BLABLABLAMIA

13 octobre 2019

LOIN - Alexis MICHALIK

9782226328731-j

« Comment avoir l’audace de prétendre être en vie si l’on vit sans oser ? »
Tout commence par quelques mots griffonnés au dos d’une carte postale : « Je pense à vous, je vous aime ». Ils sont signés de Charles, le père d’Antoine, parti vingt ans plus tôt sans laisser d’adresse. Avec son meilleur ami, Laurent, apprenti journaliste, et Anna, sa jeune sœur complètement déjantée, Antoine part sur les traces de ce père fantôme. C’est l’affaire d’une semaine, pense-t-il… De l’ex-Allemagne de l’Est à la Turquie d’Atatürk, de la Géorgie de Staline à l’Autriche nazie, de rebondissements en coups de théâtre, les voici partis pour un road movie généalogique et chaotique à la recherche de leurs origines insoupçonnées.

Alexis Michalik a de nombreux talents, auteur de théâtre reconnu, brillant metteur en scène, c'est un des surdoués de sa génération, selon moi (et selon beaucoup d'autres, puisqu'il a déjà 5 Molières à son actif).
Alors quand j'ai appris qu'il s'était essayé au roman, je n'ai, d'une part, pas été très surprise, mais surtout ai été très curieuse de découvrir ce que cela pouvait donner (pas de suspens: une réussite!).

Alexis Michalik aime partager des histoires, cela se voit dans tout ce qu'il entreprend, il aime divertir tout en éclairant ses lecteurs/son public sur des faits, historiques ou contemporains. Il aime l'aventure... et il s'en est offert une belle avec Loin. 
Un roman-fleuve plein de rebondissements (peut-être pas toujours très crédibles, mais rien de grave!), des dialogues enlevés, des scènes très visuelles, des personnages attachants, qui font la force de ce road movie documenté, plein de références (historiques, géographiques, culturelles et littéraires), nous faisant traverser divers pays (et époques), et croiser le chemin de personnages pittoresques.
 
Dès les premières pages j'étais conquise et ne voulais plus quitter Antoine, Laurent et Anna dans ce voyage autant physique qu'intime, leurs questionnements, leur recherche de vérité (et sa discutable utilité), leur quête d'eux-même et de profondeur
Leur périple permet à Alexis Michalik d'aborder des thèmes comme le mystère des sentiments, l'amour tiède, l'amitié évidente, la fraternité qui l'est moins, le ressentiment, le passé qui empêche d'être présent, ce qui nous constitue et ce que l'on en fait.

Loin bénéficie de l'imagination sans bornes de son auteur, de son écriture vive, intelligente, cultivée et pleine d'humour.
On sourit, on est touché, on apprend (la petite histoire traversant la grande), et je n'ai pas été surprise d'apprendre que l'auteur en avait commencé l'écriture en imaginant en faire une série (ce qui reste une éventualité, bien que cela présenterait certaines contraintes économiques que l'écriture avait écartées).

Je n'ai pas boudé mon plaisir au fil des 640 pages de ce premier roman initiatique efficace, emporté, enrichissant, qui nous rappelle que l'essentiel est le chemin pas la destination, et nous encourage à partir loin, pour redevenir proches. 
 
"Ami lecteur, avant de pénétrer dans les méandres du récit, je voudrais te poser une question : qui es-tu?
Je voudrais que tu réfléchisses un instant à ce qui fait que tu es toi.
Il n'y a pas l'ombre d'un mouvement sectaire derrière cette entrée en matière, il n'y a pas de paroisse, pas de salut, pas d'enfer. Tout juste des questions, car les questions sont la vie même. Tant qu'il existera quelqu'un pour questionner, et pour se questionner, l'humanité vivra, avancera, reculera, s'effondrera, renaîtra de ses cendres.
Donc, qui es-tu?"

L'auteur >> Avec le Porteur d’Histoire et le Cercle des IllusionnistesAlexis Michalik s’est imposé comme l’un des jeunes prodiges du théâtre français. Edmond, à l’affiche depuis septembre 2016, a été couronné par cinq Molières, et a fait l’objet d’une adaptation au cinéma. Loin est son premier roman, il est sélectionné pour le Prix Renaudot et le Prix du Premier Roman.


03 septembre 2019

FEEL GOOD - Thomas GUNZIG

Feel-good

"Ce qu’on va faire, c’est un braquage. Mais un braquage sans violence, sans arme, sans otage et sans victime. Un braquage tellement adroit que personne ne se rendra compte qu’il y a eu un braquage et si personne ne se rend compte qu’il y a eu un braquage, c’est parce qu’on ne va rien voler. On ne va rien voler, mais on aura quand même pris quelque chose qui ne nous appartenait pas, quelque chose qui va changer notre vie une bonne fois pour toutes." Quel est le rapport entre un écrivain sans gloire, le rapt d’enfant et l’économie de la chaussure?

Le monde entier est un cactus, chante Dutronc, et ce n'est pas Thomas Gunzig qui dira le contraire... par contre, en reposant son dernier roman, Feel Good, on se dit que ledit cactus n'est pas exempt de faire de jolies fleurs, parfois, et c'est heureux.

Feel Good c'est un roman sur la France qui galère, sur les oubliés 
qui comptent le moindre centime, et ceux qui ne comptent pour personne...
Dans cette satire sociale drôle, cynique, grave et pleine de fraîcheur, 
Alice est une mère célibataire qui veut le meilleur pour son fils et, pour cela, doit continuellement faire des sacrifices, mener une vie faite de frustrations, fatigue, inégalités, emplois précaires et isolement (liste non exhaustive). 

Thomas Gunzig retranscrit à la perfection le sentiment d'injustice, de colère et l'énergie/l'imagination que génèrent la 
difficulté de joindre les deux bouts dès le 15 du mois, la violence de la galère quotidienne, l'instabilité permanente... et la volonté de s'en sortir pour en finir avec le système D/les petits larcins, puis l'engrenage, l'effet boule de neige, jusqu'à un plus gros forfait, allant contre ses principes mais animé par l'espoir d'obtenir une belle rentrée d'argent... 
C'est alors qu'Alice fait la rencontre qui va tout faire basculer en croisant le chemin de Tom, auteur médiocre en pleine séparation pétri de doutes au sujet de son avenir d'écrivain. Ce qui permet à Thomas Gunzig de joyeusement nous embarquer dans le quotidien solitaire d'un auteur/VRP de ses oeuvres, entre création, salons, dédicaces parfois foireuses (toute ressemblance...), les arcanes du monde de l'édition, son profond questionnement sur son talent et ce qui suscite le succès/
les ingrédients requis pour écrire LE livre qui marche, et le (quasi inévitable désormais) story-telling qui va avec
Ensemble, Alice et Tom vont-ils parvenir à aller jusqu'au bout du drôle de braquage qu'ils envisagent?

Bien que son roman soit par moments ultra réaliste, il est tout sauf plombant ou moralisateur, mais plutôt optimiste et plein d'humour, enlevé et enthousiasmant malgré sa gravité. Car Thomas Gunzig s'amuse et ça se voit, il aime ses personnages, et son sujet lui tient incontestablement à coeur. Il joue avec les mots, les choisit justes, qui piquent fort, et parvient avec tout cela à donner une belle profondeur à ce roman bien nommé qui parle de chute, de résistance et de renouveau avec beaucoup d'esprit et de fantaisie. 

"Elle pensa à tous ces enfants qui, dans la même assiette de pâtes, avaient des boulettes de viande, du vrai parmensan râpé, du basilic frais coupé aux ciseaux et la jalousie et la colère montèrent encore. Achille: il était si beau, il était si doux, il était si gentil, et la vie qui l'attendait allait être si dure. La vie n'en aurait rien à foutre de rien, la vie n'était pas une amie, c'était une adversaire! Elle n'en dormit presque pas et ses lambeaux de sommeil furent chargés de rêves si épuisants qu'au matin elle eut l'impression d'avoir fait la guerre."

"Il repensa à son désir fiévreux de devenir un écrivain reconnu, de comment il avait cru qu'il le deviendrait, comment il avait attendu, avec patience, que cela arrive, la reconnaissance, la gloire, les lecteurs, et il repensa à la manière dont il avait vieilli sans que cela ne vienne. Jamais. Il repensa à tous ces livres qu'il avait écrits, à toutes ces heures passées, penché sur son clavier, à travailler ses phrases et ces intrigues et à la façon dont tous ces livres, chaque fois, avaient été comme des petits seaux de sable apportés dans un désert: des choses inutiles qui ne changeaient pas les lecteurs et encore moins le monde. Sa vie avec un grand V était un échec. Pas un drame, pas une tragédie... Juste un échec. L'échec d'avoir voulu quelque chose toute sa vie, d'avoir fait des sacrifices, d'avoir fait des renoncements, d'y avoir cru, sincèrement, d'avoir été patient et de n'avoir rien eu en retour. Rien. Juste les quatre murs d'un appartement sans charme dont la cuisine se couvrait peu à peu de tâches de moisi."

L'auteur >> Thomas Gunzig, né en 1970 à Bruxelles, est l’écrivain belge le plus primé de sa génération et il est traduit dans le monde entier. Nouvelliste exceptionnel, il est lauréat du Prix des Éditeurs pour Le Plus Petit Zoo du monde, du prix Victor Rossel pour son premier roman Mort d’un parfait bilingue, mais également des prix de la RTBF et de la SCAM, du prix spécial du Jury, du prix de l’Académie Royale de Langue et de Littérature Française de Belgique et enfin du très convoité et prestigieux prix Triennal du Roman pour Manuel de survie à l’usage des incapables. En 2017 il reçoit le prix Filigranes pour son roman La Vie sauvage. Star en Belgique, ses nombreux écrits pour la scène et ses chroniques à la RTBF connaissent un grand succès. Il a publié et exposé ses photos sur Bruxelles, Derniers rêves. Scénariste, il a signé le Tout Nouveau Testament aux deux millions d’entrées dans le monde, récompensé par le Magritte du meilleur scénario et nominé aux Césars et Golden Globes. Sont aussi parus au Diable vauvert, ses romans : 10 000 litres d’horreur pureAssortiment pour une vie meilleurEt avec sa queue il frappe.

29 juillet 2019

CIRCÉ - Madeline MILLER

9782266278638ORI

Fruit des amours d’un dieu et d’une mortelle, Circé la nymphe grandit parmi les divinités de l’Olympe. Mais son caractère étonne. Détonne. On la dit sorcière, parce qu’elle aime changer les choses. Plus humaine que céleste, parce qu’elle est sensible. En l’exilant sur une île déserte, comme le fut jadis Prométhée pour avoir trop aimé les hommes, ses pairs ne lui ont-ils pas plutôt rendu service? 
Là, l’immortelle peut choisir qui elle est. Demi-déesse, certes, mais femme avant tout. Puissante, libre, amoureuse…

Quel voyage dans le temps que cette lecture qui m'a renvoyée à mes étés d'enfance, lorsque, dans le Sud et écrasée de chaleur, je dévorais des livres de mythologie grecque à l'ombre de mon figuier préféré!

Et étonnant comme, en se basant sur la mythologie grecque, Madeline Miller parvient à faire le portrait d'une femme moderne, totalement intemporelle. 
Une femme imparfaite, qui se bat pour sa liberté, pour son droit à aimer librement, à apprendre et pratiquer la sorcellerie, à faire ses propres choix de vie. 

Circé, fille-nymphe du titan Helios, Dieu du soleil et de Persé l’Océanide, apparaît dans diverses légendes mythologiques, telles l'Odyssée (lorsqu'Ulysse séjourna une année sur son île et lui donna un fils), Charybde et Scylla, Prométhée, Icare, Dédale et le minotaure, que nous retrouvons ici... mais elle n'avait jusque là pas été un personnage vraiment central. Erreur réparée avec ce roman de Madeline Miller.
Un roman fascinant, documenté, et à l'impressionnant style narratif et descriptif, dans lequel nous suivons Circé de sa plus tendre enfance au crépuscule de sa vie (= 1000 ans).
Une vie qu'elle traversera avec 
force, sensibilité, détermination, et courage malgré les multiples épreuves qu'elle aura à traverser.
Une vie faite d'amour/de rejet, d'espoir/de désillusions, d'exil et d'isolement mais surtout de découverte de soi, grace à une liberté jamais concédée, la solitude apprivoisée, la discipline imposée par la sorcellerie, et, plus tard, la découverte de la maternité, et du deuil...

Il y a beaucoup de psychologie, de sensibilité et de féminisme dans ce roman "initiatique", qui interroge sur la différence, la place de la femme, le droit d'être soi/d'aimer différemment, sur la folie des Dieux et des hommes, les luttes de pouvoir, et le statut de mortel, si essentiel.

Une très belle découverte que ce roman intelligent, riche et envoûtant, ce qui en fait, d'après moi, un parfait livre de vacances d'été (à lire sous un figuier ou ailleurs :-)).


"Je pensai: Je ne pourrai pas supporter ce monde un instant de plus.
Alors fabriques-en un autre, mon enfant."

L'auteure >> Née en 1978 à Boston, Madeline Miller a étudié l’histoire et la littérature classique à l’université de Yale avant de devenir professeur de grec ancien et de latin. Le Chant d’Achille (Rue Fromentin, 2014), son premier roman, a obtenu l’Orange Prize for Fiction en 2012 (et a été traduit dans pas moins de 25 pays). Madeline Miller s’est lancée dans l’écriture de ce livre pour mieux faire connaître cette période fondatrice de l’Histoire à un plus large public, tout en proposant un angle de vue nouveau aux lecteurs qui connaissent déjà l’Iliade.
Retrouvez toute l’actualité de l’auteur sur :
www.madelinemiller.com
https://www.lisez.com/livre-de-poche/circe/9782266278638

12 juin 2019

AMOUR PROPRE - Sylvie LE BIHAN

Amour propre

Giulia n’a hérité de sa mère que son prénom, italien comme elle, et son amour pour Malaparte. Elle a grandi seule avec son père et avec les livres du grand écrivain. Elle est devenue mère, elle est devenue professeure d’université, spécialiste de Malaparte. Ses enfants ont grandi, ils ont encore besoin d’elle, mais c’est elle qui a besoin de vivre sans eux maintenant: elle ne fuit pas comme sa mère a fui dès sa naissance, elle fuit pour comprendre ce qu’elle a hérité de cette absente, ce qu’elle a légué, elle, mère si présente, à  ses enfants.
Elle répond à l’invitation d’un ami universitaire et part seule à la Villa Malaparte à Capri pour écrire un livre. L’œuvre du grand écrivain, ce qu’elle lit, découvre de l’auteur dans cette maison mythique, sa solitude, le silence de la maison où sont passés tant d’hommes et de femmes qu’elle admire, tout cela sert sa quête: quelle mère a-t-elle été, quelle éducation a-t-elle reçu et a-t-elle donné? Et une question plus grave et plus essentielle  peut-être : a-t-elle aimé ses enfants? Les aiment-elles tout en regrettant la vie qu’elle aurait pu avoir sans eux? Etait-elle faite pour être mère ou est-elle faite comme sa mère pour la liberté, l’absence de responsabilités?

Guilia, 46 ans, 3 enfants, divorcée, se trouve à un moment charnière de sa vie, en effet ses enfants ont grandi et ses deux fils viennent de lui faire part de leur envie de suspendre leurs études pour une année de césure.
Alors qu'elle a le sentiment de leur avoir sacrifié sa vie, cette annonce, au parfum d'ingratitude et d'incompréhension mutuelle, remet de nombreuses choses en question : l'éducation qu'elle leur a donnée, leur avenir, son autorité, sa position, ses choix passés (et parfois subis)... c'est la goutte d'eau qui fait qu'entre fureur et amertume, celle-ci ressent l'urgence de s'éloigner d'eux, et de répondre à une invitation à se rendre sur l'île de Capri, dans la villa atypique de Curzio Malaparte (immortalisée par Jean-Luc Godard dans Le Mépris), artiste engagé, qui n'a pas toujours fait l'unanimité (et dont je connaissais peu l’œuvre à vrai dire).
Un auteur
sur lequel elle désire écrire et dont sa mère lui a seulement laissé le livre « La Peau » avant de disparaître à sa naissance, la laissant avec son père.

Sylvie le Bihan nous entraîne donc sur l'île de Capri, pour suivre le voyage réel et introspectif de Guilia. Celle-ci se réfugie dans la solitude, l'art et l'écriture, tout en se livrant à Maria, gardienne de la maison, afin d'essayer de répondre à ses interrogations face au sentiment de rejet qui la ronge depuis l'enfance (comment être (une « bonne ») mère quand l'abandon inexpliqué de la sienne a engendré des trous qui la font trébucher sur son propre chemin?), déchiffrer son passé et questionner son avenir.
Que devient-on après s'être autant, et tant bien que mal, consacrée à ses enfants, en veillant à ce que tout soit beau/bon/lisse?
Que fait-on du vide, de la nostalgie, et du sentiment de perte de contrôle qu'ils font naître en imposant leurs propres choix? 

Il est rare de voir abordé le sujet de la filiation et de la maternité (pas toujours aussi rose qu'on voudrait nous le laisser entendre) avec une telle honnêteté, même si la parole se libère un peu, et que l'image d'Epinal se voit enfin malmener.
Sylvie le Bihan ose dire l'envie hésitante (voire la non envie) d'avoir des enfants (ou le regret, parfois, d'en avoir eu(s) devant le poids qu'ils ont pesé), la pression de l'entourage scrutateur, les écueils trop souvent cachés derrière des masques souriants, la pression de la mère parfaite (et de l'enfant parfait), l'incompréhension/le jugement lorsque certaines disent leur mal-être, les fichues cases dans lesquelles il faut rentrer, l'oubli vertigineux de soi, le regard des autres, si lourd, et le regard que l'on pose sur soi-même, si sévère.
Sylvie le Bihan raconte le feu qui couve (de longues années durant), puis le déclic qui provoque l'incendie, le besoin de se retrouver/pardonner et le départ, nécessaire, vital, malgré l'amour (bien qu'imparfait) que son héroïne peut porter à ses enfants.

Amour Propre est un roman intense et courageux, qui bouscule et touche grâce à une écriture puissante, directe, précise.
L'histoire d'une absence, d'une fille et d'un père démuni mais présent, d'enfants devenant adultes, des personnages bancals, sincères, animés "simplement" par le désir de (re)devenir eux-mêmes.
Sans nul doute, le parcours intime simple et torturé de Guilia, en quête d'apaisement et de nouvelles envies, résonnera auprès de nombreuses femmes, et les libèrera, je l'espère, d'une inutile culpabilité.
Il serait également bon qu'il en encourage d'autres à une précieuse sororité. 

"La notion de regret n'existe pas pour une mère, c'est un signe de défaite, une ignominie, un dysfonctionnement qu'il faut cacher ou règler au plus vite, car il est si facile d'être traitée de folle par les autres, femmes comprises, dès que le ressenti est différent, voire contradictoire à leur foi en cette histoire de l'enfantement merveilleux que l'on se refile de mère en fille.
Mais, j'ai eu des enfants et je le regrette.
Après cette phrase, que je la laisse dans ma tête ou que je la formule à voix haute, je ressens à chaque fois le besoin, ou l'obligation, de dire que j'aime mes enfants. Ca semble nécessaire, rassurant pour mes interlocuteurs, mais oui je les aime, d'un amour animal, incompréhensible, inconditionnel et dévorant. Regretter, ce n'est pas rejeter, c'est simplement penser au "si", c'est envisager tous ces possibles qui s'envolent avec les premiers cris du nourrisson, et ce ne sont ni Alex, ni Thomas ou Antoine que je regrette, mais toutes ces années que j'ai dédiées à un dessein qui m'était étranger, à cet oubli de soi." 

L'auteur(e) >> Sylvie Le Bihan est romancière. Elle a publié aux éditions du Seuil trois romans remarqués : L’Autre (2014), Là où s’arrête la terre (2015) et Qu’il emporte mon secret (2017). Et un récit Petite bibliothèque du gourmand, (Flammarion, 2013) préfacé par son mari Pierre Gagnaire.
Les éditions JC Lattès: https://www.editions-jclattes.fr/

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02 avril 2019

BELLE FILLE - Tatiana VIALLE

Belle Fille

« J’ai retrouvé une photo de ces années-là. C’est une photo en noir et blanc, nous y figurons tous les trois, Olga, toi et moi. Assis au centre sur la moquette blanche, tu regardes droit dans l’objectif avec une sorte de détermination joyeuse dans les yeux. À genoux à côté de toi, indifférente au photographe, j’ai le visage tourné vers le chat que tu tiens dans tes bras. Sur la gauche de la photo, adossée à des coussins, Olga sourit, la tête renversée en arrière. Au premier plan trône Oxana, le vieux berger belge et son museau blanchi. Derrière nous, le paysage lacustre de la tapisserie d’Aubusson. Je détaille la jeune fille agenouillée à tes côtés, vêtue d’une blouse blanche brodée et d’un jean. Elle a le regard songeur. Je me demande à quoi elle pense, ce dont elle rêve. Je l’ai perdue de vue. »

Avec Belle-fille, Tatiana Vialle signe un récit romancé adressé à celui qui fut son beau-père. D’une écriture aérienne, elle livre le portrait sensible d’un monstre sacré du cinéma et celui d’une femme courageuse qui n’a eu de cesse de se réinventer une famille. Une lettre en forme d’hommage qui interroge la figure paternelle.

Belle-Fille est le premier (mais pas le dernier) livre que je lis de la collection Les Affranchis, qui propose aux auteur(e)s de rédiger la lettre qu'ils n'ont jamais écrite. Annie Ernaux, Yves Simon, Anne Goscinny, Pia Petersen, Romain Slocombe, Nicolas d'Estienne d'Orves, entre autres, ont précédé Tatiana Vialle dans cet exercice sincère qui lève le voile sur une part intime d'eux. 

Dans ce texte court et pudique, Tatiana Vialle s'adresse à un sacré personnage: son beau-père, qui n'était autre que Jean Carmet, qu'elle a immédiatement déteste lorsqu'il a débarqué dans la vie de sa mère, Olga, et donc dans la sienne alors qu'elle avait 4 ans. Elle ne le nomme jamais, mais la photo de couverture parle d'elle-même. 

Aors qu'elle écrit surgissent les souvenirs de son enfance au sein d'une famille atypique un peu bohème, entre une mère insaisissable, un père absent, maladroit, et un beau-père acteur aux débuts en dent de scie, parfois envahissant, imprévisible.
Un beau-père exigeant, atteint d'une sorte de paranoïa, provoquant l'isolement de sa famille dans une volonté maladive de protection.
Tatiana Vialle s'adresse à l'homme derrière l'acteur (qui provoqu
a sa vocation d'actrice, par défi), raconte sa vie auprès d'un tel personnage public, sa construction à son contact, les regards, menaces, moqueries, jalousies à affronter.
Surtout, elle revient sur leurs premiers pas ensemble, eux qui ne s'étaient pas choisis, sur cette relation chaotique, pleine d'un amour retenu mais maintes fois démontré par leurs gestes, leur présence, leur fidélité, même quand il sera séparé de sa mère.   

Belle-Fille est un bel hommage sous forme de lettre à ce beau-père atypique et enrichissant que la cinéphile que je suis a pris plaisir à mieux découvrir, un texte touchant sur la famille et les liens qui se créent, restent, résistent ou se délitent, et font ce que l'on devient.

Tatiana Vialle a adapté ce texte dans un seul en scène, interprété par Maud Wyler.

"Je suis orpheline. Je le suis peut-être d'autant plus que c'est à l'instant où je te perds que je comprends que tu avais été un père."

L'auteur(e) >> Les acteurs ont toujours tenu une place centrale dans la vie de Tatiana Vialle, tour à tour actrice elle-même, puis directrice de casting et metteur en scène. C’est à l’un d’entre eux, son beau-père Jean Carmet qu’elle a consacré son premier livre.

04 mars 2019

À LA LIGNE - Joseph PONTHUS

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C’est l’histoire d’un ouvrier intérimaire qui embauche dans les conserveries de poissons et les abattoirs bretons. Jour après jour, il inventorie avec une infinie précision les gestes du travail à la ligne, le bruit, la fatigue, les rêves confisqués dans la répétition de rituels épuisants, la souffrance du corps. Ce qui le sauve, c’est qu’il a eu une autre vie. Il connaît les auteurs latins, il a vibré avec Dumas, il sait les poèmes d’Apollinaire et les chansons de Trenet. C’est sa victoire provisoire contre tout ce qui fait mal, tout ce qui aliène. Et, en allant à la ligne, on trouvera dans les blancs du texte la femme aimée, le bonheur dominical, le chien Pok Pok, l’odeur de la mer. 
Par la magie d’une écriture tour à tour distanciée, coléreuse, drôle, fraternelle, la vie ouvrière devient une odyssée où Ulysse combat des carcasses de bœufs et des tonnes de bulots comme autant de cyclopes.

Quel incroyable livre que ce recueil de feuillets d'usine rédigés par l'auteur le soir tard ou le matin très tôt, au retour de l'usine, aprè la promenade de l'énergique chien Pok-Pok, pour que la fatigue mentale/physique n'emporte pas avec elle ces instantanés de vie ouvrière. Pour témoigner, faire entendre cette vie à sa femme, et à tous les autres.
Un récit habité, rythmé, fiévreux, offrant de 
rares respirations, sans ponctuation, fait de phrases courtes et de sauts à la ligne, tranchants.

Joseph Ponthus a quitté la région parisienne et son job d'éducateur par amour pour sa femme qu'il est allé rejoindre en Bretagne.
Ne trouvant pas de travail dans son domaine, il finit par se tourner vers les petites missions d'interim en usine/abattoirs.
Et c'est tout un univers inimaginable qu'il découvre: le travail à la chaîne, les horaires décalés, les gestes mécaniques/abrutissants, le froid, le bruit, les odeurs, les blessures, le dos brisé, le corps qui lâche... 

Joseph Ponthus nous plonge avec intensité dans ce milieu à part, précaire et parfois révoltant à en donner la nausée.
Un milieu où la solidarité entre travailleurs aide à supporter la cadence (pendant que les dirigeants sont peu présents/valorisants) et où la pause clope compte parmi les rares bouffées d'air...
Alors, en guise de béquille/rampart contre la folie, contre l'effacement, s'érigent les chansons/la poésie de Trenet, Brel, Souchon, et les textes d'écrivains auxquels Joseph Ponthus se raccroche, fermement. La puissance salvatrice des mots, éternels soutiens, précieuses échappatoires.

Une sacrée claque que ce texte humain, authentique, essentiel et indispensable tant il coupe le souffle, recadre et hante, longtemps.


"En poussant mes carcasses
Bien sûr que je repense à tous ces mômes vivants
que j'ai accompagnés qui sont devenus adultes
aujourd'hui
Certains sont morts aussi
Mais je suis heureux ici
Avec mon épouse
Plus qu'heureux
Non loin de la mer
Quitte à charrier des animaux morts
Nous poussons nos carcasses
Tout le monde ne fait au fond que de trimballer ses
carcasses"

L'auteur > Joseph Ponthus est né en 1978. Après des études de littérature à Reims et de travail social à Nancy, il a exercé plus de dix ans comme éducateur spécialisé en banlieue parisienne où il a notamment dirigé et publié Nous... La Cité (Editions Zones, 2012). Il vit et travaille désormais en Bretagne. (les droits d'A la ligne ont déjà été vendus en Norvège).
Les éditions de La Table Ronde: https://www.editionslatableronde.fr/

19 février 2019

LES DÉRAISONS - Odile D'OULTREMONT

Les déraisons

Adrien, employé modèle, mène une vie sans surprises, réglée au millimètre. Louise, artiste peintre, traverse le quotidien en le réinventant sans cesse. Leur rencontre métamorphose leur existence. Louise emporte Adrien dans les méandres de ses fantaisies, Adrien comble Louise d'un amour infini. Mais la vie prend parfois des détours inattendus. Lorsque la santé de Louise se dégrade, forte de son imagination et accompagnée d'Adrien, son allié de toujours, elle décide de se battre. De son côté Adrien, pour la première fois, déroge à sa routine : il quitte à l'insu de tous son travail monotone pour accompagner sa femme, et tente, avec elle et par la force d'un souffle créatif puissant, de vaincre la maladie. 

Premier roman d'Odile d'Oultremont, Les déraisons est un roman funambule, écrit en équilibre entre drame et fantaisie, qui vous fait sourire autant qu'il vous serre le coeur.

Louise est une femme atypique (qui appelle son chien "Le Chat"), dotée d'une énergie renversante, et d'une douce extravagance qui rendent les jours plus fous, plus colorés. 
Lorsqu'Adrien et elle se rencontrent c'est une drôle d'histoire d'amour qui commence, pleine d'évidences et d'originalité.
Un couple que l'on trouverait cruel de voir séparé tant ils paraissent faits l'un pour l'autre malgré leurs différences. 
Et pourtant...
L'histoire alterne la lutte sans pathos du couple contre la maladie qui ronge Louise (qui donne des noms à chacun de ses membres et aux machines qui la soignent) et les passages où, plus tard, Adrien se défend à son propre procès contre la société pour laquelle il travaillait, qui le poursuit pour avoir indûment touché un an de salaire.
Une année d'absence volontaire durant laquelle Adrien, installé dans un placard/bureau introuvable au bout d'un interminable couloir suite à une restructuration, fait le choix de rester là où il estime être sa place: auprès de sa femme malade. Pour l'accompagner et profiter de son existence, jusqu'au bout de son combat.
 
Odile d'Oultremont alterne délicatement humour et gravité, pour aborder l'amour inconditionnel en dehors des règles, la brutalité du monde du travail et son manque d'humanité, que la justice a le pouvoir, ou pas, de contrebalancer.

Un livre poétique, léger et grave à la fois, plein de lumière et d'espoir, ayant un quelque chose de l'Ecume des jours, dans son envie de préserver le beau, le fou, le doux, même dans la maladie et l'adversité.
Une 
belle invitation à ne pas oublier d'être autant que possible déraisonnable.


"À l'état pur, la déraison maintient en équilibre sur un fil invisible. Mieux, elle devient une arme d'une puissance inouïe."

L'auteure >> Scénariste et réalisatrice, Odile d'Oultremont vit entre Bruxelles et Paris. Les Déraisons est son premier roman. Les Déraisons a reçu le prix de la Closerie des lilas 2018. 
Les éditions 10/18: https://www.lisez.com/1018/16