BLABLABLAMIA

19 février 2019

LES DÉRAISONS - Odile D'OULTREMONT

Les déraisons

Adrien, employé modèle, mène une vie sans surprises, réglée au millimètre. Louise, artiste peintre, traverse le quotidien en le réinventant sans cesse. Leur rencontre métamorphose leur existence. Louise emporte Adrien dans les méandres de ses fantaisies, Adrien comble Louise d'un amour infini. Mais la vie prend parfois des détours inattendus. Lorsque la santé de Louise se dégrade, forte de son imagination et accompagnée d'Adrien, son allié de toujours, elle décide de se battre. De son côté Adrien, pour la première fois, déroge à sa routine : il quitte à l'insu de tous son travail monotone pour accompagner sa femme, et tente, avec elle et par la force d'un souffle créatif puissant, de vaincre la maladie. 

Premier roman d'Odile d'Oultremont, Les déraisons est un roman funambule, écrit en équilibre entre drame et fantaisie, qui vous fait sourire autant qu'il vous serre le coeur.

Louise est une femme atypique (qui appelle son chien "Le Chat"), dotée d'une énergie renversante, et d'une douce extravagance qui rendent les jours plus fous, plus colorés. 
Lorsqu'Adrien et elle se rencontrent c'est une drôle d'histoire d'amour qui commence, pleine d'évidences et d'originalité.
Un couple que l'on trouverait cruel de voir séparé tant ils paraissent faits l'un pour l'autre malgré leurs différences. 
Et pourtant...
L'histoire alterne la lutte sans pathos du couple contre la maladie qui ronge Louise (qui donne des noms à chacun de ses membres et aux machines qui la soignent) et les passages où, plus tard, Adrien se défend à son propre procès contre la société pour laquelle il travaillait, qui le poursuit pour avoir indûment touché un an de salaire.
Une année d'absence volontaire durant laquelle Adrien, installé dans un placard/bureau introuvable au bout d'un interminable couloir suite à une restructuration, fait le choix de rester là où il estime être sa place: auprès de sa femme malade. Pour l'accompagner et profiter de son existence, jusqu'au bout de son combat.
 
Odile d'Oultremont alterne délicatement humour et gravité, pour aborder l'amour inconditionnel en dehors des règles, la brutalité du monde du travail et son manque d'humanité, que la justice a le pouvoir, ou pas, de contrebalancer.

Un livre poétique, léger et grave à la fois, plein de lumière et d'espoir, ayant un quelque chose de l'Ecume des jours, dans son envie de préserver le beau, le fou, le doux, même dans la maladie et l'adversité.
Une 
belle invitation à ne pas oublier d'être autant que possible déraisonnable.


"À l'état pur, la déraison maintient en équilibre sur un fil invisible. Mieux, elle devient une arme d'une puissance inouïe."

L'auteure >> Scénariste et réalisatrice, Odile d'Oultremont vit entre Bruxelles et Paris. Les Déraisons est son premier roman. Les Déraisons a reçu le prix de la Closerie des lilas 2018. 
Les éditions 10/18: https://www.lisez.com/1018/16


05 février 2019

À NOUS REGARDER, ILS S'HABITUERONT - Elsa FLAGEUL

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"Ils sonnent à l’interphone, s’annoncent, entrent, ouvrent leur casier fermé à clef, y déposent leurs sacs, leurs manteaux, se lavent soigneusement les mains au savon, pendant plusieurs secondes, chacun leur tour, sans parler, sèchent leurs mains avec du papier puis les passent sous une pompe géante de solution hydro-alcoolique, se les frictionnent longtemps, sèchent leurs mains avec du papier, enfilent chacun une blouse jaune transparente, Vincent attache celle d’Alice dans le dos, Alice attache celle de Vincent.
Ils ouvrent la porte qui sépare César du reste du monde. Chaque matin, après avoir accompli tout cela, Alice met la main sur la poignée de la porte, chaque matin elle prend une grande inspiration, ferme les yeux et dit tout bas : j’espère que la nuit s’est bien passée. Chaque matin.
En réalité chaque matin elle se demande : mon bébé est-il mort?"

Quand une grossesse ne se termine pas comme  prévu, bien avant la date annoncée, quel genre de tsunami s'abat sur vous? 
Ce sont essentiellement ces jours de flottement après le choc d'une naissance avant-terme, qu'Elsa Flageul nous raconte dans ce court roman où nous nous retrouvons plongés dans le monde de la prématurité et de la parentalité fragile, dans un milieu hospitalier bruyant et angoissant totalement inconnu jusque là, où l'on vous rassure autant que l'on vous infantilise. 

Comment est-ce qu'Alice, maman bien avant l'heure, traverse ces moments de doute, entre sentiment d'échec, de culpabilité et d'injustice, faisant preuve d'un courage qu'elle ne se soupçonnait pas, se raccrochant parfois à une précieuse pensée magique et à un certain humour? 
Où est-ce que le couple, fragilisé, démuni mais combatif, qu'elle forme avec Vincent trouve la force nécessaire pour affronter l'incertitude, la peur de la mort à peine la vie donnée? Quels parents et quel couple devient-on après cette perte brutale de l'insouciance? 

Elsa Flageul aborde d'un ton à la fois ténu, fuselé et direct la lutte quotidienne, et l'équilibre précaire que l'on tente de préserver malgré la peur, la fatigue, l'impuissance, et une immense solitude. Le courage qu'il faut pour tenir bon et se tenir bien face au vertige d'une maternité à part, même après l'embellie. 
Un livre fort sur le deuil d'une naissance "idéale", l'amour inconditionnel d'un père et d'une mère, les bouleversements irrémédiables qu'une telle naissance provoque, les regards qu'elle altère, mais aussi les liens qu'elle renforce, malgré tout.

"Tout le monde est là, tout le monde attend, tout le monde retient son souffle: César est porté par la foule et nous avec. Pourtant cet amour, cette attente que je reçois, que j'entends, ils n'arrivent pas jusqu'à moi: je ne rappelle pas, je ne réponds pas aux messages. Je n'y arrive pas. Non que le temps me manque, je n'ai que ça justement, du temps à n'en plus finir pendant lequel je contemple la poitrine de mon fils se soulever puis s'abaisser, se soulever puis s'abaisser, toujours pareil et c'est ça justement que je scrute, que je vérifie à chaque instant: la moindre irrégularité me panique, la moindre arythmie me fait bondir de mon fauteuil. Si je détourne le regard, il me semble que l'impensable peut se produire, que le mouvement ne tient qu'à mes yeux, qu'à ma volonté presque. Je pourrais utiliser ce temps de surveillance pour dire merci à ceux qui pensent à moi, à nous mais je n'y arrive pas.
En vérité, je voudrais qu'on nous foute la paix. 
C'est impossible de penser ça, impossible de le ressentir mais c'est pourtant le cas. Je ne supporte plus les anecdotes qui se veulent rassurantes: untel est né prématuré, il a aujourd'hui dix-huits ans et entre à Sciences Po, unetelle ne pesait qu'un kilo à la naissance et c'est aujourd'hui une grande fillette de dix ans qui fait du handball. Je m'en fous. Ce n'est pas notre histoire. Ce n'est pas César. Ce n'est pas maintenant. Ce n'est pas moi. La vie n'est qu'une histoire de cas particuliers. Rien ne fait sens. Rien n'est juste. Rien ne se ressemble. Une vie, ça ne se mesure pas. Une vie, ça ne se compare pas
. "

L'auteure >> Avant de se lancer dans l’aventure romanesque, Elsa Flageul a d’abord étudié le cinéma et travaillé sur l’œuvre de Jacques Demy. Le cinéma garde une influence majeure sur son travail d’écrivain, caractérisé par un sens aigu de la musicalité et une écriture d’une grande délicatesse. Aux éditions Julliard, elle a déjà publié Madame Tabard n’est pas une femme (2011), J’étais la fille de François Mitterrand (2012) et Les Araignées du soir (2013). Les Mijaurées (2016). À nous regarder, ils s’habitueront est son cinquième roman.

28 janvier 2019

LES PETITS GARÇONS - Théodore BOURDEAU

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C’est l’histoire de deux amis qui traversent ensemble l’enfance, puis l’adolescence, et qui atterrissent à l’âge adulte le coeur entaillé.
C’est l’histoire d’un jeune homme maladroit, le narrateur, un peu trop tendre pour la brutalité du monde, mais prêt pour ses plaisirs.
C’est l’histoire d’un parcours fulgurant, celui de son ami Grégoire, et des obstacles qui l’attendent.
C’est aussi l’histoire d’une société affolée par les nouveaux visages de la violence.
C’est enfin une histoire de pouvoir, de déboires et d’amour.
Mais avant tout, c’est l’histoire de deux petits garçons.

Les petits garçons est le premier titre que j'ai lu de la nouvelle collection Arpège lancée par l'illustre, et historique, maison d'édition Stock.
Une nouvelle collection c'est une sacrée aventure et un bien beau pari qu'a relevé Caroline Laurent, directrice audacieuse qui a su s'entourer d'auteurs sacrément prometteurs. Notamment, donc, Théodore Bordeau. 
Pour tout vous dire, lorsque j'ai vu le nom de Théodore apparaître dans le programme de lancement, j'ai été surprise, j'ai souri et me suis dit que la vie était drôle parfois, et le monde vraiment petit. En effet, je connais son frère depuis oula, quelques années (non, je ne compterai pas), et Théodore est producteur éditorial de Quotidien, émission qui passe sur l'une des chaînes d'un groupe pour lequel j'ai longtemps oeuvré.
J'étais donc triplement curieuse en me lançant dans la découverte de ces premiers pas. 

"Je suis né heureux", est la première phrase de ce roman plein de tendresse, aux personnages aussi attachants que parfois agaçants, vivants en somme.
Des personnages qui deviennent complices dès l'enfance et font fi des différences qui malgré tout, vont un peu les séparer. L'un a de l'ambition et calcule tout ou presque, l'autre cherche sa voie et en change au gré de ses rencontres sentimentales.
Mais finalement, aucun des deux ne trouve vraiment la bonne recette (mais existe-t-elle seulement?) pour se construire dans un monde de plus en plus brutal, où la violence éclate au coin de la rue, vous saute au visage dès la télé allumée. 
Au fil des ans, ils se voient confrontés à la dureté du milieu étudiant, du monde du travail, des médias, de la politique, où la compétition bat son plein et où la couverture, trop petite pour tout le monde, finit souvent par se/vous déchirer.  
Rien de plus précieux alors que de pouvoir penser que l'autre est là, même un peu absent, même un peu distant, comme un refuge. 

Les Petits Garçons est un livre dans lequel je me suis souvent retrouvée, élevée par des parents aimants et protecteurs, bousculée par une époque chahutée, tentant de garder la tête de la petite fille que je fus hors de l'eau.
Un livre sensible et lucide sur les liens d'amitié, et sur ce que l'âge adulte nous prend, l'innoncence qu'il détruit, les distances qu'il crée, les défis qu'il nous force à relever, les sentiments à canaliser... tout en restant au fond de nous celui/celle qui chérit précieusement (et avec nostalgie) le souvenir de la malle aux trésors de son enfance, qu'il/elle retrouve régulièrement avec émotion chez ses par/ents"/antres".
"Je suis né heureux", il s'agit, ensuite, de parvenir à le rester.

"Après le repas, nous avions débarrassé la table, les couverts tintinnabulaient alors que nous les rangions dans le lave-vaisselle. Papa tentait toujours de loger un maximum d'assiettes dans la machine. Puis j'avais embrassé mes parents, avec l'envie d'être parti le plus vite possible, pour échapper à ces deux regards qui me connaissaient trop, qui jaugeaient chacun de mes gestes avec l'intensité dont seuls ceux qui nous ont élevés sont capables. Dans l'entrée, maman m'avait confié quelques restes du repas dans une boîte en plastique, tandis que papa m'encourageait à leur rendre visite plus souvent. Au moment de partir, mon oeil s'est arrêté sur une petite photo, encadrée et posée sur une rangée d'étagères. C'était une ancienne version de moi, joufflu, boudiné dans un gilet rayé, une coiffure en forme de bol, le regard ébété de l'enfant pris au piège dans une cabine de Photomaton. Il était mignon ce petit garçon. Il était au commencement, vierge du monde, du travail, des amours déçues, des ambitions et des Malvina. Mon cher petit garçon."  

L'auteur >> Théodore Bourdeau est journaliste. Après avoir travaillé au « Petit Journal », il est aujourd’hui producteur éditorial de l’émission « Quotidien » diffusée sur TMC. Il a trente-huit ans et vit à Paris.

17 janvier 2019

LE LION SANS CRINIÈRE - Edouard BUREAU

Lion sans crinière

Le Lion sans crinière est ce tout jeune planteur idéaliste, qui lance une révolte par humanisme.
Le Lion sans crinière est ce chef de guerre qui apprend à commander dans le fracas des batailles.
Le Lion sans crinière est ce vainqueur qui ne voit pas sa jeunesse s'évanouir et dont le coeur se flétrira au contact du pouvoir...
Le Lion sans crinière est une folle cavalcade humaniste, le roman d'une passion amoureuse que la guerre déchire. C'est aussi le récit d'une amitié écartelée. 
C'est enfin un cri d'amour - un rugissement - à la nature et à la poésie...

Le Lion sans Crinière compte parmi les premiers romans les plus aboutis qu'il m'ait été donné de lire (et sa couv est probablement la plus belle de cette rentrée d'hiver!).
Tout au long des 462 pages qui le composent j'ai été impressionnée par la langue raffinée, la maturité et la profondeur de ce roman plein d'aventure, d'exotisme et d'humanité. 

Edouard Bureau nous embarque, tambour et coeur battants, dans un pays d'Afrique imaginaire, véritable écrin de beauté où André Saint-Souris, personnage hautement romanesque propriétaire d'une plantation, vit en harmonie (et déconnecté des conflits qui sévissent dans le pays) avec ses employés issus des quatre ethnies natives du pays. 
Jusqu'au jour où, suite à un évènement qui ne lui laisse d'autre choix que d'ouvrir les yeux, celui-ci monte sa propre armée dans la ferme intention de renverser le dictateur au pouvoir, le général Ambutu. Une expédition portée par une intention sincère et humaniste qui, au fil des kilomètres parcourus, perd de sa superbe, la toute-puissance pervertissant les esprits, alterrant la beauté de l'âme, l'intérêt personnel prenant le dessus sur l'intérêt général. 
L'histoire de cette croisade nous est narrée de nombreuses années après par l'attachant et idéaliste Perier, régisseur de la propriété, ami fidèle et dévoué de Saint-Souris qu'il observe avec une tendre fascination mêlée d'effroi et d'une clémente déception. 

Le lion sans Crinière est un texte riche, humain, enlevé et foisonnant, à la dureté contrebalancée par des descriptions poétiques et une écriture admirable, dont ressort un amour profond pour la nature et les sentiments authentiques.
Une épopée intemporelle, offrant une réflexion sensible sur la conquête des territoires et leurs conséquences désastreuses sur la nature et les peuples. Un roman d'aventure à la grande force d'évocation sur les idéaux, la quête du pouvoir, son aveuglement et les fossés qu'il creusedont le flamboyant héros s'étiole à l'instar du souvenir que le narrateur cherche à préserver en écrivant, en un geste désespéré et majestueux.
Un livre rare, plein de souffle et de coeur.

 "Les nobles rêveries de la jeunesse - la fidélité, le désintéressement, le courage - flottaient dans l'alcool, à la surface de l'esprit, sans jamais toucher aux lèvres du jeune lion. Dans un tourbillon peut-être, dans le creux d'une vague, lors d'une trop grosse gorgée, lorsque les introspections faisaient rugir des tempêtes dans le reste d'âme d'André, peut-être réapparaissaient ses idéaux déchus. Ils se tenaient alors à la surface comme un bouchon de pêcheur, prêts à couler dans la gorge d'André. Mais, par les flux et reflux de la boisson, les idéaux s'éloignaient d'André, au rythme des rasades. Et, de nouveau, ces qualités qui font l'âme belle - la générosité, l'amitié, la bienveillance - sombraient au fond du verre, ou bien continuaient leur molle flottaison, sans espoir de voir un jour le gosier du jeune homme. Les idéaux manquent parfois d'espérance." 

L'auteur >> Edouard Bureau est né en 1992, Le Lion sans Crinière (Editions du Sable Polaire) est son premier roman.

06 janvier 2019

VIGILE - Hyam ZAYTOUN

vigile

Un bruit étrange, comme un vrombissement, réveille une jeune femme dans la nuit. Elle pense que son compagnon la taquine. La fatigue, l’inquiétude, elle a tellement besoin de dormir... il se moque sans doute de ses ronflements. Mais le silence revenu dans la chambre l’inquiète. Lorsqu’elle allume la lampe, elle découvre que l’homme qu’elle aime est en arrêt cardiaque. 
Avec une intensité rare, Hyam Zaytoun confie son expérience d’une nuit traumatique et des quelques jours consécutifs où son compagnon, placé en coma artificiel, se retrouve dans l’antichambre de la mort. 

Premier titre de cette rentrée littéraire de janvier dont j'ai envie de vous parler: Vigile, aux magnifiques titre et couv, qui a beaucoup résonné en moi et m'a relativement secouée.
En lisant la 4ème de couv, je m'étais dit que cela allait fatalement me renvoyer quelques mois en arrière, à ce que mes parents ont traversé, plus précisément à ces minutes où tout a dépendu de ma mère, de sa présence d'esprit et de son sang froid, alors que mon père, inconscient, faisait un AVC sévère.
Ce moment de bascule qui rebat toutes les cartes, si brutalement.

Et tout ce qui s'est ensuivi, le vertige, la plongée dans l'inconnu, ces jours cotonneux, suspendus, hors-la-vie, où chaque minute est potentiellement décisive... la longue intervention, le coma, le 
service de réanimation, ce monde à part entre 2 rives, l'attente, la veille, le professionnalisme de certains médecins (pas tous, mais beaucoup) l'écoute des infirmières, tout ce personnel médical dont on se retrouve totalement dépendant, suspendu à leur passage et aux quelques mots qui nous offrirons un brin d'optimisme (ou pas). Et la vie, dehors, qui continue.

Tenir alors, malgré la peur, le manque et les souvenirs qui affleurent, en s'appuyant sur l'entourage précieux qui soutient, console, et aide à avancer, à rassembler l'énergie que l'on tente de transmettre à celui qui lutte et que l'on attend. 

Vigile est un récit personnel à forte résonance universelle, traversé par une lumière éclatante, fait de phrases courtes, écrit comme dans l'urgence, comme une conjuration. 
Un récit remuant, digne et pudique, dans lequel Hyam Zaytoun fait une belle déclaration à la vie et à l'homme de sa vie, souligne la fragilité des choses et l'importance de la présence des autres face à l'immense solitude qui vous étreint dans ces longues heures de veille. 

"Tu fais le malin, je crois. C’est une blague, ce vrombissement de bouche. Ce jeu étrange que tu fais au milieu de la nuit. Serait-ce que je ronfle et tu te moques? J’ai tant de mal à vaincre le sommeil, cette nuit-là. Dans le noir je te parle, te demande d’arrêter, je t’appelle : ce n’est pas drôle. L’interrupteur, je ne le trouve pas, mon cœur bat la chamade, je dois savoir déjà : ton front que j’ai touché est trempé de sueur… La lumière.
Ton visage, tes yeux fixes. Tu n’es plus là. Une secousse encore.

Tu n’es plus là. Je t’appelle, t’appelle, Antoine, Antoine. Monstrueux sentiment d’abandon. Tu ne peux pas me faire ça. Mon cœur bat la chamade. Mes mains tremblent. Je me lève, essaye de rassembler mes pensées, juste agir, faire les bons gestes dans le bon ordre. La peur, elle est là, mais je dois agir. Arriver à descendre les escaliers jusqu’au salon. Attraper mon téléphone, composer le 18. Je remonte les escaliers, pose le téléphone en mode haut-parleur.
Je commence à masser ta poitrine. Le lit est trop mou. Un homme décroche. Je dis, Mon mari a fait un infarctus.
Je donne l’adresse. On me demande si je sais faire un massage cardiaque, je dis, Oui. — Vous l’avez mis par terre? Non, je réalise que non, que ça ne peut pas marcher. Je tire doucement ton corps pour le faire glisser par terre.
Je crois que j’y arrive sans trop heurter ta tête (...)
Mes mains sur ta poitrine, mes mains imbriquées l’une dans l’autre, pour me donner la force. À genoux, je donne mon poids dans ta poitrine et souffle pour deux (...)

L’oxygène te quitte peu à peu, je le vois à ton front, à ton visage qui perd sa couleur. Je donne mon poids dans ta poitrine, continue de t’appeler. Reviens mon amour. À l’autre bout du fil, la voix me dit: — Vous continuez. Je n’ai pas le droit de flancher puisque je sais quoi faire. Le temps passe, il faut qu’ils arrivent vite, les pompiers. Alors, le geste, le geste, le geste qui sauve, répétitif. Il fait passer ma peur, occupe mon énergie, 15 tout entière dans mes mains, dans mon dos qui s’incline, près de toi, en rythme…
Je vois les minutes s’égrener sur le téléphone et les pompiers n’arrivent pas.
Le découragement, immense."

L'auteur(e) >> Comédienne, Hyam Zaytoun joue régulièrement pour le théâtre, le cinéma et la télévision. Elle collabore par ailleurs à l'écriture de scénarios. Elle est aussi l'auteur d'un feuilleton radiophonique - "J'apprends l'arabe" - diffusé sur France Culture en 2017. Vigile est son premier texte. 
Les éditions du Tripode: https://le-tripode.net/

 

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11 décembre 2018

LE DISCOURS - Fabrice CARO

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"Tu sais, ça ferait très plaisir à ta sœur si tu faisais un petit discours le jour de la cérémonie." C’est le début d’un dîner de famille pendant lequel Adrien, la quarantaine déprimée, attend désespérément une réponse au message qu’il vient d’envoyer à son ex. Entre le gratin dauphinois et les amorces de discours, toutes plus absurdes les unes que les autres, se dessine un itinéraire sentimental touchant et désabusé, digne des meilleures comédies romantiques. 
Un récit savamment construit où le rire le dispute à l’émotion.

Samedi après-midi, alors que je me trouvais à une rencontre/dédicace dans une librairie, un homme s'est arrêté à côté de moi, a attrapé ce roman de Fabrice Caro, lu la 4ème de couverture, puis l'a reposé... En veillant à ne pas déranger la rencontre qui se déroulait, je lui ai chuchoté "vous avez tort...", alors il m'a posé quelques petites questions auxquelles j'ai répondu (toujours à voix basse), a repris le livre en souriant, et je l'ai laissé se diriger vers la caisse avec la certitude qu'il allait passer un bon moment, entre rire et attendrissement. Et ça m'a donné envie de venir vous parler sans plus tarder de ce roman.

J'aime profondément et depuis longtemps ce que fait Fabrice Caro, ses bandes dessinées m'ont remonté le moral à des moments parfois compliqués, et en plus il vit dans la ville (un peu planquée) où mes parents sont nés et où vit encore une bonne partie de ma famille, ce qui en fait une sorte de cousin éloigné ;-)

Avec Le Discours, Fabrice Caro change un peu de registre tout en restant dans la comédie aigre douce, riant de nos travers/nos excès avec beaucoup de tendresse et une note de mélancolie.
On ressent derrière l'humour l'élégance d'un rêveur désenchanté, parce qu'Adrien, derrière la plaisanterie et l'oeil sarcastique qu'il pose sur sa situation/sa famille, est un homme un peu paumé, amoureux, dans l'attente d'un signe qui ne vient pas, alors qu'il passe une soirée familiale relativement rasoir.
Le futur mari de sa soeur lui ayant discrètement demandé de prendre la parole à leur mariage, le voici en train d'inventer de savoureux discours plutôt désabusés en pensant à ce couple parfait (et agaçant), alors que le sms (en réponse au(x) sien(s)) de la femme qu'il aime se fait attendre, et qu'il décortique, en nous émouvant autant qu'il nous fait sourire, chaque détail de ce silence. 

A vrai dire je n'ai qu'un seul regret: que ce livre drôle et pertinent n'ait pas été plus épais, parce que je n'avais pas envie de lâcher Adrien, anti héro attachant, parce que je me régalais de ce texte plein de second degré et d'empathie, rythmé et travaillé, parce que Fabrice Caro a un vrai sens de l'observation, de la formule et de la dérision qui font mouche à chaque fois, ça loupe pas!

"Et je réalise tout à coup l’incongruité de ma ponctuation: pourquoi un point d’exclamation à la fin de bisous? Pourquoi cet emballement soudain? Ce point d’exclamation délivre un message inverse à celui souhaité: ce point d’exclamation est une demande, une supplique, un cri de douleur, il mendie une réponse, il quémande de l’amour, c’est de la ponctuation de genou à terre, il hurle Sonia, bordel, qu’est ce que tu fous! Réponds-moi! Tu vois pas que je suis malade de chagrin, que je n’y arrive pas sans toi, que tout est vide et fade et sans le moindre sens. Il se veut festif et léger mais il n’est que larmoyant et inquiet."

L'auteur >>(source Babelio) Fabrice Caro, dit Fabcaro, dessine depuis l’enfance. 
Après des études scientifiques, il se destine tout d'abord au professorat puis décide à partir de 1996 de vivre de son art. Ses livres sont toujours pleins d'humour et d'autodérision, oscillant entre autobiographie et rire grinçant.
Il travaille pour la presse ou l’édition, pour différentes revues de bande dessinée telles : FLBLB, Psikopat, Jade, Tchô!, L’Echo des Savanes, Zoo et CQFD.
Il est également musicien, auteur-compositeur et chanteur. Il est à l'origine, dès 1994, du groupe rock Hari Om et a ensuite réalisé un album-concept auto-produit Les Amants de la rue Sinistrose.
Il a publié chez des petits éditeurs comme La Cafetière ou 6 Pieds sous terre des ouvrages plein d’humour ou il passe à la moulinette le comportement de ses contemporains, sans oublier de s’égratigner en premier lieu. 
Il est aussi l’auteur d’un premier roman publié en 2006 chez Gallimard, "Figurec", dans la prestigieuse collection Blanche. "Figurec" a fait l’objet d’une adaptation en bandes dessinées (Casterman 2007), dessins de Christian De Metter.
Il obtient en 2015 le Prix Landerneau BD "Coup de cœur", créé spécialement par Philippe Geluck, pour l'album "Zaï, Zaï, Zaï, Zaï", ainsi que le prix SNCF du polar, le prix des libraires de bande dessinée, le Prix Ouest France quai des bulles et le Grand prix de la critique. En 2016, il écrit le scénario des nouvelles aventures de Gai-Luron dessinés par Pixel vengeur (Fluide glacial). 

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07 décembre 2018

TOUTES LES FEMMES SAUF UNE - Maria POURCHET

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Issue d’une lignée de femmes qui se transmettent de génération en génération la haine de soi, une mère écrit à sa fille dont elle vient d’accoucher, pour lui promettre qu’elle n’aura pas à subir ce qu’elle-même a subi.
Dans une maternité, une femme épuisée, sous perfusion. Elle vient d’accoucher d’une fille, Adèle, et contemple le berceau, entre amour, colère et désespoir. Quelque chose la terrifie au point de la tenir éveillée, de s’interdire tout repos : la loi de la reproduction. De génération en génération, les femmes de sa lignée transportent la blessure de leur condition dans une chaîne désolidarisée, sans merci, où chacune paye l’ardoise de la précédente. Elle le sait, elle en résulte, faite de l’histoire et de la douleur de ses aînées. Elle voudrait que ça s’arrête. Qu’Adèle soit neuve, libre.
Alors comme on vide les armoires, comme on nettoie, elle raconte. Adressant à Adèle le récit de son enfance, elle explore la fabrique silencieuse de la haine de soi qui s’hérite aussi bien que les meubles et la vaisselle. Défiance du corps, diabolisation de la séduction, ravages discrets de la jalousie mère-fille… Elle offre à Adèle un portrait tourmenté de la condition féminine, où le tort fait aux femmes par les femmes apparaît dans sa violence ordinaire.
 
Alors qu'elle vient d'accoucher, Maria Pourchet s'adresse à sa fille, Adèle, et se souvient de son enfance mal accompagnée, élevée par une mère sévère, froide, écrasante, de son existence toujours scrutée jalousée et critiquée, de sa difficile construction au coeur de ce sentiment d'abandon.
Toutes les femmes sauf une traite un sujet peu abordé à savoir non seulement le manque de bienveillance maternelle, mais plus généralement le manque de sororité dans notre société, cette cruauté/violence dont certaines femmes sont capables envers d'autres (y compris une mère), qui conduit à une sorte de soumission que l'on nous enjoint encore d'accepter, voire de répéter. 

En abordant sans filtre ce qu'elle vit et a vécu, Maria Pourchet désacralise la maternité, parle de ce que l'on nous cache et qui éclate au visage dès l'accouchement: l'infantilisation, le manque de liberté de choix, les jugements, le corps abimé, la fatigue, le tout mêlé à une explosion d'amour, véritable chamboulement propice au vertige et aux révélations. 

Pour être honnête, je n'ai pas tout aimé dans ce texte intime plein d'une rage retentissante légitime, mais un peu dur envers le milieu médical (où les patients sont parfois victimes du sentiment d'exaspération ou de supériorité de leurs soignants).
Mais Toutes les femmes sauf une n'est pas qu'un cri douloureux, c'est surtout une lettre sincère, touchante, habitée, thérapeutique. 
La lettre d'une mère fragilisée mais qui n'a jamais été aussi forte, déterminée à briser des chaînes, à ne plus reproduire les schémas familiaux, qui trouve du réconfort dans les livres/les mots, puissants et précieux... Mots qui l'accompagnent dans cette introspection résiliente, écrite en guise de délivrance afin de (re)prendre un chemin apaisée, la main de sa fille dans la sienne.

"Je poursuis loin d'ici un rêve bavard et frénétique, jusqu'au coeur des villes énormes qui vous effrayent, encore je vous entends parler. Et encore j'écoute. Le bruit de la neige est tout ce que j'entends, derrière vous. Après? J'ai un enfant. Après? Je suis debout. Prête à tomber, je saurai recevoir. Après? Ce qui me tue n'est rien en regard de ce que j'espère."

L'auteure >> Maria Pourchet est romancière. Elle a notamment signé Rome en un jour (Gallimard, 2013) et Champion (Gallimard, 2015).
Les éditions Fayard/Pauvert : https://www.fayard.fr/pauvert