BLABLABLAMIA

08 janvier 2017

CHANSON DOUCE - Leïla SLIMANI

Chanson Douce

Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d'un cabinet d'avocats, le couple se met à la recherche d'une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l'affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu'au drame. 

Je le savais...
Je savais que ce roman n'était pas pour moi (et pas parce qu'il a reçu le Prix Goncourt). Dès la rentrée, j'avais dit que je ne tenais pas à le lire, mais, prenant mon rôle de jurée du prix des lectrices ELLE à coeur, et l'ayant reçu dans la sélection du mois de janvier, je me suis lancée dans sa lecture un soir de vacances de fin d'année...

Passée l'oppressante première scène que je redoutais... je me suis vite trouvée agacée par une succession de clichés (et de plaintes...), sans parler du style sec et saccadé qui parfois me plaît mais m’a ici déstabilisée, et du sentiment de malaise qui ne m’a jamais quittée (le fait que je sois maman a évidemment joué, et je pense m'être autant que possible détachée de cette famille pour préserver le peu de sommeil qu'il me reste). 
Donc, je ne suis pas parvenue à rentrer dans le roman comme je l’aurais voulu…

Pour autant, j’ai trouvé intéressant, et bien construit, le travail de Leïla Slimani sur le rapport employeurs/employés, sur le sort des « petites gens », la pression, la solitude, le manque de partage et d’émotion et l’ingratitude/le rejet ressentis pouvant entraîner la folie... et aussi, et surtout, la perte de soi et des siens au coeur de cette vie passée à courir partout et sans arrêt, nous obligeant à (trop) souvent nous reposer sur les autres (oui, mais on fait comment sinon??).

C'est indéniable, Leïla Slimani traite avec un certain talent psychologique (et froideur...) de thèmes qui résonnent et appuient là où ça fait mal... et mon i
ncapacité à apprécier la lecture de Chanson Douce à sa juste valeur réside essentiellement dans le fait que certains de ces thèmes me hantent et me braquent irrévocablement. 

"La vie est devenue une succession de tâches, d’engagements à remplir, de rendez-vous à ne pas manquer. Myriam et Paul sont débordés. Ils aiment à le répéter comme si cet épuisement était le signe avant-coureur de la réussite. Leur vie déborde, il y a à peine de la place pour le sommeil, aucune pour la contemplation."

L'auteur(e) >> (Source Babelio) Leïla Slimani est une journaliste et écrivain franco-marocaine.
Née d'une mère franco-algérienne et d'un père marocain, élève du lycée français de Rabat, Leïla Slimani grandit dans une famille d'expression française. Son père, Othman Slimani, est banquier, sa mère est médecin ORL.
En 1999, elle vient à Paris. Diplômée de l'Institut d'études politiques de Paris, elle s'essaie au métier de comédienne (Cours Florent), puis se forme aux médias à l'École supérieure de commerce de Paris (ESCP Europe). 
Elle est engagée au magazine Jeune Afrique en 2008 et y traite des sujets touchant à l'Afrique du Nord. Pendant quatre ans, son travail de reporter lui permet d'assouvir sa passion pour les voyages, les rencontres et la découverte du monde. 
En 2014, elle publie son premier roman chez Gallimard, "Dans le jardin de l'ogre". Le sujet (l'addiction sexuelle féminine) et l'écriture sont remarqués par la critique et l'ouvrage est proposé pour le Prix de Flore 2014.
Son deuxième roman, "Chanson douce", obtient le prix Goncourt 2016.


11 décembre 2016

VOICI VENIR LES RÊVEURS - Imbolo MBUE

rêveurs

L'Amérique, Jende Jonga en a rêvé. Pour lui, pour son épouse Neni et pour leur fils Liomi. Quitter le Cameroun, changer de vie, devenir quelqu'un. Obtenir la Green Card, devenir de vrais Américains.
Ce rêve, Jende le touche du doigt en décrochant un travail inespéré: chauffeur pour Clark Edwards, riche banquier à la Lehman Brothers.
Au fil des trajets, entre le clandestin de Harlem et le big boss qui partage son temps entre l'Upper East Side et les Hamptons va se nouer une complicité faite de pudeur et de non-dits...
Mais nous sommes en 2007, la crise des subprimes vient d'éclater. Jende l'ignore encore : en Amérique, il n'y a guère de place pour les rêveurs...

Voici venir les rêveurs est le premier roman d'Imbolo Mbue, il lui a demandé cinq années d'écriture, et même s'il se déroule en 2008 il frappe toujours par la pertinence de son propos. C'était d'ailleurs étrange de lire ce roman (au titre encore plus ironique désormais) quelques jours après l'élection de Donald Trump aux USA, alors qu'il y est question de celle de Barack Obama et de l'espoir que celle-ci représentait... 

Voici venir les rêveurs c'est l'histoire du rêve américain confronté à la réalité, celui d'une famille immigrée sans papiers, vivant de petits boulots, de solidarité, d'angoisse et de bons plans, pleine d'espoirs et de projets simples...
Mais la bonne volonté et l'envie ne suffisent pas toujours pour s'intégrer et obtenir des papiers, même en ayant un avocat au faîte des dernières combines. 
Ils mènent ce combat épuisant alors que les américains pour lesquels ils travaillent apparaissent usés et blasés, sans véritable conscience de leur chance alors qu'ils vivent aisément dans un pays où tout semble possible, juste avant la crise et la chute de la firme Lehmann Brothers pour laquelle travaille le père.

Un roman au bel équilibre (
dont je salue la traduction et le très beau travail de langue) où deux univers se côtoient dans une proximité fragile, aux personnages un peu caricaturaux mais attachants, et à l'écriture juste, vivante et fluide malgré la gravité du discours sous jacent sur l'immigration, les inégalités raciales et les illusions perdues.

" - Pourquoi êtes-vous venu dans ce cas?
- Je m'excuse monsieur?
- Pourquoi êtes-vous venu aux Etats-Unis si votre ville est si belle?
Jende eut un rire, un rire bref et gêné.
"Mais monsieur, dit-il. L'Amérique, c'est l'Amérique.
- Je ne comprends pas ce que vous voulez dire par là.
- Tout le monde veut venir en Amérique, monsieur. Vivre dans ce pays. Ah! C'est la plus grande chose au monde, monsieur Edwards.
- Ça ne me dit toujours pas pourquoi vous êtes ici."
Alors Jende réfléchit; il réfléchit à ce qu'il pouvait lui dire sans en dire trop.
"Car mon pays n'est pas bon, monsieur, commença-t-il. Il n'a rien à voir avec l'Amérique. Si j'étais resté dans mon pays, je ne serai rien devenu du tout. Je serai resté un rien...""

L'auteur(e) >> Née en 1982, Imbolo Mbue a quitté Limbé, au Cameroun, en 1998 pour faire ses études aux États-Unis. Elle a grandi en lisant les grands auteurs africains: Chinua Achebe, Ngugi wa Thiong'o, mais c'est dans les romans de T. Morrison et Gabriel García Márquez que sa sensation d'être écartelée entre deux cultures a trouvé un écho. S'inscrivant dans la lignée d'Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie ou du Ravissement des innocents de Taiye Selasi, Voici venir les rêveurs, son premier roman, a fait l'objet d'enchères effrénées auprès des plus grands éditeurs américains. Imbolo Mbue vit à Manhattan.

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices ELLE 2017.

30 octobre 2016

QUAND NOUS ÉTIONS DES OMBRES - Mikaël HIRSCH

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François Sauval est un capitaine d’industrie et un aventurier qui accumule les records dans l’espoir de marquer son époque. Il fait venir auprès de lui un écrivain pour bâtir sa légende, avant de relever un ultime défi : acquérir un territoire pour y fonder un État.
Chassée de chez elle voilà des siècles et s’amenuisant aux confins de l’Amérique centrale, la tribu des Charahuales semble condamnée à disparaître avec sa langue ancienne et sa culture. Son destin croise celui d’une jeune linguiste française convaincue de l’influence des noms sur les choses.
Tous craignent d’être oubliés, mais laissent le soin à des tiers de décrire leur trajectoire, comme s’il était impossible de raconter sa propre destinée sans en précipiter la fin.

Quand nous étions des ombres est le quatrième roman de Mikaël Hirsch (dont j'avais déjà beaucoup aimé Avec les Hommes, et Libertalia), un roman entre aventure, action et réflexion, abordant avec finesse l'absurdité du "toujours plus haut, toujours plus fort", la peur de l'oubli et l'obsession qu'ont certains de marquer les esprits et l'histoire (et les raisons qui les y poussent).
Son personnage principal, écrivain, devient le témoin d'une époque, biographe tenant un rôle de retranscription et de glorification d'un homme que rien n'arrête, et que le monde encourage (jusqu'à ce qu'il s'en lasse)... 

Avec un véritable talent de conteur, mêlant cynisme, légende et philosophie, Mikaël Hirsch pointe du doigt (en quelques 186 pages qui se dévorent) les excès des hommes, leur volonté de puissance jusqu'à l'absurde, les dégâts de l'industrialisation/du capitalisme... et l'appropriation à tout va entraînant la disparition d'un peuple/de coutumes et d'une langue dans l'indifférence totale.

Et tout ceci avec beaucoup d'intelligence, d'ironie, d'humour et d'empathie, dans une langue (justement) soignée, douce et érudite, bel hommage aux mots qui permettent de transmettre, et d'interroger sur le sens de nos existences effervescentes.

"Des peuples aujourd’hui disparus ne subsistent bien souvent aucune histoire officielle puisque celle-ci est écrite par les vainqueurs. Tout au plus peut-on se raconter leurs mythes sans trop y croire, comme le vent colporte encore parfois quelques rumeurs du passé (...) Parmi tous ceux-là, les Charahuales parlaient le matagalpa, avant que cette langue ne disparaisse pour toujours de la surface de la Terre, comme un navire sombre en ne laissant rien d'autre qu'un peu d'écume à la surface des eaux et son nom dans les registres de la Lloyd's à Londres."

L'auteur >> Mikaël Hirsch est un écrivain français né à Paris en 1973. Deux de ses romans, Le Réprouvé (2010) et Avec les hommes (2013) ont figuré dans les sélections du Prix Femina. Après Libertalia, paru en 2015, Quand nous étions des ombres est le quatrième roman de Mikaël Hirsch publié aux éditions Intervalles.
Son site : http://www.mikaelhirsch.fr/

16 octobre 2016

AUX PETITS MOTS LES GRANDS REMÈDES - Michaël URAS

Aux petits mots les grands remèdes

Alex a choisi d’exercer le métier peu commun de bibliothérapeute. Sa mission : soigner les maux de ses patients en leur prescrivant des lectures. Yann, l’adolescent fragile qui s’est fermé au monde ; le cynique Robert, étouffé par son travail et qui ne sait plus comment parler à sa femme ; Anthony, la star de football refusant de s’avouer certaines de ses passions... Tous consultent Alex. Mais qui donnera des conseils au bibliothérapeute lui-même?
La clé du bonheur se trouve-t-elle vraiment entre les lignes de ses livres chéris? 

Aux petits mots les grands remèdes est de ces livres que l'on referme en ayant noté une liste de livres longue comme le bras.
Normal, Alex est bibliothérapeute, et ses conseils sensibles, fins et drôles aussi, donnent très envie de se (re)plonger dans les pages des ouvrages sur lesquels il s'appuie pour aider ses clients/patients à progresser ou à gérer des situations difficiles (lui-même en a aussi quelques unes à affronter...). 
Lui comme ses patients sont tous abîmés d'une manière ou d'une autre, et plutôt que d'aller voir un psy ou rester à se morfondre, pourquoi ne pas se plonger dans un livre qui leur parlera?

Léger, cynique, original, tendre et grave aussi parfois, Aux petits mots les grands remèdes est un bel hommage à la lecture et à sa capacité salvatrice, à la force des mots et de la projection/l'évasion et/ou la prise de conscience qu'elle peut procurer, ce que tout lecteur chevronné comme vous et moi sait ô combien. 
Et cela fait du bien de voir ces pouvoirs bénéfiques et révélateurs à l'honneur sous la plume simple et lettrée (peut-être moins rythmée que dans ses précédents livres) de Michaël Uras, grand amoureux de littérature qui encourage joliment l'ouverture des livres autant que l'ouverture d'esprit (et par les temps qui courent...)... 

"Les livres ne peuvent pas tout, mais ils accompagnent ceux qui ont besoin d'une dose d'imaginaire pour s'extirper du réel."

L'auteur >> Michaël Uras est né en 1977. D'origine sarde, par son père, il a grandi en Saône-et-Loire et est aujourd'hui professeur de lettres modernes dans le haut-Doubs. Il a publié deux romans : Chercher Proust (finaliste du Prix de l'inaperçu 2013) et Nos souvenirs flottent dans une mare poisseuse. Aux petits mots les grands remèdes (paru aux éditions Préludes) est son troisième roman.

09 octobre 2016

UNE BOUCHE SANS PERSONNE - Gilles MARCHAND

Une bouche sans personne

Un comptable se réfugie la journée dans ses chiffres et la nuit dans un bar où il retrouve depuis dix ans les mêmes amis. Le visage protégé par une écharpe, on ne sait rien de son passé. Pourtant, un soir, il est obligé de se dévoiler. Tous découvrent qu’il a été défiguré. Par qui, par quoi? Il commence à raconter son histoire à ses amis et à quelques habitués présents ce soir-là. Il recommence le soir suivant. Et le soir d’après. Et encore. Chaque fois, les clients du café sont plus nombreux et écoutent son histoire comme s’ils assistaient à un véritable spectacle. Et, lui qui s’accrochait à ses habitudes pour mieux s’oublier, voit ses certitudes se fissurer et son quotidien se dérégler. Il jette un nouveau regard sur sa vie professionnelle et la vie de son immeuble qui semblent tout droit sortis de l’esprit fantasque de ce grand-père qui l’avait jusque-là si bien protégé du traumatisme de son enfance.

Dans les titres attendus en cette rentrée je dois avouer avoir rencontré quelques déceptions. Oui, certains titres que je trépignais pourtant (ou justement trop?) d'impatience de lire m'ont parfois laissée sur ma faim.
Et puis... il y a les titres qui prennent par surprise, des romans que l'on n'attendait pas et qui parlent, secouent, et se referment la gorge serrée. 

Vous l'aurez compris, Une bouche sans personne compte parmi ces derniers.
Il m'a très tôt été conseillé par deux personnes aux goûts indiscutables (saluons ici Christelle, du blog Dealer de lignes et David Goulois chroniqueur-libraire de talent), et puis comment résister à un si beau titre, sans parler de la couv? Et c'était un premier roman 
(si vous me connaissez un peu, vous savez combien les premiers romans m'attirent) alors j'ai foncé tête baissée dans l'histoire de ce discret comptable blessé, abîmé, effacé, mais debout.
Et qu'il est attachant ce personnage principal! Il a la moitié basse de son visage cachée par une écharpe, et personne ne sait ce qui lui est arrivé.
Après un évènement déclencheur, il va se lancer dans le récit d'anecdotes vécues avec son incroyable et fantasque grand-père ce qui attirera de plus en plus de monde dans le bar où il se livre, et partager avec nous des billets d'humeur/des moments suspendus (qui ressemblent à de petites nouvelles, pleines de finesse et d'humour).
Chemin faisant, il va s'autoriser à détricoter les mailles de l'écharpe qui le garde à l'abri du regard des autres, pour dévoiler son terrible secret.

Je ne vais pas vous en dire plus pour ne pas vous gâcher la découverte de ce roman, ainsi que sa fin, mais franchement, j'ai rarement été touchée comme je l'ai été dans les dernières pages.

Une bouche sans personne est un roman intemporel, bien qu'ancré dans le temps (et dans l'Histoire), car il aborde des sujets malheureusement encore très contemporains comme les dégâts de la violence sur des innocents, le poids du passé, la douleur de la différence et sa solitude, les cicatrices que l'on cache de peur d'être rejeté/jugé, les familles que l'on se créé, et le droit d'exister que l'on finit parfois par s'octroyer...
J'ai lu que certains trouvaient qu'il y avait du Boris Vian et du Perec dans ce roman, c'est vrai... Je dirais qu'il m'a aussi fait penser à certains films de Jean-Pierre Jeunet et de Michel Gondry, avec ce côté nostalgique et dramatique contrebalancé par des passages délicieusement burlesques, et inondé d'
une immense poésie, une grande douceur et une très belle simplicité.

"J’ai un poème et une cicatrice.
De ma lèvre inférieure jusqu’au tréfonds de ma chemise, il y a cette empreinte de l’histoire, cette marque indélébile que je m’efforce de recouvrir de mon écharpe afin d’en épargner la vue à ceux qui croisent ma route. Quant au poème, il me hante comme une musique entêtante, ses mots rampent dans mon crâne d’où ils voudraient sortir pour dire leur douleur au monde. Poème et cicatrice font partie de moi au même titre que mes jambes, mes bras ou mes omoplates. Je ne me sens pas tenu de les examiner pour savoir qu’ils existent. J’ai seulement appris à essayer de les oublier.
Voilà pour mon armoire à souvenirs. J’ai pris soin de la cadenasser solidement et, la plupart du temps, cela marche. C’est la seule solution pour rester, à ma manière, assez heureux."

L'auteur >> Gilles Marchand est né en 1976 à Bordeaux. Il a notamment écrit Dans l’attente d’une réponse favorable (24 lettres de motivation) et coécrit Le Roman de Bolaño avec Eric Bonnargent. Une bouche sans personne est son premier roman, sorti aux Forges de Vulcain.

Roman qui figurait dans ma pile de livres, lu également dans le cadre des 68 premières fois.

03 octobre 2016

LE DERNIER DES NÔTRES - Adélaïde de CLERMONT TONNERRE

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« La première chose que je vis d’elle fut sa cheville, délicate, nerveuse, qu’enserrait la bride d’une sandale bleue… » Cette jeune femme qui descend l’escalier d’un restaurant de Manhattan, élégante, rieuse, assurée, c’est Rebecca Lynch. Werner Zilch, qui l’observe, ne sait pas encore que la jeune artiste est aussi une richissime héritière. Werner n’a pour lui que ses yeux bleus délavés. Son nom étrange. Et une énergie folle : enfant adopté par un couple de la classe moyenne, il rêve de conquérir New-York avec son ami Marcus.

Werner poursuit Rebecca, se donne à elle, la prend : leur amour fou les conduit dans la ville en pleine effervescence au temps de Warhol, Patti Smith et Bob Dylan… Jusqu’au jour où Werner est présenté à la mère de Rebecca, Judith, qui s’effondre en le voyant...

Le dernier des nôtres a été une de mes belles surprises de la sélection de 7 livres reçus pour "mon" jury (mois de Novembre) du prix des lectrices ELLE.
Normal, il contenait tous les ingrédients pour que je passe un excellent moment de lecture estivale: une belle histoire sentimentale entre deux êtres séducteurs dans les années 70, sur un fond historique plutôt méconnu, à savoir l’opération Paperclip: l’exfiltration de scientifiques nazis aux Etats-Unis à la fin de la seconde guerre mondiale.
Qu’est ce qui lie ces deux périodes? Notre héros, Werner Zilch, personnage tourmenté et charismatique (et drôle), riche homme d’affaires en devenir à l’époque des 30 glorieuses, dont la vie de patachon va basculer en croisant le chemin (et la voiture…) de Rebecca...

Le dernier des nôtres oscille avec brio entre plusieurs époques et thèmes, malgré une dernière partie qui s'essouffle un peu.
Dans un style fluide et scénaristique 
Adélaïde de Clermont Tonnerre nous raconte une histoire romanesque dont on tourne les pages sans s'en apercevoir, entre passion, identité/origines, folie, éthique, passé culpabilité et réparation... 

Et même si la construction et les thèmes peuvent sembler "classiques" et usent parfois de quelques grosses ficelles (et que je "n'approuve" pas trop la phrase d'accroche sur la couv'), croyez-moi, ça marche! On s’attache aux personnages, à Werner et Rebecca bien sûr mais aussi aux personnages secondaires, le meilleur ami et la soeur de Werner notamment, on est totalement transporté dans l’ambiance et le décor, si bien que l’on arrive au bout de ces 488 pages en en voulant encore (et en lui prédisant un beau parcours au sein du prix des lectrices ELLE (mais je peux me tromper)).

"Je l’observais avec une telle attention qu’alertée par un instinct animal, elle croisa mon regard et s’immobilisa une fraction de seconde. Dès qu’elle tourna ses yeux insolents vers moi, je sus que cette fille me plaisait plus que toutes celles que j’avais pu connaître ou simplement désirer. J’eus l’impression qu’une lave coulait en moi, mais la jeune femme ne sembla pas troublée, ou, si elle le fut, mon étincelante créature avait suffisamment de retenue pour ne pas le montrer. Le type au blazer s’agaça de l’intérêt que je lui portais. Il me dévisagea d’un air irrité. Instantanément, mon corps se tendit. J’étais prêt à me battre. Il n’avait rien à faire dans ce restaurant. Il ne méritait pas cette déesse. Je voulais qu’il me la laisse et qu’il foute le camp. Je lui adressai un sourire narquois, espérant qu’il viendrait me provoquer, mais Ernie était un pleutre. Il détourna les yeux. Ma beauté fit une volte-face gracieuse lorsque le serveur, aussi ébloui que moi, lui indiqua leur table. Il écartait les chaises sur son passage, tandis qu’elle avançait, tête légèrement baissée, avec cet air modeste des filles qui se savent admirées."

L'auteur(e) >> Adélaïde de Clermont-Tonnerre, ancienne élève de l’Ecole normale supérieure, est journaliste et romancière. Son premier ouvrage, Fourrure (Stock), a été récompensé par cinq prix littéraires, dont le Prix Maison de la Presse et le Prix Sagan. Il était également finaliste du Goncourt du premier roman. 
Adélaïde de Clermont-Tonnerre est la lauréate du premier prix "Filigranes" pour "Le dernier des nôtres" (Grasset).  Le prix été créé par Marc Filipson, responsable des librairies belges Filigranes veut couronner à chaque rentrée de septembre “le livre qui plaira à tout le monde, qui s’adresse à tous les publics".

28 septembre 2016

COMME DANS UN FILM - Régis de SÁ MOREIRA

Comme dans un film

Le roman d'une rencontre, relatée avec humour et tendresse à la manière d'un scénario de film. Le récit évoque l'amour et le couple à l'épreuve du quotidien: la naissance du désir, la passion, l'habitude, la lassitude, la colère, l'aversion, la séparation, la réconciliation, l'enfantement, etc.

Dans le flot des romans de la rentrée littéraire (oui j'en ai lu beaucoup, mais je manque cruellement de temps pour venir vous en parler autant que je voudrais...) Comme dans un film m'a tout de suite intriguée par son côté original et atypique. 

Elle et Lui nous racontent leur histoire sous la forme de monologues croisés, ponctués par les interventions drôles et pertinentes de quelques personnages/personnalités (et même un chat).
C'est toute une vie de couple qui nous est narrée par ses principaux protagonistes du début à la fin, 
avec ses  rapprochements, ses affolements, ses ralentissements et ses éloignements, et les années qui passent.

Le style, spécial, scénaristique, peut ne pas plaire (voire fatiguer), mais pour ma part je n'ai pas boudé mon plaisir. C'est rythmé et décalé, plein d'un humour fin, cynique, et d'un sens de l'observation juste, incisif et doux aussi, un peu comme dans un film de Woody Allen.
Un bon divertissement au milieu de lectures parfois plombantes (qui, en plus, permet de réviser la filmographie de Matt Damon ;-)).  

"lui : Je ne la connais pas encore.
elle : Je ne le connais pas encore.
lui : Je me réveille à Paris, en décembre 2005, sans savoir que c’est aujourd’hui que je vais la rencontrer.
elle : S’il savait, peut-être qu’il resterait couché.
lui : Peut-être, oui.
elle : Au lieu de ça, il se lève, il se fait son petit thé vert, nourrit son chat, se demande ce qu’il va faire de sa journée.
lui : C’est samedi.
elle : Moi le samedi j'ai pas besoin de me demander, je travaille, je vends des chaussures de luxe pour faire des études de journalisme. 

lui : Elle est en retard, elle sort de chez elle avec une tartine à la main et elle saute dans un bus pour rejoindre son magasin.
le chauffeur de bus : C'est un peu comme dans un film, quand on voit deux personnes commencer en parallèle leur journée et qu'on se doute qu'elles ne vont pas tarder à se rencontrer. 
lui : mais ce n'est pas dans son magasin que je la rencontre, c'est pendant sa pause, elle sort fumer une cigarette sur le trottoir, un peu à l'écart de la devanture. 
elle : Comme une conne je n'ai pas de feu.
lui : par la suite, le nombre de fois où elle va se dire "Si seulement j'avais eu un briquet".
elle : Ou même des allumettes." ...

L'auteur >> Né d'un père brésilien et d'une mère française, Régis de Sà Moreira est l'auteur de plusieurs romans, salués par la critique : Pas de temps à perdre (Prix le livre élu 2000), Zéro tués,  le Libraire et Mari et femmes.

Les éditions Au Diable Vauvert : http://audiable.com/