BLABLABLAMIA

15 novembre 2017

PAYSAGE PERDU - Joyce Carol OATES

Paysage perdu

C’est avec un mélange d’honnêteté brute et d’intuition acérée que Joyce Carol Oates revient sur ses jeunes années. Son enfance pauvre dans une ferme de l’État de New York fourmille de souvenirs : ses parents aimants, ses grands-parents hongrois, les animaux, la végétation, le monde ouvrier, l’école. Ces années lui offrent à la fois un univers intime rassurant, mais un univers limité, cerné par des territoires inaccessibles, propices à enflammer l’imagination de la jeune fille qui trouve là ses premières occasions de fiction. Des territoires où la mort rôde et où les êtres souffrent : cette maison dans la forêt où les enfants sont battus par un père ivrogne qui y mettra le feu ; sa camarade Cynthia, ambitieuse élève qui se suicidera à l’âge de dix-huit ans ; sa soeur cadette autiste, Lynn Ann, qui deviendra violente au point de dévorer littéralement les livres de son aînée… Joyce Carol Oates explore le monde à travers les yeux de l’enfant et de l’adolescente qu’elle était, néanmoins consciente des limites de sa mémoire après tant d’années. Cette lectrice d’Alice au pays des merveilles sait que la vie est une succession d’aventures sans fin, qui voit se mêler comédie et tragédie, réalité et rêverie. 

A chaque sortie d'un roman/recueil de nouvelle/récit de Joyce Carol Oates je me frotte les mains de joie, et je crois que je vous l'écris à chaque fois. 
J'ai cela dit commencé Paysage Perdu avec une petite appréhension car Valet de Pique, son roman sorti en mars 2017, m'avait un peu laissée sur ma faim.
Faim rassasiée avec Paysage Perdu, récit agrémenté de quelques photos personnelles regroupant plusieurs chroniques (dont certaines furent précédemment éditées dans la presse américaine il y a quelques années) dans lesquelles Joyce Carol Oates se livre sur son enfance au coeur d'une petite ville de l'Etat de New York - USA (dans une ferme au navrant voisinage) puis explore les moments marquants, les déclics, les rencontres décisives qui ont fait d'elle la femme/l'auteur(e) qu'elle est devenue.

Elle balaye les souvenirs qui l'ont forgée/menée sur le chemin de l'écriture. Des souvenirs pleins de vie, d'innocence ou de gravité, tous teintés d'une nostalgie certaine: un ami poulet, l'école, sa rencontre avec les livres et la musique, l'autisme de sa soeur, sa relation avec ses parents, ses origines... le quotidien qui a permis à son imaginaire de se développer dès son plus jeune âge, etc... 

Paysage perdu ouvre une fenêtre fascinante sur l'une de nos plus grandes auteures (que je voyais bien recevoir le prix Nobel de littérature cette année...) au regard implacable, et aux écrits noirs et toujours subtils. Et, tout en interrogeant sur la fiabilité de nos mémoires, propose une belle réflexion sur le temps qui passe, éveillant à travers le miroir qu'elle nous tend quelques uns de nos propres souvenirs/paysages perdus.

"Un écrivain est peut-être quelqu'un qui, dans l'enfance, apprend à chercher et à déchiffrer des indices; quelqu'un qui écoute avec attention ce qui est dit afin d'entendre ce qui ne l'est pas; quelqu'un qui devient sensible aux nuances, aux sous-entendus et aux expressions fugitives des visages."

L'auteur(e) >> Joyce Carol Oates est née en 1938 à l'ouest du lac Erié. Son père travaillait pour la General Motors. Elle passe une enfance solitaire face à sa soeur autiste et découvre, lorsqu'elle s'installe à Detroit au début des années 60, la violence des conflits sociaux et raciaux. Membre de l'Académie américaine des arts et des lettres, titulaire de multiples et prestigieuses récompenses littéraires,parmi lesquelles le National Book Award, Joyce Carol Oates occupe depuis longtemps une place au tout premier rang des écrivains contemporains. Elle est l'auteure de recueils de nouvelles et de nombreux romans dont Les Chutes (prix Femina étranger en 2005), Mudwoman (meilleur livre étranger en 2013 pour le magazine Lire) et Carthage.


06 novembre 2017

BAKHITA - Véronique OLMI

bakhita

Elle a été enlevée à sept ans dans son village du Darfour et a connu toutes les horreurs et les souffrances de l’esclavage. Rachetée à l’adolescence par le consul d’Italie, elle découvre un pays d’inégalités, de pauvreté et d’exclusion.
Affranchie à la suite d’un procès retentissant à Venise, elle entre dans les ordres et traverse le tumulte des deux guerres mondiales et du fascisme en vouant sa vie aux enfants pauvres.

Je n'étais pas sûre de vouloir lire ce roman, au début.
Je n'avais rien contre, mais la couverture ainsi que la quatrième de couv' ne m'attiraient pas plus que cela, bien que j'apprécie beaucoup le travail de Véronique Olmi.
Pourtant, petit à petit, j'ai été intriguée. Des blogueuses chères à mon coeur en disaient beaucoup de bien, et puis je suis assez friande des romans basés sur des faits réels qui sortent de l'ombre des personnages "oubliés"/peu connus. 

C'est alors qu'elle était en vacances que Véronique Olmi a croisé le chemin de Bakhita par hasard, dans une église, et elle ne l'a pas quittée (deux ans durant), moi non plus une fois le livre commencé.
Il faut dire qu'elle a eu un sacré destin, aussi dramatique qu'extraordinaire, cette petite fille originaire d'un village soudanais qu'elle ne retrouvera jamais, tout comme sa famille, ayant perdu la mémoire au moment même de son enlèvement.

Dès le début, on ne peut que s'attacher à cette enfant, seule, perdue, brutalisée, mutilée, violée, traitée comme un animal que l'on exploite et monnaye.
On la suit dans cet Enfer sans nom, on la voit marcher des kilomètres durant, souffrir, grandir, frôler la mort, se lier à d'autres jeunes esclaves, se faire humilier et, en dépit de cela, garder espoir, saisir sa chance, suivre sa voie...   
  
Certains passages, douloureux et révoltants, nous confrontent à l'horreur des agissements des esclavagistes, à leur cruauté, leur vénalité abjecte.
Mais au coeur de cette violence qui fait froid dans le dos, Véronique Olmi parvient à glisser des moments d'une grande douceur et de grâce.

Car malgré sa dureté, ses phrases courtes et fiévreuses, ce roman est un texte lumineux où ce qui frappe c'est la beauté, la force de caractère, la résilience, la volonté qui habitent et animent Bakhita, et la mèneront en Italie où elle affrontera le racisme, traversera deux guerres et deviendra une religieuse vénérée (elle sera canonisée en l'an 2000 par le Pape Jean-Paul II). 

Belle leçon de vie et de courage que cet incroyable destin évoqué avec talent par Véronique Olmi dans ce roman puissant empli d'humanité, qui rend un bel hommage aux opprimé(e)s/victimes oublié(e)s par le biais de cette enfant miraculée.


Portrait-sainte-Josephine-Bakhita-congregation-soeurs-Charite"Est-ce que ses histoires sont vraies? Est-ce que ces souvenirs sont les siens? Mais rien n'est vrai, 
que la façon dont on le traverse. Comment leur dire ça? En vénitien? En italien? En latin? Elle n'a aucune langue pour ça, pas même un mélange de dialectes africains et d'arabe. Parce que ça n'est pas dans les mots. Il y a ce que l'on vit et ce que l'on est. A l'intérieur de soi. C'est tout. On lui demande si sa mère lui manque, si son père lui manque, et ses soeurs, son village, et elle a envie de leur dire: comme vous. Oui, comme vous, parce que tout le  monde aime quelqu'un qui lui manque. Mais ce n'est pas ce qu'ils veulent entendre. Ils veulent entendre la différence, ils veulent aimer avec effort, aller vers elle comme on découvre un paysage dangereux, l'Afrique archaïque. ils sont sincères, tellement. Mais elle ne pourrait que les décevoir, parce que sa vie est simple, et ses souffrances passées n'ont pas de mots."


L'auteur(e) >> Comédienne, romancière et dramaturge, Véronique Olmi a publié chez Albin Michel trois romans, Nous étions faits pour être heureux (2012), La nuit en vérité (2013), J'aimais mieux quand c'était toi (2015) et deux pièces de théâtre Une séparation (2014) et Un autre que moi (2016).

Bakhita a reçu le prix du roman FNAC et est en lice pour le prix Goncourt, remis ce jour.

29 octobre 2017

LA SERPE - Philippe JAENADA

La Serpe

Un matin d'octobre 1941, dans un château sinistre au fin fond du Périgord, Henri Girard appelle au secours : dans la nuit, son père, sa tante et la bonne ont été massacrés à coups de serpe. Il est le seul survivant. Toutes les portes étaient fermées, aucune effraction n'est constatée. Dépensier, arrogant, violent, le jeune homme est l'unique héritier des victimes. Deux jours plus tôt, il a emprunté l'arme du crime aux voisins. Pourtant, au terme d'un procès retentissant (et trouble par certains aspects), il est acquitté et l'enquête abandonnée. Alors que l'opinion publique reste convaincue de sa culpabilité, Henri s'exile au Venezuela. Il rentre en France en 1950 avec le manuscrit du Salaire de la peur, écrit sous le pseudonyme de Georges Arnaud.
Jamais le mystère du triple assassinat du château d'Escoire ne sera élucidé, laissant planer autour d'Henri Girard, jusqu'à la fin de sa vie (qui fut complexe, bouillonnante, exemplaire à bien des égards), un halo noir et sulfureux. Jamais, jusqu'à ce qu'un écrivain têtu et minutieux s'en mêle...
Un fait divers aussi diabolique, un personnage aussi ambigu qu'Henri Girard ne pouvaient laisser Philippe Jaenada indifférent. Enfilant le costume de l'inspecteur amateur (complètement loufoque, mais plus sagace qu'il n'y paraît), il s'est plongé dans les archives, a reconstitué l'enquête et déniché les indices les plus ténus pour nous livrer ce récit haletant dont l'issue pourrait bien résoudre une énigme vieille de soixante-quinze ans.

"Mais quel boulot!" ai-je pensé en reposant La Serpe, franchement admirative du travail effectué par Philippe Jaenada.
Non, parce que, au delà de la qualité indiscutable de ce roman, pour me tenir en haleine sur 624 pages sans que je ne sois tentée d'abandonner ma lecture (je me lasse souvent au bout de 500 pages...), il faut se lever tôt.
Mais ça tombe bien, car ce fut de bon matin que Philippe Jaenada monta à bord d'une Opel Meriva de location et prit la route un certain 15 Octobre, direction Périgueux, à 500 kilomètres de Paris. 
Pour quoi faire?
Et bien, La Serpe part d'un fait divers oublié 
dont le coupable avait été quasi désigné d'office (résumé ci-dessus), qui a interpelé notre auteur au cours d'une conversation avec le père d'un ami de son fils... Conversation qui, quelques temps après, l'a poussé à se rendre sur les lieux du crime pour rencontrer les villageois encore marqués par l'affaire et se plonger dans les archives dont il nous fait un compte rendu précis et - exploit - jamais lassant.

La Serpe est un roman fascinant et impressionnant, par les détails que Philippe Jaenada a pris le temps de rassembler, sa curiosité, sa méticulosité, sa sagacité. Et, surtout, selon moi, par sa manière d'aller aiguillonner les accusations faciles (cf Sulak, ou La Petite Femelle, son précédent roman sur Pauline Dubuisson, auquel il fait référence à quelques reprises dans ce roman-ci d'ailleurs).
Car Philippe Jaenada a ce rare don de s'intéresser vraiment aux autres, de les écouter attentivement, et de se retrouver régulièrement attiré par les personnages atypiques, abimés, aux vies chahutées. 
Cette fois-ci, c'est donc intrigué par l'incroyable histoire aux multiples vies (digne d'un scénar de cinéma) d'Henri Girard qu'il est parti à la recherche d'une vérité qui semblait être jusque là passée entre les mailles du filet (ou avoir souffert des défaillances de la police/du jugement rapide de la société), et en a fait un livre passionnant et un peu hybride. Car en plus du polar retraçant toute une époque, Philippe Jaenada ponctue son enquête d'apartés drôles et touchants, pleins d'auto dérision et de franchise, où il partage ses pensées de père, de fils, d'auteur. 

Bénéficiant d'un travail gigantesque, de personnages hautement romanesques, et du talent indéniable d'un Philippe Jaenada en grande forme, La Serpe mériterait bien, à mon humble avis, un prix...

"Un jour, l’un de mes amis me dit « Tu devrais faire un livre sur mon grand-père, Georges Arnaud, il a été millionnaire, clochard, militant FLN, c’est lui qui a écrit Le Salaire de la peur, adapté au cinéma avec Montant et Vanel ». Je n’étais pas très chaud. Et puis, il ajoute : "Ah oui, il a aussi été accusé d’avoir tué une partie de sa famille, dont son père, à coups de serpe, en 1941…". Là ça changeait tout, je me suis dit que je tenais un personnage de méchant comme j’en cherche toujours. Même si, en enquêtant, j’ai fini par gratter les couches de noir dont on l’avait recouvert…" 

L'auteur >> Philippe Jaenada est né en 1964. Il a publié chez Julliard Le Chameau sauvage (prix de Flore 1997 et prix Alexandre-Vialatte), adapté au cinéma par Luc Pagès sous le titre À + Pollux ; Néfertiti dans un champ de canne à sucre (1999) ; La Grande à bouche molle (2001) ; La Serpe (2017) ; chez Grasset, Le Cosmonaute (2002), Vie et mort de la jeune fille blonde (2004), Plage de Manaccora, 16 h 30 (2009), et La Femme et l'Ours (2011). Sulak (Julliard, 2013), a reçu, entre autres, le Prix d'une vie 2013 (décerné par Le Parisien Magazine) et le Grand Prix des lycéennes de ELLE en 2014. La Petite Femelle, son précédent roman, est sorti en 2015.
Son site Internet : www.jaenada.com

17 octobre 2017

MON AUTOPSIE - Jean-Louis FOURNIER

mon autopsie

"Je suis mort. C'est pas le pire qui pouvait m'arriver".
Jean-Louis Fournier s'est fait autopsié par la charmante Egoïne pour qu'on sache ce qu'il avait dans la tête, dans le coeur et dans le ventre.

Jean-Louis Fournier est mort, et comme il fait rarement les choses comme les autres, il a décidé de faire don de son corps à la science...
Et c'est une jeune femme, nommée Egoïne (qu'il laisse relativement froide) qui va se charger d'aller voir ce qu'il y a là-dedans.
La dissection clinique de ses membres et de ses organes permet alors à Jean-Louis Fournier de se livrer avec originalité par le biais de courts chapitres, de partager des souvenirs, des anecdotes sur sa vie, son parcours personnel/télévisuel (il a travaillé avec Pierre Desproges, et est le créateur de la Noiraude, et d'Antivol)/littéraire, et de revenir sur ses succès, ses erreurs, les femmes, sa famille/ses enfants, la vieillesse/la mort...  

C'est avec une grande transparence qu'il fait son auto-critique et se remet en question avec beaucoup de cynisme et d'auto-dérision.
Et alors qu'il pourrait paraître agaçant au fil des pages, et bien moi je l'ai trouvé toujours aussi touchant et attachant (remarquez, ce n'est pas incompatible...), car il écrit toujours avec le même humour, la même poésie, la même tendresse, la même honnêteté qui le caractérisent.

J
'ai parfois manqué d'un petit quelque chose au cours de ma lecture, car j'aurais aimé, tant j'apprécie cet auteur, qu'il développe certains sujet, qu'il nous en écrive plus, mais je respecte sa pudeur ou son envie de simplement nous offrir de courts billets légers malgré une certaine gravité.
Enfin bon, malgré l'économie de mots, reste son ton, sa façon de partager avec une douce insolence, une certaine élégance et beaucoup de respect envers les personnes qui ont croisé son chemin.

Dans Mon Autopsie Jean-Louis Fournier affirme, encore une fois, son grand appétit de vivre et d'aimer, et ce malgré les coups du sort, les dérapages et les bâtons dans les roues. 

"Mon cœur est gros comme un biceps de culturiste. Il a beaucoup servi. J'ai passé ma vie à être amoureux. Encore récemment, il servait. Toujours prêt à de nouvelles aventures.
J'étais imbattable dans la conjugaison du verbe aimer. Tous les temps, présent, passé, futur. Tous les modes. Sauf l'impératif, hélas.
Quand elle m'a ouvert le cœur, quelque chose s'est échappé et est tombé par terre...
Elle s'est baissée pour ramasser.
C'était une feuille d'artichaut."

L'auteur >> Jean-Louis Fournier est né en 1938 à Calais, il est l'auteur chez Stock d'une série de récits personnels dont la plupart ont connu un grand succès critique et public: Il a jamais tué personne, mon papa; Où on va papa? (prix Femina 2008); Poète et paysan; Veuf; La Servante du Seigneur; Ma mère du Nord.

10 octobre 2017

L'EMBAUMEUR, OU L'ODIEUSE CONFESSION DE VICTOR RENARD - Isabelle DUQUESNOY

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Victor Renard n’eut jamais de chance avec les femmes. À commencer par sa mère, l’épouvantable Pâqueline, qui lui reprochait d’être venu au monde en étranglant son frère jumeau de son cordon ombilical. Puis ce fut Angélique, la prostituée, qui se moquait des déclarations enflammées de Victor et de sa difformité, comme de sa «demi-molle».
Victor échappe pourtant à sa condition misérable: il devient embaumeur. Avec les cadavres, au moins, le voilà reconnu. Et en ces temps troublés, quelle meilleure situation? Les morts, après la Révolution, ne manquent pas dans Paris…
Mais le sort le rattrape et l’épingle, comme le papillon sur l’étaloir. Face à ses juges et à la menace de la guillotine, Victor révèle tout: ses penchants amoureux, les pratiques millénaires de la médecine des morts, le commerce des organes et les secrets de sa fortune.
Où l’on découvrira que certains tableaux de nos musées sont peints avec le sang des rois de France…

Il aura fallu dix ans à Isabelle Duquesnoy pour venir à bout de cet incroyable roman. Mais, entre nous, je la soupçonne d'avoir fait durer le plaisir, tant cette histoire est unique et addictive.
Dix ans donc, à écrire et peaufiner le destin hors norme de Victor Renard, né tout petit et tordu, accusé par ses parents, qui ne l'aimeront jamais, de la mort de son jumeau le jour de leur naissance...
Un "Victorniole" à l'enfance maltraitée, sous le joug d'une
 mère dure et vulgaire qui le force à aller travailler suite à la disparition absurde de son père...  Il rencontre alors Monsieur Joulia, embaumeur, qui lui offrira un emploi, non, mieux, lui apprendra un métier, celui de prendre soin des morts/de leurs corps. Travail rare, et somme toute honorable...
Alors,
 que lui vaut ce procès de plusieurs jours auquel nous assistons? 

De chaque page émane l'immense plaisir d'écrire d'Isabelle Duquesnoy, son érudition et sa joie de nous offrir cette histoire basée sur des faits historiques plus ou moins connus. On voit, sans que ce ne soit jamais ostensible, combien elle s'est documentée et imprégnée de ce métier et de ce Paris chahuté du 18ème siècle, où prédominaient la pauvreté, la crasse, la prostitution, le manque d'hygiène, les maladies, la mort à tout âge...
Mais attention, et c'est là le tour de force d'Isabelle Duquesnoy, ce n'est jamais glauque, grâce aux personnages truculents qui habitent le roman, à une certaine dose de noirceur teintée d'humour, et à de passionnantes anecdotes (dont celle des 
coeurs récupérés pour les momifier et en faire des pigments nommés "mumies" qui donnaient un incroyable vernis aux peintures (le tableau de Martin Drolling "Intérieur d'une cuisine", contiendrait ainsi des pigments issus du coeur de Marie Thérèse d'Autriche...)).

Je me suis retrouvée, au cours de cette lecture, dans l'ambiance du Parfum de Patrick Suskind, roman historique, noir, ancré dans une époque, à la langue recherchée et soignée, dont l'expérience de lecture soulève parfois le coeur, suprend et fascine à la fois sur le fond et la forme.
J'ai quitté L'Embaumeur à regret, et pleine d'admiration (et si ce roman n'est pas adapté au cinéma dans les mois à venir, alors là, je n'y comprends plus rien!!).

"Je sais que ma condamnation est décidée, le récit des circonstances de mon forfait n’est, à vos oreilles, qu’un divertissement puisque vous en connaissez la fin ; vos gens m’ont surpris en flagrant délit. L’histoire de ma vie, ce sentier qui m’a conduit à commettre ma faute, ne servira qu’à persuader les foules de ma monstruosité. De quoi vous combler, vous divertir, car les affaires comme les miennes se raréfient."

L'auteur(e) >> Isabelle Duquesnoy, 56 ans, est restauratrice d’œuvres d’art entre la Basse-Normandie et la Corse. Elle écrit tous les jours et relit ses dialogues à voix haute, son perroquet posé sur l'épaule, et des litres de thé rouge tiède à portée de main. Elle s’est fait connaître comme auteure avec son premier roman Les Confessions de Constanze Mozart. Son nouveau livre, L’Embaumeur, aux éditions de La Martinière, est le fruit d’un long travail de dix ans.

 

01 octobre 2017

UNE APPARITION - Sophie FONTANEL

Une apparition

Et si tout ce qu'on racontait sur les cheveux blancs était faux? Et si ces monceaux de teinture, sur des millions de chevelures, aux quatre coins de la planète, cachaient en fait une beauté supplémentaire que les femmes pourraient prendre avec le temps, beauté immense qui les sauverait de bien des angoisses, de bien de servitudes?
C'est en partant de cette intuition que Sophie Fontanel, un soir d'été, décide d'arrêter les colorations et de regarder pousser ses cheveux blancs. Comme elle est écrivain, elle en fait un livre, sorte de journal romancé de ce qu'elle n'hésite pas à appeler une « naissance ».
Les semaines, les mois passent: un panache lui vient sur la tête, à mille lieues des idées préconçues sur les ravages du temps. Elle réalise que l'âge embellit aussi les femmes et que les hommes n'ont pas pour les cheveux blancs l'aversion qu'on supposait. Elle découvre que notre société n'attendait qu'un signal, au fond, pour s'ouvrir à une splendeur inédite, d'une puissance extraordinaire.

Sophie Fontanel avait partagé sur Instagram l'évolution de sa mue capillaire, et j'avais suivi avec intérêt son cheminement vers le blanc, le lent et nécessaire processus de pousse de ses cheveux, ses réflexions, les réactions (parfois très vives) des gens (proches ou pas), l'affirmation de ce choix (et son bonheur depuis)...
Ses photos et ses commentaires m'interpelaient car je ne savais pas si je l'aurais fait/le ferai. Bon, pour le moment, je n'ai que très peu de cheveux blancs sous mes mèches blondes, mais est-ce que je ne continuerai pas de les masquer lorsqu'ils se feront plus nombreux? En toute honnêteté, je crois que si...
Et pourtant, je l'admire, Sophie Fontanel, ainsi que toutes les femmes "blandes" qu'elle croise et immortalise régulièrement.  

Car ce n'est pas que d'une couleur de cheveux dont il s'agit, évidemment.
C'est de choix, de liberté que l'on s'offre en s'écoutant et en refusant les diktats d'une société d'apparence où le jeunisme règne. En disant non aux obligations que l'on se créé pour répondre à ces exigences esthétiques, le paraître recouvrant trop souvent l'être, l'âge et ses traces devant être masqués sous toutes sortes de produits (ou d'opérations diverses). 

Sophie Fontanel se soumettait à ces impératifs capillaires jusqu'à ce qu'elle ait un déclic, fasse LA rencontre déterminante, avec une autre, avec elle-même surtout, et c'est ce dont il est essentiellement question dans ce récit/journal court, direct, enjoué: ce chemin sur lequel on peut s'aventurer pour apparaître à soi-même, et s'aimer enfin. 
Et que l'on fasse ou non le choix de passer au gris/blanc, nul doute que le propos de Sophie Fontanel (dans ce livre, ou dans cette vidéo par exemple) entraînera bon nombre de femmes dans son lumineux et joyeusement décomplexé sillage.

"Comment te dire? A certains, il faut un temps fou pour apparaître. (...)
J'ai été comme eux. Il m'a fallu cinquante-trois ans, la perte d'un travail, des rides et des cheveux blancs pour commencer d'être enfin l'heureuse femme sur la photo, la fortunée qui se reconnaît dans quelque chose d'admirable, et non plus son parent pauvre. 
Cinquante-trois ans pour accepter un compliment, pour y voir l'intuition d'un clairvoyant. 
Cinquante-trois ans pour oser "me la raconter", ce qui signifie oser la poésie et le lyrisme sans lesquels aucun de nous ne peut embellir.
Cinquante-trois ans pour découvrir le lien entre l'indulgence et le courage. Qu'être doux envers soi peut se réveler être un héroïsme.
Cinquante-trois ans pour comprendre que la plainte est stérile, que rendre les autres responsables de nos doutes est une facilité, et qu'il y a mieux à faire: s'inventer enfin.
Cinquante-trois ans pour découvrir qu'on ne plaît jamais à tout le monde. L'unanimité, c'est d'abord en soi qu'il faut la faire. C'est ballot tellement c'est simple. Les vérités les plus évidentes nous restent longtemps inaccessibles.
Et enfin, à cinquante-trois ans, j'ai entrepris d'apparaître."

L'auteur(e) >> Romancière, journaliste, Sophie Fontanel a écrit durant quinze ans pour le magazine ELLE avant d'y diriger la mode pendant un an. Elle tient aujourd'hui une chronique sur la mode dans L'Obs et sur France Inter. Publiés aux Éditions Robert Laffont, traduits en plus de dix langues, ses romans précédents, Grandir (2010), L'Envie (2011), et La Vocation (2016) ont connu un grand succès public et critique.

23 septembre 2017

LA PETITE DANSEUSE DE QUATORZE ANS - Camille LAURENS

Petite danseuse de 14 ans

« Elle est célèbre dans le monde entier mais combien connaissent son nom ? On peut admirer sa silhouette à Washington, Paris, Londres, New York, Dresde ou
Copenhague, mais où est sa tombe ? On ne sait que son  âge, quatorze ans, et le travail qu’elle faisait, car c’était déjà un travail, à cet âge où nos enfants vont à l’école.
Dans les  années 1880, elle dansait comme petit rat à l’Opéra de Paris, 
et ce qui fait souvent rêver nos petites filles n’était pas un rêve pour elle, pas l’âge heureux de notre jeunesse. Elle a  été renvoyée après quelques années de labeur, le directeur  en a eu assez de ses absences à répétition. C’est qu’elle avait un autre métier, et même deux, parce que les quelques sous gagnés à l’Opéra ne suffisaient pas à la nourrir, elle ni sa  famille. Elle était modèle, elle posait pour des peintres ou des sculpteurs. Parmi eux il y avait Edgar Degas. »

Qui était-elle et qu'est-elle elle devenue, cette jeune fille de quatorze ans qui a posé pendant des heures pour Edgar Degas afin qu'il en fasse cette statue autour de laquelle je me souviens avoir tourné à plusieurs reprises au musée d'Orsay (enfin, une copie en bronze, car l'original, en cire, se trouve dans une collection privée aux USA)?
Je ne m'étais jamais posé la question, à vrai dire je ne l'avais jamais trouvée franchement jolie, mais touchante, par la solitude qui s'en dégageait et son regard perdu, mais je ne savais rien d'elle alors.

Camille Laurens est partie sur ses traces ainsi que sur celles de la création de cette statue qui provoqua les foudres du public et de certains critiques d'art en 1881.
Quelles étaient les réelles intentions de Degas en modifiant sa morphologie? Que voulait-il dénoncer? La laideur qu'entraîne la perte prématurée d'une innoncence piétinée?  
Car Marie van Goethem n'avait que quatorze ans, n'était encore qu'une enfant mais devait déjà travailler dur. Une enfant devant danser pendant des heures et jouer de ses charmes/s'offrir aux regards et aux mains d'hommes riches et malsains pour aider sa famille à survivre. 

Après cela, aucun moyen de retracer son parcours, de même retrouver sa sépulture, évaporée comme si elle n'avait jamais existé, comme bon nombre de petits rats de l'Opéra qui furent traitées comme de simples consommables, avec l'accord de leurs parents.

L'art comme dénonciateur offrant au passage un bout d'éternité à ces jeune filles dont l'innocence a été bafouée.
Et l'art révélateur, car si le destin de Marie van Goethem a touché Camille Laurens c'est aussi parce qu'il a fait écho à son histoire familiale, son arrière grand-mère et sa grand-mère ayant appartenu à la même classe populaire parisienne.
Ce qui ajoute une part d'intime à ce livre entre enquête sociale, artistique et profondément humaine, débordant à chaque page d'une véritable et poignante empathie envers cette enfance privée d'innocence.

"En sculptant en criminelle cette petite danseuse, ne tend-il pas un miroir aux spectateurs qui poussent des cris à sa vue? Ceux qui décodent les signes émis par la statuette - mal, vice, perdition - n'ont-ils pas ainsi l'occasion de les interpréter à l'aune de leur propre vie ou de la société qu'ils ont construite? Cette enfant maladive n'aurait-elle pas un autre destin si il n'y avait pas d'hommes pour la dévoyer ni de femmes pour la mépriser? En effet si Degas a accentué son côté animal, il a pris soin d'en faire autant avec les clients des bordels qu'il a peints - messieurs ventripotents à groin de cochon et front bas - dans le même souci de dénoncer l'hypocrisie sociale. (...)
Ce sont bien ces hommes respectés qui, à leur manière modèlent des Marie van Goethem et créent des "criminelles" - des victimes, en réalité. Et la gêne de nombreux visiteurs de l'exposition de 1881 provient de ce qu'ils sont eux-mêmes des abonnés de l'Opéra, qui voient soudain l'objet de leurs désirs privés étalé publiquement, et comme enlaidi par leur propre perversion."

L'auteur(e) >> Romancière, essayiste, Camille Laurens a publié une vingtaine d’ouvrages, parmi lesquels Dans ces bras-là (prix Femina 2000) et Celle que vous croyez (Gallimard, 2016). Elle est traduite dans plus de trente pays.