BLABLABLAMIA

15 juillet 2018

POPPY ET LES METAMORPHOSES - Laurie FRANKEL

POPPY

Rosie et Penn ont toujours rêvé d’avoir une fille. Quatre fils plus tard, ils décident de tenter leur chance une dernière fois… et donnent naissance au beau petit Claude.
Dès son plus jeune âge, le dernier de la tribu se distingue : il préfère les robes aux pantalons, veut pouvoir s'asseoir sur ses cheveux longs et rêve de devenir une princesse. Quand il sera grand, Claude, désormais nommé Poppy, voudrait être une fille.
Pour cette grande famille aussi chaleureuse qu’atypique, Claude peut être celui qu'il ou elle veut. Mais à l'école et dans leur entourage, accepter la différence n’est pas simple. Commence alors un long chemin pour Poppy et les siens…

Une collègue m'a demandé il y a quelques jours des suggestions de livres pour ses vacances. J'ai donc repris le chemin du blog (que je néglige un peu trop ces derniers temps, pour des raisons indépendantes de ma volonté) afin de vous parler de quelques titres, dont Poppy et les Métamorphoses (qu'elle a embarqué dans sa valise).
Un roman qui m'a attirée car il aborde un thème peu traité en littérature "grand public", à savoir la transidentité (en littérature française, dernièrement, il y a eu Point Cardinal de Léonor de Recondo, que j'avais lu et trouvé juste, mais qui m'avait un peu laissée sur le bord de la route), et qu'il se base en partie sur l'
histoire profondément personnelle de Laurie Frankel, laquelle s'est inspirée de son parcours avec son propre fils pour tisser la trame de son roman (elle en parle un peu dans son épilogue).

Poppy et les métamorphoses est une histoire sincère, touchante, où l'on suit Poppy-Claude du début à la fin avec beaucoup de tendresse, en espérant la/le voir être celle ou celui qu'elle/il ressent au plus profond d'elle/lui-même, sans se préoccuper de quoi ou qui que ce soit d'autre.

D'emblée, et c'est ce qui fait la force de ce roman, Poppy-Claude est attachant(e), tout comme sa famille, qui se montre compréhensive, bienveillante, impliquée: un père écrivain qui invente des histoires qui adoucissent, une mère médecin, des parents ouverts, aimants, bien que pleins de doutes et de craintes face aux étapes et décisions qui se présentent à eux, ainsi que des frères désorientés mais respectueux.
Une famille parfois 
un peu dépassée par les évènements, mais qui fait front. Enfin, dépassée surtout par les autres, leurs oeillères, leur violence, verbale ou physique, face à la différence. Alors que tout semble si naturel à travers les yeux d'un enfant. 

Malgré quelques longueurs et un côté parfois légèrement "simpliste", ce roman ne se lâche pas et a le mérite d'ouvrir des portes encore peu ouvertes, de permettre à certains de questionner leurs préjugés et leur conformisme, et à d'autres de peut-être se sentir moins seuls en partageant le cheminement intime d'un enfant vers lui-même, et de ses parents dans l'accompagnement d'un possible changement de sexe, sans jugement. 
Un livre sur l'identité sexuelle plein d'une tolérance qui fait du bien, abordant avec douceur, mais sans naïveté car dans la difficulté et l'adversité, un sujet encore tabou qui ne devrait plus l'être.  

" - La troisième étape est plus amusante. La troisième étape, c'est de continuer à avancer.
- Et ça prend combien de temps? demanda Rosie de mauvaise grâce.
- Ça prend toute la vie, répondit M. Tongo, de son air jovial habituel. C'est une bonne chose qu'elle s'y mette tôt."

 L'auteure >> Laurie Frankel vit à Seattle avec son mari, son enfant, son border collie, et beaucoup de livres.
Elle a longtemps enseigné la littérature à l’université et se consacre désormais entièrement à l’écriture. Après Adieu ! ou presque... (Fleuve Éditions, 2013; Pocket, 2017), Poppy et les métamorphoses est son deuxième roman.
Son site : www.lauriefrankel.net


18 juin 2018

PUNCHLINES, des ados chez le Psy - Samuel DOCK

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"L'humour a non seulement quelque chose de libérateur, mais encore quelque chose de sublime et d'élevé." Sigmund Freud

Sujets bien souvent à la merci des stéréotypes, entre cabinets poussiéreux, divans, vestes en tweed, et jeunes vautrés sur leur siège, les yeux rivés sur leur smartphone. À l'encontre de ces clichés, Samuel Dock montre les adolescents tels qu'il les a accompagnés : drôles, pertinents, parfois cyniques, souvent moqueurs et surtout stupéfiants dans leur habileté à manier le second degré et l'auto dérision.
Ni confession de psy, ni ouvrage clinique, il livre ici leurs meilleures " punchlines " et offre un voyage inédit et décalé au coeur d'une des périodes les plus mouvementées de la vie!

Lorsque je dis que j'ai une "ado/ulte"de 18 ans, les gens me lancent souvent un regard plein de compassion. Parce qu'aux yeux de beaucoup adolescence est synonyme de crise(s), de jeunes mous du genou, d'hormones envahissantes, et de chambre/tête mal rangée... bref rien d'ultra séduisant. 

Alors quand un psy comme Samuel Dock vient à la rescousse de ces ados mal considérés en les faisant participer de manière originale et décalée, cela donne Punchlines: de courts extraits colorés/acidulés, brillamment commentés, de consultations durant lesquelles ses jeunes patients l'ont amusé, surpris, touché. 

Je me souviens très bien de mon adolescence, cette période charnière entre l'enfance que l'on quitte et les responsabilités d'adulte qui s'annoncent (et dont on n'a pas forcément envie...). Cette période sens dessus dessous durant laquelle tant de choses se passent ou nous dépassent... les choix que l'on doit faire, les messages que l'on cherche à faire passer, tant bien que mal, dans une société plus ou moins conciliante/encourageante (et plutôt moins que plus)...
Plus j'avançais dans ma lecture, plus tout cela me revenait, et j'admirais la faculté d'écoute et d'analyse de Samuel Dock, son ouverture d'esprit, sa fraîcheur, sa bienveillance, son recul et ses grandes capacités d'accompagnement (et d'auto dérision). 

Derrière le côté en apparence "divertissant" de ce livre se trouvent des questionnements d'une grande profondeur, des doutes touchants, et des réflexions pleines de lucidité, de la part d'ados attachants et spontanés dotés d'une sacrée répartie, et d'un franc parler que nous aimerions ne pas avoir à dissumuler dans nos costumes d'adultes. 
Merci donc à Samuel Dock d'avoir donné la parole à quelques uns de ces ados que l'on écoute/considère trop peu, et d'avoir parallèment apporté un précieux éclairage psychologique à certains moments déconcertants de mon existence de parent :-). 

"- Je suis frustré, car, voyez-vous, parfois une imge s'inscrit dans ma tête. Elle est magnifique, merveilleuse, elle m'enchante! Alors je me concentre et je la reproduis sur le papier. Et vous ne devinerez jamais comment est alors le dessin.
- Dites-moi?
-Moche." 

L'auteur (source Babelio) >>Samuel Dock est un écrivain et psychologue clinicien.
Il étudie la psychologie à l’Université de Sciences du Langage de l'Homme et de la Société à Besançon. Vivant à Paris depuis 2010, il exerce toujours le métier de psychologue clinicien à l’hôpital Robert-Debré en parallèle de son activité littéraire.
En 2012, son premier roman, intitulé "L’Apocalypse de Jonathan", rencontre l’estime de la critique et du public ; il reçoit le prix du premier roman en ligne, ainsi que le soutien de personnalités.
Samuel Dock commence la même année à rédiger une tribune au Huffington Post dans laquelle il traite de grands sujets de sociétés ou de la culture, qu’il lie à la psychologie. Certains de ses articles sont très lus et ont été repris par d’autres plateformes du site et dans d’autres pays francophones.
En mars 2014, il dirige le recueil de nouvelles "Nouvelles du couple" et réunit autour de lui treize auteurs français, dont Alain Vircondelet, Jérôme-Arnaud Wagner et Hafid Aggoune. Il écrit à cette occasion la nouvelle "La Coupure", ainsi que la préface de l’ouvrage. En avril, il signe la postface du catalogue de l’exposition "Ex Nihilo" qui réunit Jean-Christophe Fischer, Hélène Lagnieu, Olivier de Sagazan, Gaspard Schlum et Isabelle Vialle. 
En 2015, il s’associe avec une de ses anciennes enseignantes et publie "Le nouveau choc des générations" chez Plon, lecture contemporaine du Fossé des générations, essai publié en 1969 par Margaret Mead, œuvre saluée par la critique. Avec le succès de l’ouvrage, une suite est rapidement annoncée chez le même éditeur pour février 2017 : "Le nouveau malaise dans la civilisation".
Consécutivement au Nouveau Choc des générations, Julia Kristeva choisit Samuel Dock pour l’accompagner dans la rédaction de ses mémoires sous la forme d’entretien. En résulte le livre "Je me voyage", publié chez Fayard en octobre 2016. 

site de l'auteur : https://samuel-dock.com/ 
Les éditions FIRST: https://www.lisez.com/first-editions/28

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13 mai 2018

LA HONTE ! - Jon RONSON

La Honte - Ronson

Un tweet malheureux, un plagiat, une remarque de mauvais goût qui vous échappe et, avec les réseaux sociaux, c’est désormais le monde entier qui peut vous tomber dessus. En quittant ainsi la sphère personnelle, la honte a depuis quelques années connu une promotion inespérée.
Grand reporter d’un genre très particulier, Jon Ronson a rencontré quelques honteux célèbres malgré eux. Au-delà de ces portraits, parfois dramatiques, parfois désopilants, il s’interroge sur cette nouvelle forme insidieuse du contrôle social. Derrière son écran, la majorité silencieuse s’en donne en effet à cœur joie pour pointer les fautes des autres, et s’en réjouir. Et aujourd’hui, une journée où personne n’est désigné du doigt sur la Toile finit par être ennuyeuse, sinon décevante. Seraient-ce les nouveaux jeux du cirque? 

Toute personne utilisant régulièrement Internet et les réseaux sociaux reste parfois perplexe au sujet de ces véritables sources d'information et lieux d'échange, qui se transforment de plus en plus souvent en tribunaux publics où certains, sous couvert d'anonymat, se laissent aller à toutes sortes d'humiliations publiques, harcèlement, insultes, règlements de comptes, lancement de rumeurs... 

C'est après avoir été victime d'un spambot ayant usurpé son identité sur Twitter que Jon Ronson, journaliste, auteur et réalisateur reconnu, s'est lui aussi interrogé à propos de la Toile et ses risques, et est parti à la rencontre de personnes ayant connu la violence d'un lynchage ou ayant elles-mêmes déclenché un "bashing".
De cette jeune femme au tweet malheureux, qui fera un tel buzz qu'elle en perdra son job, à cet auteur accusé de plagiat et de citations mensongères (grâce à une plus grande possibilité de "fact-checking"), en passant par un développeur informatique pris en photo par une "collègue" suite à une blague douteuse, ils ont tous eu maille à partir avec l'opinion publique/les réseaux sociaux, jusqu'au drame même parfois. 
Et cela interroge, sur notre société et ses violentes réactions épidermiques et instantanées, sur la "psychologie des foules" (ouvrage de Gustave Le Bon, médecin et sociologue, cité dans le livre). Car même si la majorité d'entre eux méritait de se faire taper sur les doigts, cela n'aurait pas dû prendre l'ampleur engendrée par l'incroyable caisse de résonance que sont devenus les réseaux sociaux.

Pour ma part, internet m'a apporté beaucoup, offert de stimulants échanges et nourrie de belles rencontres, et Twitter est un de mes premiers fournisseurs d'infos, mais j'ai dernièrement pris quelques distances avec les réseaux sociaux, et même avec mon blog (cela se voit au rythme de mes publications... bon, c'est aussi un peu pour des raisons perso...), alors ce livre/docu ne pouvait pas mieux tomber. Parce qu'il met le doigt sur ce côté "arènes publiques" qui me dérange, les trolls infatigables, la rapidité à laquelle certaines vies basculent/certaines personnes sont jugées parfois à cause d'un malentendu, un tweet/post/une blague mal rédigé(e)/mal interprété(e), ou à cause de propos provoquant des réactions en masse sans aucune modération (ni modérateur...). 
Jon Ronson, avec ce livre instructif grâce aux témoignages édifiants et dérives disproportionnées qu'il expose, ne se pose pas en juge car il avoue avoir eu lui-même des réactions excessives sur les réseaux, mais il encourage à faire preuve de prudence et de pondération, ce qui n'est jamais inutile. 

"J'ai (...) sorti mon téléphone et demandé sur Twitter : « Twitter est-il devenu un tribunal de pacotille ? »
« Pas un tribunal de pacotille, a répondu quelqu'un assez laconiquement. Twitter ne peut toujours pas prononcer de sentence. Juste des commentaires. Contrairement à vous, Jon, nous ne sommes pas payés pour ça. »
Avait-il raison ? J'avais l'impression que c'était une question qui méritait réellement une réponse, car aucun de nous ne semblait se demander si la personne que nous venions d'humilier, quelle qu'elle soit, se portait bien ou était détruite. Je suppose que quand les humiliations sont administrées à distance, comme des frappes de drones, personne n'a besoin de songer à la férocité de notre pouvoir collectif. Le flocon de neige n'a pas à se sentir responsable de l'avalanche."


L'auteur >> Né en 1967 à Cardiff, Jon Ronson est écrivain, journaliste pour The Guardian, scénariste et réalisateur de documentaires pour la télévision. Il a également travaillé pour deux radios (Channel 4 et Radio 4).
Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages, dont plusieurs sont des best-sellers internationaux, comme Êtes-vous un psychopate ?. Jon Ronson est également le scénariste de Okja, premier long métrage produit et distribué par Netflix et sélectionné en compétition au festival de Cannes.
Son livre le plus connu, Les Chèvres du Pentagone, a été adapté au cinéma en 2009 par Grant Heslov avec, au casting, George Clooney, Jeff Bridges et Ewan McGregor.
Il vit aujourd’hui à Londres.

Les éditions Sonatine: https://www.lisez.com/sonatine/31

27 mars 2018

L'ARCHIPEL DU CHIEN - Philippe CLAUDEL

Archipel du Chien

« Le dimanche qui suivit, différents signes annoncèrent que quelque chose allait se produire. Ce fut déjà et cela dès l'aube une chaleur oppressante, sans brise aucune.

L'air semblait s'être solidifié autour de l'île, dans une transparence compacte et gélatineuse qui déformait ça et là l'horizon quand il ne l'effaçait pas : l'île flottait au milieu de nulle part. Le Brau luisait de reflets de meringue. Les laves noires à nu en haut des vignes et des vergers frémissaient comme si soudain elles redevenaient liquides.

Les maisons très vite se trouvèrent gorgées d'une haleine éreintante qui épuisa les corps comme les esprits. On ne pouvait y jouir d'aucune fraîcheur. Puis il y eut une odeur, presque imperceptible au début, à propos de laquelle on aurait pu se dire qu'on l'avait rêvée, ou qu'elle émanait des êtres, de leur peau, de leur bouche, de leurs vêtements ou de leurs intérieurs. Mais d'heure en heure l'odeur s'affirma. Elle s'installa d'une façon discrète, pour tout dire clandestine. »

Trois corps sont rejetés par la mer sur la plage d'une île mystérieuse sans repères mais ressemblant grandement à une île de la méditerrannée.
"Que faire?" se demandent le Maire, l'Instituteur, la Vieille, le Curé et le Docteur, des personnages sans nom ni prénom, comme dans une fable.
Une décision est vite prise. Et chacun devra vivre ce choix avec son propre sens moral, son éducation, ses valeurs, sa culture.  

Le narrateur, nous conte cette histoire se déroulant dans un lieu et à une époque inconnus/intemporels, parce que ces histoires ne datent malheureusement pas d'aujourd'hui et ne s'arrêteront pas demain. 
Quelles histoires?
Des histoires d'hommes, d'inadmissible échelle d'importance donnée aux êtres selon leur origine et le dérangement qu'ils provoquent, de la paix qu'ils ébranlent. 
Des histoires de manipulation, de pouvoir, de secret étouffé, de façade à préserver par pur intérêt économique et le désir de développer une activité touristique, de dépendre des autres, tout en leur étant fermés...

L'intrigue s'installe lentement, la tension monte en même temps que le volcan gronde, que l'odeur se fait de plus en plus prenante, et que les consciences s'agitent face à l'arrivée d'un personnage énigmatique.

L'Archipel du Chien est un roman hypnotique, suffoquant, dérangeant, implacable, parfaitement rythmé 
entre nervosité et torpeur, à la langue tavaillée, à la mise en scène et à la conclusion virtuoses.
Un roman sans moralisme doté d'une grande profondeur dans lequel personne n'a totalement raison ou tort, chacun regardant les évènements à travers son propre prisme. 
Un roman sur le rejet de l'autre et l'isolationisme qui tient tant les hommes éloignés, abordant adroitement le thème des migrants, et du commerce qu'il est fait de leur malheur.
Amer, cruel et pessimiste mais porteur de l'espoir d'une certaine prise de conscience.

"Vous convoitez l'or et répandez la cendre. 
Vous souillez la beauté, flétrissez l'innocence. 
Partout vous laissez s'écouler de grands torrents de boue. La haine est votre nourriture, l'indifférence votre boussole. Vous êtes des créatures du sommeil, endormies toujours, même quand vous vous pensez éveillés. Vous êtes le fruit d'une époque assoupie. Vos émois sont éphémères, papillons vite éclos, aussitôt calcinés par la lumière des jours. Vos mains pétrissent votre vie dans une glaise aride et fade. Vous êtes dévorés par votre solitude. Votre égoïsme vous engraisse. Vous tournez le dos à vos frères et vous perdez votre âme. Votre nature se fermente d'oubli. 
Comment les siècles futurs jugeront-ils votre temps?"

L'auteur >> Écrivain traduit dans le monde entier, Philippe Claudel est aussi cinéaste et dramaturge. Il a notamment publié aux éditions Stock Les Âmes grises, La Petite Fille de Monsieur Linh, Le Rapport de Brodeck et L’Arbre du pays Toraja. Membre de l’académie Goncourt, il réside en Lorraine où il est né en 1962.

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06 mars 2018

UNE LONGUE IMPATIENCE - Gaëlle JOSSE

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Ce soir-là, Louis, seize ans, n’est pas rentré à la maison. Anne, sa mère, dans ce village de Bretagne, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, voit sa vie dévorée par l’attente, par l’absence qui questionne la vie du couple et redessine celle de toute la famille.
Chaque jour, aux bords de la folie, aux limites de la douleur, Anne attend le bateau qui lui ramènera son fils. Pour survivre, elle lui écrit la fête insensée qu’elle offrira pour son retour. 
Telle une tragédie implacable, l’histoire se resserre sur un amour maternel infini.

Anne attend Louis. Il a 16 ans, et il a disparu. 
Il est parti sans un mot, mais pas sans raison. 
Anne est sa mère, remariée avec Etienne et maman de deux autres enfants pour lesquels elle tente de rester debout, de sauver les apparences. Mais derrière la façade tout se fissure, Anne passe la plupart de son temps à guetter Louis, à l'espérer, à lui écrire, sans jamais recevoir de réponse.

La Seconde Guerre mondiale vient de prendre fin, Anne y a perdu un mari en mer (Yvon, le père de Louis), et une partie de son équilibre. Alors lorsqu'elle apprend que son fils a embarqué sur un cargo de la Compagnie Générale Maritime, c'est un triste passé qui ressurgi et la fait encore plus tituber. 

Anne sombre du haut de ses falaises bretonnes, le désespoir, le sentiment de rejet et de culpabilité lui rongent le ventre, bien qu'elle se raccroche fébrilement à un minuscule espoir, à ce mince fil d'Ariane qui le ferait revenir, ce fils lointain tellement présent qu'il finit par prendre toute la place. 

Une longue impatience est un court roman remuant, à l'écriture sublime dont la force bouleversera toute mère, ou toute personne redoutant de se voir subitement séparée d'un être comptant plus que sa propre vie.

Et c'est avec la douceur et l'humanité qui la caractérisent que Gaëlle Josse dépeint, avec profondeur et intensité, ce trou que fore lentement l'acidité d'une absence, la brutalité d'un silence, le poids des non-dits, la déchirure d'une mère, le portrait d'une lumière qui s'éteint.

 "Dans ces moments-là, quand j'ai à mes côtés la vie joyeuse, soyeuse de ma fille, je voudrais oublier la femme qui monte chaque matin sur la corniche au bout du chemin, celle qui passe devant le Trou du diable et fixe l'eau tourbillonnante en contrebas, celle qui redescend toujours à regret, toujours à la hâte, parce qu'il le faut. Parce que tout ce temps volé aux miens, je voudrais le leur rendre, et je voudrais qu'ils comprennent que je ne suis avec eux qu'une moitié de mère, une moitié aimante et mutilée. Etienne sait et ne dit rien. Je pense que mon regard lui rappelle à chaque instant la part qu'il porte dans cette histoire, c'est un couteau planté entre nous deux. Je sais ma place ici, près des vies qui m'aiment, me réclament, avec leurs peaux tendres, les bras tendus, les fossettes et les boucles douces. Je me laisse faire, dans la douceur des fauteuils, des tapis, dans l'abondance du linge, de la vaisselle, des provisions bien rangées.
En même temps je suis là-bas, au bord de la falaise, dans le vent, dans la solitude, dans l'attente. En débarrassant la table en hâte, en posant les assiettes dans l'évier, je suis déjà ailleurs."

L'auteur(e) >> Après des études de droit, de journalisme, de psychologie et quelques années passées en Nouvelle-Calédonie, Gaëlle Josse travaille à Paris comme rédactrice dans un magazine et vit en région parisienne.
Son premier roman, "Les heures silencieuses" (Prix Lavinal, Prix "Peindre en Provence", Prix du Marais, finaliste du Prix Orange 2011), est paru en janvier 2010 aux Éditions Autrement
Suivront "Nos vies désaccordées", qui obtient le Prix Alain-Fournier 2013 et le Prix national de l'Audiolecture 2013 et" Noces de neige" en 2013. En 2015, elle est finaliste du Prix des libraires et lauréate du Prix de littérature de l'Union Européenne, du Prix de l'Académie de Bretagne et de nombreux prix de médiathèques pour son roman "Le dernier gardien d'Ellis Island" (Noir sur Blanc). En 2016, elle publie "L'ombre de nos nuits" et est marraine du prix littéraire des jeunes Européens.

18 février 2018

MILLÉNIUM BLUES - Faïza GUÈNE

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« Le monde a changé à partir du forfait Millénium. Désormais, on se parlerait sans limites. On pourrait se dire autre chose que l’essentiel. La jeunesse devenait Millénium, le monde, sous nos yeux, était en train de devenir Millénium. J’ai le Millénium Blues. Vous l’avez aussi ? Est-ce qu’on en guérira un jour? »
  
De la fin des années 1990 à nos jours, Zouzou promène sur son époque son regard d’enfant, d’adolescente, puis de jeune femme, et enfin de mère, tout cela dans le désordre ou presque.
On suit par épisodes, par âges, le parcours tourmenté de ce personnage, reflet de sa génération, bousculée par l’arrivée du nouveau millénaire.
Chaque épisode fort de la vie intime de Zouzou est lié de près ou de loin à un événement de notre vie collective.
Mais si le monde change à un rythme de plus en plus rapide, une chose demeure: l’amitié qui lie Zouzou à Carmen, et qui va traverser le temps et les épreuves.

Tout commence à Paris, par un accident, en août 2003, en plein cœur de la canicule…

C'est avec intérêt que je suis le parcours de Faïza Guène depuis ses incroyables débuts avec Kiffe kiffe demain, en 2004. Je n'avais pas tout aimé dans les deux romans qui avaient suivi, mais j'avais été sincèrement touchée par Un homme ça ne pleure pas.

C'est donc avec curiosité que j'ai commencé Millénium Blues qui ne pouvait que me parler, le personnage principal (Zouzou) étant de ma génération (oui bon, à 10 ans près...), traversant des évènements que j'ai connus également (l'arrivée du forfait millénium illimité, la coupe du monde en 1998, 
le 11 Septembre 2001, les présidentielles de 2002, la canicule en 2003...) et la bande son est signée ABBA, qui est un de mes groupes anti-déprime favoris, si ce n'est LE groupe ;-).

Malgré tout, nous n'étions pas à l'abri d'une déception. Mais non, car même si les courts chapitres/épisodes m'ont parfois déroutée, j'ai été touchée par cette histoire de femmes gardant toutes la tête haute malgré les épreuves, la culpabilité, les colères et les absences.
Zouzou traverse les années cahin caha en s'adaptant comme elle peut à ce nouveau siècle et ses nouveaux codes, tout en restant une amie fidèle, une fille aimante, une femme forte puis une maman dévouée.   
Et les mots font mouche, parfois avec nostalgie, parfois avec gravité ou avec humour, Faïza Guène aborde avec pertinence et sincérité les hésitations et drames de la vie, les déceptions, le temps/les gens qui passe(nt), le renouveau et les jolies surprises qui surgissent.
Une vie somme toute instable et changeante comme notre société dans laquelle tout le monde cherche sa place, avec plus ou moins de facilité.
Un récit intime, qui se révèle commun à beaucoup d'entre nous.

"On se souvient des heures passées à jouer au Snake sur son Nokia 3310 comme si c'était déjà le futur.
Et le futur, c'est maintenant.
C'est pas ce qu'on avait imaginé, c'est ni pire, ni mieux, mais c'est là et il faut bien le vivre."

L'auteur(e) >> Faïza Guène naît de parents originaires de l'ouest de l'Algérie et grandit avec son frère et sa sœur à Pantin. Elle se fait remarquer à l’âge de 13 ans en fréquentant un atelier d’écriture audiovisuelle à Pantin, dirigé par l’association Les Engraineurs. Jusqu'à l’âge de 17 ans, elle écrit et réalise cinq courts-métrages en vidéo dont certains seront primés dans des festivals. Après avoir obtenu une subvention du CNC à 18 ans, elle réalise un moyen-métrage en Super 16 mm, Rien que des mots dans lequel elle fait jouer sa mère.
Durant la même année elle commence son roman Kiffe kiffe demain qu’elle dit écrire « comme un loisir ». Après avoir rédigé une trentaine de pages « au stylo plume sur des feuilles de classeur », le professeur de français responsable de l’atelier d’écriture lit ce texte et l’envoie à la maison d’édition Hachette Livre sans en avertir Faïza.
L’éditrice, Isabelle Seguin, lui propose alors de signer un contrat et de terminer la rédaction du roman. À la sortie du livre, en septembre 2004, une journaliste du Nouvel Observateur consacre une double page à Faïza et encense le livre. La tornade médiatique commence alors et Kiffe kiffe demain se vend à plus de 400 000 exemplaires et est traduit dans plus de vingt-six langues.
Toujours dans la veine de la comédie sociale, en 2006, Faïza publie Du rêve pour les oufs puis Les Gens du Balto en 2008 et Un homme, ça ne pleure pas en 2014.

Les éditions FAYARD: https://www.fayard.fr/

28 janvier 2018

EPARSE - Lisa BALAVOINE

Eparse Lisa Balavoine

À travers une série de fragments, Lisa Balavoine – la quarantaine, divorcée et mère imparfaite de trois enfants – fait le tour de son existence comme on fait le tour du propriétaire et signe le roman espiègle et nostalgique de toute une génération.

 Je "connaissais" déjà un peu Lisa Balavoine par le biais de la revue Décapage, dans laquelle ont été publiés des extraits de ce premier roman atypique. 
Et c'est avec plaisir que je l'ai retrouvée dans les pages d'Eparse, ressentant à nouveau les mêmes émotions, me disant souvent que j'aurais pû dire/écrire bon nombre de ses mots, partageant les mêmes pensées nostalgiques, les mêmes questionnements de quadra mère de trois enfants.
 
Lisa Balavoine partage d'intimes et émouvantes 
confessions qui, pourtant, se révèlent universelles, nombreuses sont donc celles qui se reconnaissent déjà (ou se reconnaîtront) dans ses propos, ses tourments, ses joies, son humour désabusé, ses listes, ses désirs, son univers et ses références (musicales, cinématographiques, vestimentaires, etc... des années 80).
La forme narrative choisie peut déstabiliser par ses phrases courtes et son côté morcelé, fait de fragments de vie, de pensées qui fusent, d'interrogations qui grignotent, de souvenirs (à) vifs; enchaînant les paragraphes comme ils viennent, sans qu'il n'y ait toujours une logique chronologique, au rythme des résurgences, entrecoupés par quelques définitions de mots inventés (dont je suis personnellement moins friande, mais ils sont tous très bien trouvés).

Dans ces instantanés de vie, Lisa Balavoine nous ouvre les portes de ses souvenirs d'enfance, de sa vie d'adulte/de fille/de mère chaotique, son manque cruel de confiance en soi, sa maladresse, ses illusions perdues, cette impression d'être une figurante et de perdre un temps précieux... mais aussi l'espoir et le renouveau.
Et c'est pensi(f)ve que l'on referme ce livre, touché(e) par ce parcours qui résonne, nous faisant nous sentir moins seul(e) devant notre propre puzzle.

"Je fais ce que je peux avec mes rêves à satisfaire. Je fais ce que je peux avec mes enfants à accompagner. Je fais ce que je peux avec mes blancs à colmater. Je fais ce que je peux avec mes manques à gagner. Je fais ce que je peux avec mes fautes à pardonner. Je fais ce que je peux avec mes doutes à rassurer. Je fais ce que je peux avec mes besoins à sustenter. Je fais ce que je peux avec mon temps à rattraper. Je fais ce que je peux avec mon corps à dépenser. Je fais ce que je peux avec mes désirs à combler. Je fais ce que je peux avec mes comptes à rendre. Je fais ce que je peux avec mes erreurs à réparer. Je fais ce que je peux avec mes peurs à affronter. Je fais ce que je peux avec mes liens à renouer. Je fais ce que je peux avec mes décisions à prendre. Je fais ce que je peux avec mes vides à remplir. Je fais ce que je peux avec mes pleins à vider. Je fais ce que je peux."

L'auteur(e) >> Lisa Balavoine vit et travaille à Amiens comme professeur-documentaliste. 
Les éditions JC Lattès: http://www.editions-jclattes.fr/