue, inégalités, emplois précaires et isolement (liste non exhaustive). 

Thomas Gunzig retranscrit à la perfection le sentiment d'injustice, de colère et l'énergie/l'imagination que génèrent la 
difficulté de joindre les deux bouts dès le 15 du mois, la violence de la galère quotidienne, l'instabilité permanente... et la volonté de s'en sortir pour en finir avec le système D/les petits larcins, puis l'engrenage, l'effet boule de neige, jusqu'à un plus gros forfait, allant contre ses principes mais animé par l'espoir d'obtenir une belle rentrée d'argent... 
C'est alors qu'Alice fait la rencontre qui va tout faire basculer en croisant le chemin de Tom, auteur médiocre en pleine séparation pétri de doutes au sujet de son avenir d'écrivain. Ce qui permet à Thomas Gunzig de joyeusement nous embarquer dans le quotidien solitaire d'un auteur/VRP de ses oeuvres, entre création, salons, dédicaces parfois foireuses (toute ressemblance...), les arcanes du monde de l'édition, son profond questionnement sur son talent et ce qui suscite le succès/
les ingrédients requis pour écrire LE livre qui marche, et le (quasi inévitable désormais) story-telling qui va avec
Ensemble, Alice et Tom vont-ils parvenir à aller jusqu'au bout du drôle de braquage qu'ils envisagent?

Bien que son roman soit par moments ultra réaliste, il est tout sauf plombant ou moralisateur, mais plutôt optimiste et plein d'humour, enlevé et enthousiasmant malgré sa gravité. Car Thomas Gunzig s'amuse et ça se voit, il aime ses personnages, et son sujet lui tient incontestablement à coeur. Il joue avec les mots, les choisit justes, qui piquent fort, et parvient avec tout cela à donner une belle profondeur à ce roman bien nommé qui parle de chute, de résistance et de renouveau avec beaucoup d'esprit et de fantaisie. 

"Elle pensa à tous ces enfants qui, dans la même assiette de pâtes, avaient des boulettes de viande, du vrai parmensan râpé, du basilic frais coupé aux ciseaux et la jalousie et la colère montèrent encore. Achille: il était si beau, il était si doux, il était si gentil, et la vie qui l'attendait allait être si dure. La vie n'en aurait rien à foutre de rien, la vie n'était pas une amie, c'était une adversaire! Elle n'en dormit presque pas et ses lambeaux de sommeil furent chargés de rêves si épuisants qu'au matin elle eut l'impression d'avoir fait la guerre."

"Il repensa à son désir fiévreux de devenir un écrivain reconnu, de comment il avait cru qu'il le deviendrait, comment il avait attendu, avec patience, que cela arrive, la reconnaissance, la gloire, les lecteurs, et il repensa à la manière dont il avait vieilli sans que cela ne vienne. Jamais. Il repensa à tous ces livres qu'il avait écrits, à toutes ces heures passées, penché sur son clavier, à travailler ses phrases et ces intrigues et à la façon dont tous ces livres, chaque fois, avaient été comme des petits seaux de sable apportés dans un désert: des choses inutiles qui ne changeaient pas les lecteurs et encore moins le monde. Sa vie avec un grand V était un échec. Pas un drame, pas une tragédie... Juste un échec. L'échec d'avoir voulu quelque chose toute sa vie, d'avoir fait des sacrifices, d'avoir fait des renoncements, d'y avoir cru, sincèrement, d'avoir été patient et de n'avoir rien eu en retour. Rien. Juste les quatre murs d'un appartement sans charme dont la cuisine se couvrait peu à peu de tâches de moisi."

L'auteur >> Thomas Gunzig, né en 1970 à Bruxelles, est l’écrivain belge le plus primé de sa génération et il est traduit dans le monde entier. Nouvelliste exceptionnel, il est lauréat du Prix des Éditeurs pour Le Plus Petit Zoo du monde, du prix Victor Rossel pour son premier roman Mort d’un parfait bilingue, mais également des prix de la RTBF et de la SCAM, du prix spécial du Jury, du prix de l’Académie Royale de Langue et de Littérature Française de Belgique et enfin du très convoité et prestigieux prix Triennal du Roman pour Manuel de survie à l’usage des incapables. En 2017 il reçoit le prix Filigranes pour son roman La Vie sauvage. Star en Belgique, ses nombreux écrits pour la scène et ses chroniques à la RTBF connaissent un grand succès. Il a publié et exposé ses photos sur Bruxelles, Derniers rêves. Scénariste, il a signé le Tout Nouveau Testament aux deux millions d’entrées dans le monde, récompensé par le Magritte du meilleur scénario et nominé aux Césars et Golden Globes. Sont aussi parus au Diable vauvert, ses romans : 10 000 litres d’horreur pureAssortiment pour une vie meilleurEt avec sa queue il frappe.