BLABLABLAMIA

18 février 2017

TROPIQUE DE LA VIOLENCE - Nathacha APPANAH

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«Ne t’endors pas, ne te repose pas, ne ferme pas les yeux, ce n’est pas terminé. Ils te cherchent. Tu entends ce bruit, on dirait le roulement des barriques vides, on dirait le tonnerre en janvier mais tu te trompes si tu crois que c’est ça. Écoute mon pays qui gronde, écoute la colère qui rampe et qui rappe jusqu’à nous. Tu entends cette musique, tu sens la braise contre ton visage balafré? Ils viennent pour toi.» 

Tropique de la violence est une plongée dans l’enfer d’une jeunesse livrée à elle-même sur l’île française de Mayotte, dans l’océan Indien. Dans ce pays magnifique, sauvage et au bord du chaos, cinq destins vont se croiser et nous révéler la violence de leur quotidien.

Je me demandais si j’allais croiser un titre qui allait me retourner au point d’avoir envie de lui donner la note maximale, et de souhaiter le voir remporter le grand prix des lectrices ELLE pour lequel je l'ai lu (verdict en juin).
Car, entre nous, jusque là, malgré les très belles sélections de tous les jurys, je n'avais pas encore eu le sentiment d'avoir lu LE titre...


Et puis j’ai reçu Tropique de la Violence… véritable descente en enfer dans la vie d’enfants/ados de la rue sur l’île de Mayotte. Des enfants/ados confrontés à leur propre violence, leurs règles sans merci, entourés de mort, de manque, de violence et de pauvreté, abandonnés à eux-mêmes, sans la lueur du moindre espoir.
Ils évoluent dans un univers quasiment dépourvu d’adultes, et le peu venant à croiser le chemin de ces enfants perdus apparaissent comme dépassés et démunis.

Dans ce roman, comme sur cette île telle une poussière sur une carte, c’est l’isolement qui frappe, la misère des sentiments, la disparition de la bienveillance à la faveur de la sauvagerie. Et ceci dans un département français d’outre mer, loin de l’image paradisiaque que l’on nous vend de cette île de l’Océan Indien… 

L’écriture est belle, simple, noire, sèche, tranchée (nb : ceci étant il y a des coquilles qui crispent un peu, mais ne gâchent pas le plaisir de lecture…), dans ce roman court, comme écrit d'une traite, redonnant l’existence/la légitimité qu’ils méritent à ces êtres délaissés que Nathacha Appanah est allée rencontrer.
Elle en a ramené ces images retranscrites à vif, qui prennent aux tripes et marquent. On referme ce livre sous le choc (et révolté(e)), en se disant: 1 - qu'il aurait mérité une plus grande médiatisation, et 2 - qu'il devrait être lu en haut lieu...

"Pourtant, il n’y a jamais rien qui change et j’ai parfois l’impression de vivre dans une dimension parallèle où ce qui se passe ici ne traverse jamais l’océan et n’atteint jamais personne. Nous sommes seuls. D’en haut et de loin, c’est vrai que ce n’est qu’une poussière ici mais cette poussière existe, elle est quelque chose. Quelque chose avec son envers et son endroit, son soleil et son ombre, sa vérité et son mensonge. Les vies sur cette terre valent autant que les vies sur les autres terres, n’est-ce pas?"

L'auteur(e) >> Nathacha Appanah est née le 24 mai 1973 à Mahébourg; elle passe les cinq premières années de son enfance dans le Nord de l'île Maurice, à Piton. Elle descend d'une famille d'engagés indiens de la fin du XIXe siècle, les Pathareddy-Appanah. 
Après de premiers essais littéraires à l'île Maurice, elle vient s'installer en France fin 1998, à Grenoble, puis à Lyon, où elle termine sa formation dans le domaine du journalisme et de l'édition. C'est alors qu'elle écrit son premier roman, "Les Rochers de Poudre d'Or", précisément sur l'histoire des engagés indiens, qui lui vaut le prix RFO du Livre 2003. 
Son second roman, "Blue Bay Palace", est contemporain: elle y décrit l'histoire d'une passion amoureuse et tragique d'une jeune indienne à l'égard d'un homme qui n'est pas de sa caste.
" Le Dernier Frère" (2007) a reçu plusieurs prix littéraires dont le prix du roman Fnac 2007, le prix des lecteurs de L'Express 2008, le prix de la Fondation France-Israël. Il a été traduit dans plus de quinze langues.
En 2013, les éditions Payot ont publié "Indigne" d'Alexander Maksik, le roman qu'elle a traduit de l'américain.
Paru en 2016, son roman "Tropique de la violence" est issu de l'expérience de son séjour à Mayotte où elle découvre une jeunesse à la dérive.
Source : Norbert Dodille via Babelio


12 février 2017

PAR AMOUR - Valérie TONG CUONG

Par AMour

Par amour, n’importe quel être humain peut se surpasser. On tient debout, pour l’autre plus encore que pour soi-même.
V.T.C.

Ce qui frappe, en refermant ce dernier roman de Valérie Tong Cuong, c'est la remarquable qualité du travail de recherche et de retranscription historique qu'elle a effectué.
Je suis restée admirative durant de longues minutes, alors que je venais de finir de le lire, en pleine nuit. Admirative et émue, car au coeur de cet immense travail de documentation évoluent des personnages attachants que l'on quitte à regret.

De juin 1940 à août 1945, Joffre, Emélie, Muguette, Jean, Lucie, Joseph, Marline, habitent le Havre, ville qui fut particulièrement mise à l'épreuve par les bombardements, notamment ceux des forces alliées.
Et c'est leur vie chamboulée, effrayante, où règnent l'incompréhension, la peur, le bruit, la maladie, la faim, que nous partageons avec ces personnages, par le biais de leurs regards croisés.
Une vie faite de système D, d'entraide, de fuite, de secrets, de courage, de séparation et d'amour, qui les feront résister à leur manière et se découvrir des forces insoupçonnées.

A travers le fragile quotidien de cette famille déchirée, c'est toute une période historique qui est superbement retranscrite, l'Occupation, sa brutalité, les restrictions et concessions imposées, l'innocence/les vies sacrifiée(s)...
Valérie Tong Cuong, avec son style "caméra à l'épaule" nous plonge dans des scènes hyper réalistes/cinématographiques contenant toujours une parfaite dose d'émotion.

Alors je sais que le sujet pourrait faire craindre un trop-plein de pathos, mais non, justement, Par Amour est à l'opposé de cela, car tout en étant poignant et déchirant, c'est un roman délicat, émouvant, plein de force et vibrant de vie, célébrant admirablement les héros ordinaires de cette seconde guerre mondiale.

"Je croyais que nous avions vécu le pire, que nous finirions par nous en accommoder, par oublier la fuite, le retour, que nous saurions nous réinventer, retrouver une forme d'équilibre, je n'avais pas encore compris que ce mot, équilibre, ne signifiait plus rien. 
Il n'y avait plus d'endroit ou d'envers, de tort ou de raison, de bon ou de mauvais côté : tout cela venait de disparaître dans le fracas de la défaite.
Désormais, il y aurait seulement la vie et la mort." 

L'auteur(e) >> Valérie Tong Cuong a publié dix romans, dont le très remarqué Atelier des miracles. Avec cette fresque envoûtante qui nous mène du Havre sous l’Occupation à l’Algérie, elle trace les destinées héroïques de gens ordinaires, dont les vies secrètes nous invitent dans la grande Histoire.
Son site: http://valerietongcuong.com

Les éditions JC Lattès : http://www.editions-jclattes.fr

29 janvier 2017

LA BALEINE THÉBAÏDE - Pierre RAUFAST

baleine thébaide

Fraîchement diplômé, Richeville, jeune homme timide et idéaliste embarque au nord de l’Alaska, sur l'Hirundo. Objectif : retrouver la fameuse «baleine 52», qui chante à une fréquence unique au monde. Mais l’équipage affrété par le sinistre Samaritano Institute a d’autres desseins.
Au menu: l’inquiétant Dr Alvarez, un hacker moscovite, une start-up californienne, une jolie libraire et des cétacés solitaires, mutants ou électroniques qui entraînent Richeville dans un tourbillon d’aventures extraordinaires.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que Pierre Raufast ne manque pas d'imagination ni d'envie de la partager. C'est ce que j'aime particulièrement chez cet auteur, sa curiosité, son intérêt de l'autre et son exaltation communicative, rencontrez-le, enfin, dans un premier temps, lisez-le, et vous verrez...
Et puis admettez qu'il a un don particulier pour trouver des titres qui donnent envie de voir ce qui se cache derrière leur couverture (La fractale des raviolis (dispo en Folio...), La variante chilienne (dont je ne vous ai pas parlé, et pourtant j'avais aussi beaucoup aimé, mais le temps le temps...)).

Alors, quand même, si préférez un bonzaï bien taillé-bien académique à des herbes un peu folles, il va vous falloir un petit temps d'adaptation... car souvent, les histoires avec cet auteur prennent l'apparence de billard à 3 bandes, un évènement en entraîne un autre, fait rebondir sur la vie d'untel, un fait historique/scientifique, une rencontre touchante, une fable hilarante ou une belle contemplation... bref Pierre Raufast digresse toujours avec bonheur et tendresse, confirmant encore une fois son immense talent de conteur, nous entraînant avec enthousiasme dans son sillage pour nous mener à destination encore une fois soufflés par la maîtrise de sa construction (et il progresse de livre en livre, le bougre!).

Mais avec tout cela, je ne vous ai pas vraiment parlé de l'histoire, parce que si j'en parle trop, j'en dévoile trop.
Disons que tout part d'une liaison dans une piscine entre un sénateur américain et une starlette hollywoodienne, d'un étudiant en quête de sens, et d'une baleine vouée à la solitude à cause de la mauvaise fréquence qu'elle émet. Ensuite, il est question de course à l'invention, de manipulation, de start-up, d'échec avorté, de hacker et de vie privée en voie de disparition... 
Mélangez tout cela et vous obtenez ce roman 
divertissant, fin, sensible, érudit, enlevé et poétique dans lequel Pierre Raufast nous offre une redoutable réflexion sur l'humain, sa solitude, sa bonté et ses horribles travers.

"En Octobre, je lus une petite annonce intrigante dans Libération, à la rubrique "recherche d'emploi": 
Elle appelle dans un sempiternel silence. Baleinier recherche matelot pour expédition scientifique dans l'Océan Pacifique nord. Débutant aimant théabaïde bienvenu.
Thébaïde. Le mot me plut. "Lieu sauvage, isolé et paisible, où l'on mène une vie retirée et calme", selon le dictionnaire.
"

L'auteur >> Né en 1973 à Marseille, Pierre Raufast, est diplômé de l’École des Mines (Nancy). Ingénieur, il vit et travaille à Clermont-Ferrand. Son premier roman, La Fractale des raviolis («Talent à découvrir Cultura» 2014) a remporté un vif succès public. Son second roman, La variante chilienne est publié en 2015. La baleine thébaïde est son troisième roman. Les trois sont édités chez Alma Editeur
Son site: https://raufast.wordpress.com/

08 janvier 2017

CHANSON DOUCE - Leïla SLIMANI

Chanson Douce

Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d'un cabinet d'avocats, le couple se met à la recherche d'une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l'affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu'au drame. 

Je le savais...
Je savais que ce roman n'était pas pour moi (et pas parce qu'il a reçu le Prix Goncourt). Dès la rentrée, j'avais dit que je ne tenais pas à le lire, mais, prenant mon rôle de jurée du prix des lectrices ELLE à coeur, et l'ayant reçu dans la sélection du mois de janvier, je me suis lancée dans sa lecture un soir de vacances de fin d'année...

Passée l'oppressante première scène que je redoutais... je me suis vite trouvée agacée par une succession de clichés (et de plaintes...), sans parler du style sec et saccadé qui parfois me plaît mais m’a ici déstabilisée, et du sentiment de malaise qui ne m’a jamais quittée (le fait que je sois maman a évidemment joué, et je pense m'être autant que possible détachée de cette famille pour préserver le peu de sommeil qu'il me reste). 
Donc, je ne suis pas parvenue à rentrer dans le roman comme je l’aurais voulu…

Pour autant, j’ai trouvé intéressant, et bien construit, le travail de Leïla Slimani sur le rapport employeurs/employés, sur le sort des « petites gens », la pression, la solitude, le manque de partage et d’émotion et l’ingratitude/le rejet ressentis pouvant entraîner la folie... et aussi, et surtout, la perte de soi et des siens au coeur de cette vie passée à courir partout et sans arrêt, nous obligeant à (trop) souvent nous reposer sur les autres (oui, mais on fait comment sinon??).

C'est indéniable, Leïla Slimani traite avec un certain talent psychologique (et froideur...) de thèmes qui résonnent et appuient là où ça fait mal... et mon i
ncapacité à apprécier la lecture de Chanson Douce à sa juste valeur réside essentiellement dans le fait que certains de ces thèmes me hantent et me braquent irrévocablement. 

"La vie est devenue une succession de tâches, d’engagements à remplir, de rendez-vous à ne pas manquer. Myriam et Paul sont débordés. Ils aiment à le répéter comme si cet épuisement était le signe avant-coureur de la réussite. Leur vie déborde, il y a à peine de la place pour le sommeil, aucune pour la contemplation."

L'auteur(e) >> (Source Babelio) Leïla Slimani est une journaliste et écrivain franco-marocaine.
Née d'une mère franco-algérienne et d'un père marocain, élève du lycée français de Rabat, Leïla Slimani grandit dans une famille d'expression française. Son père, Othman Slimani, est banquier, sa mère est médecin ORL.
En 1999, elle vient à Paris. Diplômée de l'Institut d'études politiques de Paris, elle s'essaie au métier de comédienne (Cours Florent), puis se forme aux médias à l'École supérieure de commerce de Paris (ESCP Europe). 
Elle est engagée au magazine Jeune Afrique en 2008 et y traite des sujets touchant à l'Afrique du Nord. Pendant quatre ans, son travail de reporter lui permet d'assouvir sa passion pour les voyages, les rencontres et la découverte du monde. 
En 2014, elle publie son premier roman chez Gallimard, "Dans le jardin de l'ogre". Le sujet (l'addiction sexuelle féminine) et l'écriture sont remarqués par la critique et l'ouvrage est proposé pour le Prix de Flore 2014.
Son deuxième roman, "Chanson douce", obtient le prix Goncourt 2016.

11 décembre 2016

VOICI VENIR LES RÊVEURS - Imbolo MBUE

rêveurs

L'Amérique, Jende Jonga en a rêvé. Pour lui, pour son épouse Neni et pour leur fils Liomi. Quitter le Cameroun, changer de vie, devenir quelqu'un. Obtenir la Green Card, devenir de vrais Américains.
Ce rêve, Jende le touche du doigt en décrochant un travail inespéré: chauffeur pour Clark Edwards, riche banquier à la Lehman Brothers.
Au fil des trajets, entre le clandestin de Harlem et le big boss qui partage son temps entre l'Upper East Side et les Hamptons va se nouer une complicité faite de pudeur et de non-dits...
Mais nous sommes en 2007, la crise des subprimes vient d'éclater. Jende l'ignore encore : en Amérique, il n'y a guère de place pour les rêveurs...

Voici venir les rêveurs est le premier roman d'Imbolo Mbue, il lui a demandé cinq années d'écriture, et même s'il se déroule en 2008 il frappe toujours par la pertinence de son propos. C'était d'ailleurs étrange de lire ce roman (au titre encore plus ironique désormais) quelques jours après l'élection de Donald Trump aux USA, alors qu'il y est question de celle de Barack Obama et de l'espoir que celle-ci représentait... 

Voici venir les rêveurs c'est l'histoire du rêve américain confronté à la réalité, celui d'une famille immigrée sans papiers, vivant de petits boulots, de solidarité, d'angoisse et de bons plans, pleine d'espoirs et de projets simples...
Mais la bonne volonté et l'envie ne suffisent pas toujours pour s'intégrer et obtenir des papiers, même en ayant un avocat au faîte des dernières combines. 
Ils mènent ce combat épuisant alors que les américains pour lesquels ils travaillent apparaissent usés et blasés, sans véritable conscience de leur chance alors qu'ils vivent aisément dans un pays où tout semble possible, juste avant la crise et la chute de la firme Lehmann Brothers pour laquelle travaille le père.

Un roman au bel équilibre (
dont je salue la traduction et le très beau travail de langue) où deux univers se côtoient dans une proximité fragile, aux personnages un peu caricaturaux mais attachants, et à l'écriture juste, vivante et fluide malgré la gravité du discours sous jacent sur l'immigration, les inégalités raciales et les illusions perdues.

" - Pourquoi êtes-vous venu dans ce cas?
- Je m'excuse monsieur?
- Pourquoi êtes-vous venu aux Etats-Unis si votre ville est si belle?
Jende eut un rire, un rire bref et gêné.
"Mais monsieur, dit-il. L'Amérique, c'est l'Amérique.
- Je ne comprends pas ce que vous voulez dire par là.
- Tout le monde veut venir en Amérique, monsieur. Vivre dans ce pays. Ah! C'est la plus grande chose au monde, monsieur Edwards.
- Ça ne me dit toujours pas pourquoi vous êtes ici."
Alors Jende réfléchit; il réfléchit à ce qu'il pouvait lui dire sans en dire trop.
"Car mon pays n'est pas bon, monsieur, commença-t-il. Il n'a rien à voir avec l'Amérique. Si j'étais resté dans mon pays, je ne serai rien devenu du tout. Je serai resté un rien...""

L'auteur(e) >> Née en 1982, Imbolo Mbue a quitté Limbé, au Cameroun, en 1998 pour faire ses études aux États-Unis. Elle a grandi en lisant les grands auteurs africains: Chinua Achebe, Ngugi wa Thiong'o, mais c'est dans les romans de T. Morrison et Gabriel García Márquez que sa sensation d'être écartelée entre deux cultures a trouvé un écho. S'inscrivant dans la lignée d'Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie ou du Ravissement des innocents de Taiye Selasi, Voici venir les rêveurs, son premier roman, a fait l'objet d'enchères effrénées auprès des plus grands éditeurs américains. Imbolo Mbue vit à Manhattan.

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices ELLE 2017.

30 octobre 2016

QUAND NOUS ÉTIONS DES OMBRES - Mikaël HIRSCH

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François Sauval est un capitaine d’industrie et un aventurier qui accumule les records dans l’espoir de marquer son époque. Il fait venir auprès de lui un écrivain pour bâtir sa légende, avant de relever un ultime défi : acquérir un territoire pour y fonder un État.
Chassée de chez elle voilà des siècles et s’amenuisant aux confins de l’Amérique centrale, la tribu des Charahuales semble condamnée à disparaître avec sa langue ancienne et sa culture. Son destin croise celui d’une jeune linguiste française convaincue de l’influence des noms sur les choses.
Tous craignent d’être oubliés, mais laissent le soin à des tiers de décrire leur trajectoire, comme s’il était impossible de raconter sa propre destinée sans en précipiter la fin.

Quand nous étions des ombres est le quatrième roman de Mikaël Hirsch (dont j'avais déjà beaucoup aimé Avec les Hommes, et Libertalia), un roman entre aventure, action et réflexion, abordant avec finesse l'absurdité du "toujours plus haut, toujours plus fort", la peur de l'oubli et l'obsession qu'ont certains de marquer les esprits et l'histoire (et les raisons qui les y poussent).
Son personnage principal, écrivain, devient le témoin d'une époque, biographe tenant un rôle de retranscription et de glorification d'un homme que rien n'arrête, et que le monde encourage (jusqu'à ce qu'il s'en lasse)... 

Avec un véritable talent de conteur, mêlant cynisme, légende et philosophie, Mikaël Hirsch pointe du doigt (en quelques 186 pages qui se dévorent) les excès des hommes, leur volonté de puissance jusqu'à l'absurde, les dégâts de l'industrialisation/du capitalisme... et l'appropriation à tout va entraînant la disparition d'un peuple/de coutumes et d'une langue dans l'indifférence totale.

Et tout ceci avec beaucoup d'intelligence, d'ironie, d'humour et d'empathie, dans une langue (justement) soignée, douce et érudite, bel hommage aux mots qui permettent de transmettre, et d'interroger sur le sens de nos existences effervescentes.

"Des peuples aujourd’hui disparus ne subsistent bien souvent aucune histoire officielle puisque celle-ci est écrite par les vainqueurs. Tout au plus peut-on se raconter leurs mythes sans trop y croire, comme le vent colporte encore parfois quelques rumeurs du passé (...) Parmi tous ceux-là, les Charahuales parlaient le matagalpa, avant que cette langue ne disparaisse pour toujours de la surface de la Terre, comme un navire sombre en ne laissant rien d'autre qu'un peu d'écume à la surface des eaux et son nom dans les registres de la Lloyd's à Londres."

L'auteur >> Mikaël Hirsch est un écrivain français né à Paris en 1973. Deux de ses romans, Le Réprouvé (2010) et Avec les hommes (2013) ont figuré dans les sélections du Prix Femina. Après Libertalia, paru en 2015, Quand nous étions des ombres est le quatrième roman de Mikaël Hirsch publié aux éditions Intervalles.
Son site : http://www.mikaelhirsch.fr/

16 octobre 2016

AUX PETITS MOTS LES GRANDS REMÈDES - Michaël URAS

Aux petits mots les grands remèdes

Alex a choisi d’exercer le métier peu commun de bibliothérapeute. Sa mission : soigner les maux de ses patients en leur prescrivant des lectures. Yann, l’adolescent fragile qui s’est fermé au monde ; le cynique Robert, étouffé par son travail et qui ne sait plus comment parler à sa femme ; Anthony, la star de football refusant de s’avouer certaines de ses passions... Tous consultent Alex. Mais qui donnera des conseils au bibliothérapeute lui-même?
La clé du bonheur se trouve-t-elle vraiment entre les lignes de ses livres chéris? 

Aux petits mots les grands remèdes est de ces livres que l'on referme en ayant noté une liste de livres longue comme le bras.
Normal, Alex est bibliothérapeute, et ses conseils sensibles, fins et drôles aussi, donnent très envie de se (re)plonger dans les pages des ouvrages sur lesquels il s'appuie pour aider ses clients/patients à progresser ou à gérer des situations difficiles (lui-même en a aussi quelques unes à affronter...). 
Lui comme ses patients sont tous abîmés d'une manière ou d'une autre, et plutôt que d'aller voir un psy ou rester à se morfondre, pourquoi ne pas se plonger dans un livre qui leur parlera?

Léger, cynique, original, tendre et grave aussi parfois, Aux petits mots les grands remèdes est un bel hommage à la lecture et à sa capacité salvatrice, à la force des mots et de la projection/l'évasion et/ou la prise de conscience qu'elle peut procurer, ce que tout lecteur chevronné comme vous et moi sait ô combien. 
Et cela fait du bien de voir ces pouvoirs bénéfiques et révélateurs à l'honneur sous la plume simple et lettrée (peut-être moins rythmée que dans ses précédents livres) de Michaël Uras, grand amoureux de littérature qui encourage joliment l'ouverture des livres autant que l'ouverture d'esprit (et par les temps qui courent...)... 

"Les livres ne peuvent pas tout, mais ils accompagnent ceux qui ont besoin d'une dose d'imaginaire pour s'extirper du réel."

L'auteur >> Michaël Uras est né en 1977. D'origine sarde, par son père, il a grandi en Saône-et-Loire et est aujourd'hui professeur de lettres modernes dans le haut-Doubs. Il a publié deux romans : Chercher Proust (finaliste du Prix de l'inaperçu 2013) et Nos souvenirs flottent dans une mare poisseuse. Aux petits mots les grands remèdes (paru aux éditions Préludes) est son troisième roman.