BLABLABLAMIA

28 septembre 2016

COMME DANS UN FILM - Régis de SÁ MOREIRA

Comme dans un film

Le roman d'une rencontre, relatée avec humour et tendresse à la manière d'un scénario de film. Le récit évoque l'amour et le couple à l'épreuve du quotidien: la naissance du désir, la passion, l'habitude, la lassitude, la colère, l'aversion, la séparation, la réconciliation, l'enfantement, etc.

Dans le flot des romans de la rentrée littéraire (oui j'en ai lu beaucoup, mais je manque cruellement de temps pour venir vous en parler autant que je voudrais...) Comme dans un film m'a tout de suite intriguée par son côté original et atypique. 

Elle et Lui nous racontent leur histoire sous la forme de monologues croisés, ponctués par les interventions drôles et pertinentes de quelques personnages/personnalités (et même un chat).
C'est toute une vie de couple qui nous est narrée par ses principaux protagonistes du début à la fin, 
avec ses  rapprochements, ses affolements, ses ralentissements et ses éloignements, et les années qui passent.

Le style, spécial, scénaristique, peut ne pas plaire (voire fatiguer), mais pour ma part je n'ai pas boudé mon plaisir. C'est rythmé et décalé, plein d'un humour fin, cynique, et d'un sens de l'observation juste, incisif et doux aussi, un peu comme dans un film de Woody Allen.
Un bon divertissement au milieu de lectures parfois plombantes (qui, en plus, permet de réviser la filmographie de Matt Damon ;-)).  

"lui : Je ne la connais pas encore.
elle : Je ne le connais pas encore.
lui : Je me réveille à Paris, en décembre 2005, sans savoir que c’est aujourd’hui que je vais la rencontrer.
elle : S’il savait, peut-être qu’il resterait couché.
lui : Peut-être, oui.
elle : Au lieu de ça, il se lève, il se fait son petit thé vert, nourrit son chat, se demande ce qu’il va faire de sa journée.
lui : C’est samedi.
elle : Moi le samedi j'ai pas besoin de me demander, je travaille, je vends des chaussures de luxe pour faire des études de journalisme. 

lui : Elle est en retard, elle sort de chez elle avec une tartine à la main et elle saute dans un bus pour rejoindre son magasin.
le chauffeur de bus : C'est un peu comme dans un film, quand on voit deux personnes commencer en parallèle leur journée et qu'on se doute qu'elles ne vont pas tarder à se rencontrer. 
lui : mais ce n'est pas dans son magasin que je la rencontre, c'est pendant sa pause, elle sort fumer une cigarette sur le trottoir, un peu à l'écart de la devanture. 
elle : Comme une conne je n'ai pas de feu.
lui : par la suite, le nombre de fois où elle va se dire "Si seulement j'avais eu un briquet".
elle : Ou même des allumettes." ...

L'auteur >> Né d'un père brésilien et d'une mère française, Régis de Sà Moreira est l'auteur de plusieurs romans, salués par la critique : Pas de temps à perdre (Prix le livre élu 2000), Zéro tués,  le Libraire et Mari et femmes.

Les éditions Au Diable Vauvert : http://audiable.com/


23 septembre 2016

LES RÈGLES D'USAGE - Joyce MAYNARD

Règles d'usage

Wendy, treize ans, vit à Brooklyn. Le 11 septembre 2001, son monde est complètement chamboulé : sa mère part travailler et ne revient pas. L’espoir s’amenuise jour après jour et, à mesure que les affichettes DISPARUE se décollent, fait place à la sidération. Le lecteur suit la lente et terrible prise de conscience de Wendy et de sa famille, ainsi que leurs tentatives pour continuer à vivre. Le chemin de la jeune fille la mène bientôt en Californie chez son père biologique qu’elle connaît à peine – et idéalise. Son beau-père et son petit frère la laissent partir le coeur lourd, mais avec l’espoir que cette expérience lui sera salutaire. Assaillie par les souvenirs, Wendy est tiraillée entre cette vie inédite et son foyer new-yorkais qui lui manque. Elle délaisse les bancs de son nouveau collège et, chaque matin, part à la découverte de ce qui l’entoure, faisant d’étonnantes rencontres : une adolescente tout juste devenue mère, un libraire clairvoyant et son fils autiste, un jeune à la marge qui recherche son grand frère à travers tout le pays. Wendy lit beaucoup, découvre Le Journal d’Anne Frank et Frankie Addams, apprend à connaître son père, se lie d’amitié avec sa belle-mère éleveuse de cactus, comprend peu à peu le couple que formaient ses parents – et les raisons de leur séparation. Ces semaines californiennes la prépareront-elles à aborder la nouvelle étape de sa vie? Retournera-t-elle à Brooklyn auprès de ceux qui l’ont vue grandir?

Il y a quelques jours, alors que nous célébrions le triste anniversaire des attentats du 11/09, j'ai pensé à Wendy et à Louie...  C'est rare que je pense à des personnages d'un roman, mais là, ma lecture des Règles d'usage était toute récente, et les émotions qu'elle avait provoquées encore bien fraîches.
Joyce Maynard a imaginé (en 2003, soit 2 ans après) les jours/mois qui suivirent ces attentats, partageant l'inquiétude de la famille d'une des 2977 victimes du World Trade Center, et leur peine quand l'évidence finit par s'imposer... 
Comment affronter une telle violence, une telle injustice?
Après le choc, l
'incompréhension, l'attente et la peine du mari et des deux enfants de Janet, Joyce Maynard décrit le cheminement de cette famille recomposée dans le deuil, vers le renouveau. 
Wendy part en Californie auprès de son père biologique et y croise des personnages abîmés mais pleins de vie auxquels elle s'attache, pendant que son touchant beau-père et son bouleversant petit frère tentent de se relever à New York. 
Et moi, au milieu de ce drame raconté avec une émotion toujours parfaitement dosée (=sans pathos ni mièvrerie), j'ai été touchée (dans ma cage thoracique de maman de famille recomposée) par la relation entre Wendy et son petit frère Louie (dont l'innocence, la colère et la peine serrent littéralement le coeur): leurs échanges, leur complicité, leurs liens dans la peine, tout sonne juste et fort... 

Même si j'ai ressenti quelques longueurs, Joyce Maynard parvient durant les 472 pages de son roman, dans un style incroyablement délicat, à nous faire accompagner avec tendresse ses personnages sur le chemin de la reconstruction et dans les tatônnements d'une famille recomposée après la disparition de leur principal trait d'union. Un roman aussi triste que lumineux et plein d'espoir.

"On a envie de laisser tomber (...) Sauf qu'il faut continuer. Il faut se lever le matin et verser des céréales dans les bols. On continue à respirer qu'on le veuille ou non. Personne n'est là pour t'expliquer comment c'est supposé marcher. Les règles d'usage ne s'appliquent plus (...)
On continue à se lever chaque matin en sachant que ça durera peut-être dix mille matins de plus".


L'auteur(e) >> Collaboratrice de multiples journaux, magazines et radios, Joyce Maynard est aussi l’auteure de plusieurs romans, Long week-endLes Filles de l’ouragan, L'homme de la montagne et d’une remarquable auto­biographie, Et devant moi, le monde (tous publiés chez Philippe Rey). Mère de trois enfants, elle partage son temps entre la Californie et le Guatemala. 

Son site : http://www.joycemaynard.com/Joyce_Maynard/ENTRY_TO_SITE.html

Les éditions Philippe Rey: http://www.philippe-rey.fr/unepage-home-home-1-1-0-1.html

16 septembre 2016

LAËTITIA ou la fin des hommes - Ivan JABLONKA

Laetitia

Dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011, Laëtitia Perrais a été enlevée à 50 mètres de chez elle, avant d’être poignardée et étranglée. Il a fallu des semaines pour retrouver son corps. Elle avait 18 ans.
Ce fait divers s’est transformé en affaire d’État : Nicolas Sarkozy, alors président de la République, a reproché aux juges de ne pas avoir assuré le suivi du « présumé coupable », précipitant 8 000 magistrats dans la rue.
Ivan Jablonka a rencontré les proches de la jeune fille et les acteurs de l’enquête, avant d’assister au procès du meurtrier en 2015. Il a étudié le fait divers comme un objet d’histoire, et la vie de Laëtitia comme un fait social. Car, dès sa plus jeune enfance, Laëtitia a été maltraitée, accoutumée à vivre dans la peur, et ce parcours de violences éclaire à la fois sa fin tragique et notre société tout entière : un monde où les femmes se font harceler, frapper, violer, tuer.

J'inaugure avec ce titre ma série de billets concernant les livres lus dans le cadre du prix des lectrices ELLE.
Je ne parlerai pas de tous, car certains m'ont laissée de marbre, et/ou même (gentiment) agacée... et comme je manque cruellement de temps pour bloguer, je préfère (encore et toujours) partager avec vous ce qui m'a tenue éveillée plutôt qu'assommée.
Laëtitia compte donc parmi ces livres qui m'ont fait traverser quelques nuits de lecture, entre sidération, tristesse, et attachement.

J'avais un souvenir assez clair de l’affaire Laëtitia Perrais, sa disparition, l'inquiétude, la découverte de son corps en deux endroits distincts, la rapide arrestation de son meurtrier et le retentissant battage médiatique et politique qui avait suivi...
Nicolas Sarkozy survolté, les magistrats débordés et révoltés, les familles qui s’opposaient (et l’affaire dans l’affaire des abus sexuels du père de la famille d’accueil): Laëtitia, qui avait eu du mal à trouver sa place et à exister réellement aux yeux de ses proches, existait soudainement aux yeux du pays tout entier. C’était d’une triste et inouïe ironie.


Ivan Jablonka a rencontré de nombreux protagonistes de l’enquête, et une partie de la famille de Laëtitia (dont sa jumelle). Dès les premières lignes, nous comprenons que son but allait au-delà d'une "simple" autopsie d’un fait divers (voire la chronique froide d’une mort annoncée), il a fait un véritable travail sociologique et psychologique en suivant, avec une profonde empathie, le fil du parcours chaotique de Laëtitia (et de sa sœur jumelle). Deux gamines rapidement livrées à elles-mêmes, ballotées entre deux parents instables, en échec scolaire, en attente d'affection... Deux gamines qui grandissent en équilibre au-dessus des vides de leur vie, jusqu'à la mauvaise rencontre, celle de Tony Meilhon, criminel récidiviste marginal.

Sans voyeurisme ni sensationnalisme, Ivan Jablonka revient donc sur les pas de Laëtitia, de son enfance à ses dernières heures, et partage, avec une incroyable sincérité et humanité, sa stupeur, sa douleur et sa colère en tant que père face à la barbarie des hommes envers les femmes et les enfants à l'innocence trop souvent volée (d’où le sous-titre du livre "ou la fin des hommes").

Alors, on pourrait lui reprocher quelques répétitions qui alourdissent un peu (selon moi) le propos, mais elles laissent deviner combien l’auteur/l’homme ne se résout pas à lâcher la main de Laëtitia et veut continuer à veiller le plus longtemps possible, pour qu'elle ne retourne pas tout de suite dans l'ombre.  
Un livre profond, humain, qui marque et qui reste.

"Mais Laëtitia ne compte pas seulement pour sa mort. Sa vie nous importe, parce qu’elle est un fait social. Elle incarne deux phénomènes plus grands qu’elle : la vulnérabilité des enfants et les violences subies par les femmes. Quand Laëtitia avait trois ans, son père a violé sa mère : ensuite, son père d’accueil a agressé sa sœur ; elle-même n’a vécu que dix-huit ans. Ces drames nous rappellent que nous vivons dans un monde où les femmes ne sont pas complètement des êtres de droit. Un monde où les victimes répondent à la hargne et aux coups par un silence résigné. Un huis clos à l’issue duquel ce sont toujours les mêmes qui meurent."

Laëtitia a remporté le prix littéraire du journal Le Monde, il est en lice pour le prix Goncourt, le prix Renaudot et le prix Médicis.

L'auteur >> Ancien élève de l’École normale supérieure, éditeur et écrivain, Ivan Jablonka  est professeur d’histoire à l’université Paris 13. Il est rédacteur en chef de la revue laviedesidees.fr et codirecteur de la collection "La République des Idées" aux Éditions du Seuil.
Il a notamment publié : Les Vérités inavouables de Jean Genet, Ni père ni mère. Histoire des enfants de l'Assistance publique (1874-1939), Enfants en exil. Transfert de pupilles réunionnais en métropole (1963-1982), Les Enfants de la République. L'intégration des jeunes de 1789 à nos jours (repris sous le titre L'Intégration des jeunes. Un modèle français, XVIIIe-XXIe siècle), Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus. Une enquête, L'histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Le Corps des autres et Laëtitia ou la fin des hommes.

04 septembre 2016

LA NUIT AVEC MA FEMME - Samuel BENCHETRIT

La nuit avec ma femme

Le temps d'une nuit, le narrateur est visité par sa femme disparue sous les coups d'un homme. Il lui parle et l'emmène dans une déambulation dans les rues parisiennes. 
Sur les lieux de leur amour et de leurs déchirures, il s'adresse à elle et convoque, au fil de pages intenses, les blessures et les joies de leur destinée tragique, leurs souvenirs communs, leur fils merveilleux et la difficulté de vivre sans elle. 

Même si cela remonte à plus de dix ans, je me souviens très bien de cet été 2003 où Marie Trintignant est tombée sous les coups de son compagnon d'alors. J'aimais l'actrice, sa voix, son tempérament, sa liberté. J'avais un peu suivi le procès qui avait eu lieu ensuite, mais à la lecture de ce livre j'ai réalisé que, bien que ce souvenir restait vif, je n'avais plus tous les éléments en tête.
Ceci étant, celles et ceux qui chercheraient à alimenter une quelconque polémique ou seraient tentés par un certain voyeurisme seraient bien déçus (et tant mieux). Car ce roman ne fait guère office de règlement de comptes, il acte, parfois, mais il s'envole, bien au-dessus, et au-delà. 

Samuel Benchetrit signe un texte émouvant jusqu'à la couverture (illustrée par lui-même), un bouleversant hommage, original, élégant et solaire comme l'était cette femme, malgré la peine, le manque et le sentiment de culpabilité/responsabilité qui l'anime en tant qu'homme et père. 

La nuit avec ma femme est un monologue empli de force, de gravité et d'élan. Un texte d'une infinie poésie, fait de phrases courtes, comme un mantra dit dans un souffle, où il s'adresse à Marie venue lui rendre visite dans une nuit de rêve.
Bien sûr il donne d'une certaine manière sa version de l'histoire, certains passages sont durs et bouleversants, mais il partage essentiellement les sentiments d'un homme meurti qui a perdu une femme follement aimée, mère de son fils privé d'elle pour de terribles raisons, et pour laquelle il ressent une immense tendresse que l'absence n'effacera jamais. 

Un livre court, intense, poignant, sur le deuil, la sidération, le manque d'air et les nouveaux souffles, et les absents qui nous accompagnent, toujours.

"Une année après, notre fils m'a demandé d'aller te voir. Il ne dit jamais au cimetière. Ce n'est pas triste de dire cimetière. Mais ce n'est pas vraiment l'endroit où tu te trouves. Tu n'es nulle part ailleurs que dans nos discussions. quelque part dans les mots qui deviennent des images, des souvenirs fictifs. Des nuages. (...) 
Nous n'allons jamais au cimetière. Ce n'est pas l'endroit où se trouvent les morts. Les morts sont dans les gens. Chacun en porte une quantité plus ou moins importante." 

L'auteur >> Samuel Benchetrit est écrivain, scénariste, metteur en scène de théâtre, réalisateur de films. Il est notamment l'auteur de Chroniques de l'asphalte, Le coeur en dehors et Chien.

Les éditions Plon : http://www.plon.fr/

30 août 2016

THE GIRLS - Emma CLINE

The Girls

Nord de la Californie, fin des années 1960. Evie Boyd, quatorze ans, vit seule avec sa mère. Fille unique et mal dans sa peau, elle n'a que Connie, son amie d'enfance. Lorsqu'une dispute les sépare au début de l'été, Evie se tourne vers un groupe de filles dont la liberté, les tenues débraillées et l'atmosphère d'abandon qui les entoure la fascinent. Elle tombe sous la coupe de Suzanne, l'aînée de cette bande, et se laisse entraîner dans le cercle d'une secte et de son leader charismatique, Russell. Caché dans les collines, leur ranch est aussi étrange que délabré, mais, aux yeux de l'adolescente, il est exotique, électrique, et elle veut à tout prix s'y faire accepter. Tandis qu'elle passe de moins en moins de temps chez sa mère et que son obsession pour Suzanne va grandissant, Evie ne s'aperçoit pas qu'elle s'approche inéluctablement d'une violence impensable. 

The Girls est un des livres dont on parle beaucoup en cette rentrée littéraire. Un livre que l'on peut, du coup, prendre en grippe et ne pas vouloir lire, s'agaçant du "buzz"...
Et bien ce serait dommage, parce que ce (premier!) roman est franchement impressionnant. 
Impressionnant parce que l'auteur(e) n'a pas 30 ans, et qu'elle écrit parfaitement à propos d'une époque qu'elle n'a pas connue, et surtout, en se mettant dans la peau d'une personne à l'âge déjà bien avancé revenant sur son terrible passé d'adolescente... Et le moins que l'on puisse dire c'est qu'elle le fait avec une maturité et une aisance saisissantes.

Evie, adulte solitaire et décalée, n'a jamais réellement réussi à s'intégrer à la société. Elle vit de petits boulots et de mains tendues, entourée des démons de son lourd passé qui, un soir, lui reviennent en pleine figure.
Par le biais de flash backs, Evie nous immerge alors dans les années 60 où elle est une ado riche esseulée, aux parents séparés et à la mère en recherche de renouveau. Quand elle croise le chemin d'un groupe de filles marginales elle se voit irrésistiblement attirée par leur dépouillement, leu liberté, et les longs cheveux noirs de Suzanne...
Suzanne qui finit par l'emmener "au ranch" pour la présenter au charismatique Russell, tisseur d'une toile dans laquelle elle ne demandera qu'à se jeter...

Alors, oui, ok, The Girls a pour trame de fond l'affaire Manson, cet homme manipulateur, pervers et malsain, commanditaire de plusieurs meurtres dont le plus connu fut celui de Sharon Tate (alors enceinte de Roman Polanski) et 5 autres personnes qui se trouvaient à son domicile.
Mais Emma Cline, après s'être documentée, a parfaitement brodé autour de ce fait divers et de cette "Famille" (comme s'appelaient les personnes vivant au ranch de Manson). Elle a changé les noms, et certains faits, pour pouvoir se donner toute liberté dans cette histoire d'adolescente(s) à la "famille" éclatée, aux repères perdus.
Et c'est surtout cela que j'ai ressenti à la lecture de The Girls (au titre assez générique), l'envie de l'auteur(e) d'aborder le manque brûlant d'attention qui pousse à la dérive, l'envie d'aimer et d'être aimée à tout prix, la fascination et cette recherche d'intensité qui fait que l'on perd vite pied à un âge où l'on est particulièrement vulnérable. (Ce qui rend, à mes yeux, le fait divers assez secondaire).   

The Girls est un roman féminin a
u style aussi direct que retenu, peut être encore parfois tâtonnant mais sacrément réussi dans son ensemble. Un roman tendu, dérangeant, parfois violent/révoltant, et, même si profondément ancré dans une époque, étonnamment (et tristement...) intemporel.

"Je rangeais des livres dans l'armoire quand je tombai sur deux vieux Polaroïd blanchâtres, cachés sous une pile de vieux magazines. La présence soudaine de Suzanne dans ma chambre: son sourire sexy et sauvage, le renflement de ses seins. Je pouvais m'amener à ressentir du dégoût pour elle, défoncée à la Dexedrine, transpirant dans le feu du carnage, et être en même temps emportée par un courant irrésistible: c'était Suzanne. Je devais me débarrasser de cette photo, je le savais, cette image portait en elle l'air coupable d'une preuve. Mais j'en étais incapable. Je la retournai et l'enfouis dans un livre que je ne relirais jamais. La seconde photo représentait l'arrière flou de la tête d'une personne qui s'en allait et je l'examinai longtemps avant de m'apercevoir que c'était moi."

L'auteur(e) >> Emma Cline est née en 1989. Elle est titulaire d'un MFA de l'Université Columbia à New York et vit à Brooklyn.
"The Girls" (2016), sorti aux éditions la Table Ronde est son premier roman.
Son site: http://emmacline.com/

25 août 2016

UNE FILLE ET UN FLINGUE - Ollivier POURRIOL

Une fille & un flingue

« Dans la vie, on a le droit de tout rater, du moment qu’à la fin ça fait une bonne histoire. Il y a une manière de raconter ses échecs, si on s’y prend bien, qui peut les transformer en succès. Je ne vous parle pas de mentir, mais de bien choisir ses mots. Un film c’est un hold-up. » 
Aliocha, Dimitri, deux frères, un désir : faire un film. Étudiants en cinéma, très fauchés, un peu voyous, ils sortent de nulle part et ne comptent pas y retourner. Armés d’un téléphone portable et de leur seul culot, ils racontent leur coup de poker, joué en plein festival de Cannes, avec la complicité involontaire de deux stars internationales, Catherine D et Gérard D, et du mythique Jean-Luc G. Imposteurs ou petits génies? L’histoire jugera...

Aliocha et Dimitri sont deux frères cinéphiles venus de nulle part mais qui "ne comptent pas y retourner"... Ils rêvent de faire un film, après avoir suivi des cours à la Cité du cinéma auprès d'un certain Luc B (les séances de cours valent leur pesant de cacahuètes)... Les voici donc partis au Festival de Cannes où ils tentent de mettre leur projet en route en croisant le gratin du cinéma (dont un Gérard D savoureux).
Leur espoir: convaincre la mythique Catherine D de tourner avec eux, sans budget, avec un simple téléphone portable, dans un projet original: celui d'un vrai/faux hold-up...
Y parviendront-ils? Si oui, en usant de quels stratagèmes? 
 
Jean-Luc Godard (qui fait une apparition dans le livre) disait, en citant Griffith, que pour faire un bon film il suffisait "d'une fille et d'un flingue"... Ollivier Pourriol en a fait son titre pour rendre hommage à sa manière au 7ème art, avec une sacrée culture/passion/connaissance du milieu, dans un livre saupoudré d'impertinence et de profond respect. 

Ca balance, ça fuse, c'est visuel, dialogué, incarné, et pour avoir cotoyé le monde du cinéma, j'avoue avoir ricané quelques fois en replongeant dans les coulisses de l'industrie cinématographique, la production, ses méandres, ses exigences, ses personnalités hautes en couleurs... 

Et, m
ême s'il n'y va pas de main morte (pour notre plus grand plaisir), Ollivier Pourriol parvient, avec un humour plein de tendresse et parfois de nostalgie, à railler sans discréditer ce milieu fascinant tout en excès mais attachant, auquel on pardonne tout tant il nous fait rêver.
On sent combien il a aimé faire vivre cette aventure aux frères Koulechov, voyous un peu paumés mais déterminés. Qu'il s'est aussi beaucoup amusé à côtoyer et mettre en scène quelques uns de nos monstres sacrés, en se payant des décors hors de prix.  

Monstres sacrés que j'adorerais voir dans l'adaptation ciné de ce parfait scénario de film de braquage (d'ailleurs, il l'était tellement - parfait, et crédible - que cela a valu à Ollivier Pourriol d'intriguer les inspecteurs de police rencontrés dans le cadre de ses recherches). Mais, comme le dit l'auteur lui-même, ce ne serait pas le même budget ;-)...

"Alors dites-moi, Dimitri, Aliocha, vous êtes si jeunes, vous êtes sûrs de vouloir faire du cinéma? C'est devenu tellement difficile. Les films, avant, on avait le temps de les voir, première exclusivité, deuxième exclusivité, ils pouvaient rester des mois dans une salle. Aujourd'hui c'est réglé en une semaine. C'est devenu comme le couscous: des années de savoir-faire, des heures de préparation, et disparu en un clin d'oeil. Vous savez ce qu'on dit à Hollywood? Dans les années trente tous les films avaient du succès, même les bons."

L'auteur >> Ollivier Pourriol est un philosophe français né le 28 octobre 1971. Il est conférencier, écrivain, réalisateur, scénariste et monteur. Il a été professeur de philosophie pendant trois ans en lycée. 

Les éditions Stock : http://www.editions-stock.fr/

18 août 2016

CAPITAINE FRITES - Arnaud Le GUILCHER

Capitaine Frites

Pour se sortir du cauchemar d'un divorce qualifié pudiquement de « difficile », Arthur décide de s'en aller loin, très loin de Paris. Il échoue à Yabaranga, la capitale chaotique d'un pays africain imaginaire. À suivre ce héros maladroitement flamboyant, le lecteur est rapidement pris dans un tourbillon de situations poétiques, burlesques, ultra sensibles, et hilarantes.
Au fil des pages s'entremêlent un président domicilié dans une tour en chantier, une bande d'insupportables rastas blancs joueurs de djembé, des poissons géants, un Indien d'Amazonie cartésien et des miliciens durassiens... Tout cet assemblage baroque résistera-t-il à l'arrivée de Morgane, l'ex-femme d'Arthur, venue faire de la vie de ce pauvre garçon un enfer sous les tropiques? 

Y'a pas à dire, une rentrée littéraire avec un titre d'Arnaud Le Guilcher est une bonne rentrée littéraire (point). 
Je suis une inconditionnelle de cet auteur depuis quelques années, et ne saurais d'ailleurs trop vous conseiller (encore une fois) de découvrir (si ce n'est déjà fait, parce que ce n'est pas faute de le seriner) ses quatre précédents titres (dont trois sont déjà disponibles en format poche, et le quatrième (Ric-Rac, probablement un de mes préférés) le sera au mois de septembre = double bonne rentrée littéraire).
Capitaine frites est donc son cinquième roman, et en cinq romans, pas une déception, je me suis à nouveau délectée de son style juste, précis, rythmé, plein d'humour, de gravité et de sensibilité.

Dans Capitaine Frites, Arthur, le héros/anti héros, est un expatrié français vivant dans la capitale aléatoire d'un pays africain, le Konghia. Il s'y trouve car, pour sa survie, il y a fui sa femme, Morgane, propriétaire d'une animalerie spécialisée en aquariophilie, du genre perverse narcissique-hystéro-bipolaire de bonne famille-qui le lui fait bien savoir... 
Il zone plus qu'il ne travaille mais un jour, la peu scrupuleuse société Motal pour laquelle il travaille lui confie la mission d'intégrer un poisson d'Amazonie, dont l'espèce est menacée, dans le fleuve Konghia afin de maigrement compenser les dégâts environnementaux qu'ils ont causés... 
Et c'est là que son équilibre précaire vole petit à petit en éclats...

Capitaine Frites a un côté complètement barré et réjouissant, mais derrière ce côté comédie insolente et décalée j'ai ressenti comme une colère rentrée dans ce roman qui aborde de véritables sujets de société: du couple et ses tristes dérives/issues, la paternité, l'amitié, à l'environnement (notre mode de consommation/de production, notre façon de massacrer sans vergogne les terres et les espèces animales) en passant par la politique, ses magouilles, ses abus de pouvoir... et le fléau que sont les joueurs de djembé ;-)...
Arnaud Le Guilcher encourage son lectorat autant à la détente qu'à la réflexion, en l'embarquant dans son univers loufoque, tendre et nostalgique, en dénichant à chaque fois le mot qui fait mouche et en nous régalant de dialogues enlevés, de scènes ultra visuelles, de savoureux running gags et d'expressions que l'on aimerait retenir.
Et puis, visez moi ce bandeau, signé Charles Berberian (qui illustre également quelques pages du livre) un bijou!

"Dans l'expression "courir en boubou", il y a deux choses qui me perturbent:

1) Courir.
2) En boubou.

J'arrive en eau devant les marches de la Tour. A l'odeur de poisson s'ajoute désormais celle de ma sueur post-bibine. Je n'ose pas me retourner de peur qu'une colonie de rats me file le train, attirée par mon parfum de poubelle.

Si je venais à mourir, là, tout de suite, je ne serais pas vraiment surpris. Faire du sport par un petit 38°C à l'ombre, avec une condition physique aussi misérable que la mienne, c'est aussi safe que de cracher du feu dans une station-service.

Durant tout le trajet, la Tour m'a semblé éloignée comme une inatteignable banlieue de Saigon. Entre deux menaces d'infarctus, j'ai failli me rétamer un bon milliard de fois. Il s'en est vraiment fallu de peu... La cheville qui s'entortille dans le bas du bouzin et au revoir la compagnie... Pour me donner un coup de fouet sur les derniers mètres, je me suis imaginé que ma femme, Morgane, me filait le train en agitant les papiers du divorce. Ça a marché au- delà de mes espérances et j'ai fini en sprint.

Ce que c'est que les coups de flip, quand même..." 

L'auteur >> Arnaud Le Guilcher, 41 ans, travaille chez Barclay et a déjà publié En moins Bien, Pas Mieux, Pile entre deux et Ric-Rac. Il est suivi, depuis ses débuts, par une joyeuse et fidèle troupe de lecteurs et de libraires.

Les éditions Robert Laffont: http://www.laffont.fr/site/page_accueil_site_editions_robert_laffont_&1.html