BLABLABLAMIA

30 octobre 2016

QUAND NOUS ÉTIONS DES OMBRES - Mikaël HIRSCH

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François Sauval est un capitaine d’industrie et un aventurier qui accumule les records dans l’espoir de marquer son époque. Il fait venir auprès de lui un écrivain pour bâtir sa légende, avant de relever un ultime défi : acquérir un territoire pour y fonder un État.
Chassée de chez elle voilà des siècles et s’amenuisant aux confins de l’Amérique centrale, la tribu des Charahuales semble condamnée à disparaître avec sa langue ancienne et sa culture. Son destin croise celui d’une jeune linguiste française convaincue de l’influence des noms sur les choses.
Tous craignent d’être oubliés, mais laissent le soin à des tiers de décrire leur trajectoire, comme s’il était impossible de raconter sa propre destinée sans en précipiter la fin.

Quand nous étions des ombres est le quatrième roman de Mikaël Hirsch (dont j'avais déjà beaucoup aimé Avec les Hommes, et Libertalia), un roman entre aventure, action et réflexion, abordant avec finesse l'absurdité du "toujours plus haut, toujours plus fort", la peur de l'oubli et l'obsession qu'ont certains de marquer les esprits et l'histoire (et les raisons qui les y poussent).
Son personnage principal, écrivain, devient le témoin d'une époque, biographe tenant un rôle de retranscription et de glorification d'un homme que rien n'arrête, et que le monde encourage (jusqu'à ce qu'il s'en lasse)... 

Avec un véritable talent de conteur, mêlant cynisme, légende et philosophie, Mikaël Hirsch pointe du doigt (en quelques 186 pages qui se dévorent) les excès des hommes, leur volonté de puissance jusqu'à l'absurde, les dégâts de l'industrialisation/du capitalisme... et l'appropriation à tout va entraînant la disparition d'un peuple/de coutumes et d'une langue dans l'indifférence totale.

Et tout ceci avec beaucoup d'intelligence, d'ironie, d'humour et d'empathie, dans une langue (justement) soignée, douce et érudite, bel hommage aux mots qui permettent de transmettre, et d'interroger sur le sens de nos existences effervescentes.

"Des peuples aujourd’hui disparus ne subsistent bien souvent aucune histoire officielle puisque celle-ci est écrite par les vainqueurs. Tout au plus peut-on se raconter leurs mythes sans trop y croire, comme le vent colporte encore parfois quelques rumeurs du passé (...) Parmi tous ceux-là, les Charahuales parlaient le matagalpa, avant que cette langue ne disparaisse pour toujours de la surface de la Terre, comme un navire sombre en ne laissant rien d'autre qu'un peu d'écume à la surface des eaux et son nom dans les registres de la Lloyd's à Londres."

L'auteur >> Mikaël Hirsch est un écrivain français né à Paris en 1973. Deux de ses romans, Le Réprouvé (2010) et Avec les hommes (2013) ont figuré dans les sélections du Prix Femina. Après Libertalia, paru en 2015, Quand nous étions des ombres est le quatrième roman de Mikaël Hirsch publié aux éditions Intervalles.
Son site : http://www.mikaelhirsch.fr/


16 octobre 2016

AUX PETITS MOTS LES GRANDS REMÈDES - Michaël URAS

Aux petits mots les grands remèdes

Alex a choisi d’exercer le métier peu commun de bibliothérapeute. Sa mission : soigner les maux de ses patients en leur prescrivant des lectures. Yann, l’adolescent fragile qui s’est fermé au monde ; le cynique Robert, étouffé par son travail et qui ne sait plus comment parler à sa femme ; Anthony, la star de football refusant de s’avouer certaines de ses passions... Tous consultent Alex. Mais qui donnera des conseils au bibliothérapeute lui-même?
La clé du bonheur se trouve-t-elle vraiment entre les lignes de ses livres chéris? 

Aux petits mots les grands remèdes est de ces livres que l'on referme en ayant noté une liste de livres longue comme le bras.
Normal, Alex est bibliothérapeute, et ses conseils sensibles, fins et drôles aussi, donnent très envie de se (re)plonger dans les pages des ouvrages sur lesquels il s'appuie pour aider ses clients/patients à progresser ou à gérer des situations difficiles (lui-même en a aussi quelques unes à affronter...). 
Lui comme ses patients sont tous abîmés d'une manière ou d'une autre, et plutôt que d'aller voir un psy ou rester à se morfondre, pourquoi ne pas se plonger dans un livre qui leur parlera?

Léger, cynique, original, tendre et grave aussi parfois, Aux petits mots les grands remèdes est un bel hommage à la lecture et à sa capacité salvatrice, à la force des mots et de la projection/l'évasion et/ou la prise de conscience qu'elle peut procurer, ce que tout lecteur chevronné comme vous et moi sait ô combien. 
Et cela fait du bien de voir ces pouvoirs bénéfiques et révélateurs à l'honneur sous la plume simple et lettrée (peut-être moins rythmée que dans ses précédents livres) de Michaël Uras, grand amoureux de littérature qui encourage joliment l'ouverture des livres autant que l'ouverture d'esprit (et par les temps qui courent...)... 

"Les livres ne peuvent pas tout, mais ils accompagnent ceux qui ont besoin d'une dose d'imaginaire pour s'extirper du réel."

L'auteur >> Michaël Uras est né en 1977. D'origine sarde, par son père, il a grandi en Saône-et-Loire et est aujourd'hui professeur de lettres modernes dans le haut-Doubs. Il a publié deux romans : Chercher Proust (finaliste du Prix de l'inaperçu 2013) et Nos souvenirs flottent dans une mare poisseuse. Aux petits mots les grands remèdes (paru aux éditions Préludes) est son troisième roman.

09 octobre 2016

UNE BOUCHE SANS PERSONNE - Gilles MARCHAND

Une bouche sans personne

Un comptable se réfugie la journée dans ses chiffres et la nuit dans un bar où il retrouve depuis dix ans les mêmes amis. Le visage protégé par une écharpe, on ne sait rien de son passé. Pourtant, un soir, il est obligé de se dévoiler. Tous découvrent qu’il a été défiguré. Par qui, par quoi? Il commence à raconter son histoire à ses amis et à quelques habitués présents ce soir-là. Il recommence le soir suivant. Et le soir d’après. Et encore. Chaque fois, les clients du café sont plus nombreux et écoutent son histoire comme s’ils assistaient à un véritable spectacle. Et, lui qui s’accrochait à ses habitudes pour mieux s’oublier, voit ses certitudes se fissurer et son quotidien se dérégler. Il jette un nouveau regard sur sa vie professionnelle et la vie de son immeuble qui semblent tout droit sortis de l’esprit fantasque de ce grand-père qui l’avait jusque-là si bien protégé du traumatisme de son enfance.

Dans les titres attendus en cette rentrée je dois avouer avoir rencontré quelques déceptions. Oui, certains titres que je trépignais pourtant (ou justement trop?) d'impatience de lire m'ont parfois laissée sur ma faim.
Et puis... il y a les titres qui prennent par surprise, des romans que l'on n'attendait pas et qui parlent, secouent, et se referment la gorge serrée. 

Vous l'aurez compris, Une bouche sans personne compte parmi ces derniers.
Il m'a très tôt été conseillé par deux personnes aux goûts indiscutables (saluons ici Christelle, du blog Dealer de lignes et David Goulois chroniqueur-libraire de talent), et puis comment résister à un si beau titre, sans parler de la couv? Et c'était un premier roman 
(si vous me connaissez un peu, vous savez combien les premiers romans m'attirent) alors j'ai foncé tête baissée dans l'histoire de ce discret comptable blessé, abîmé, effacé, mais debout.
Et qu'il est attachant ce personnage principal! Il a la moitié basse de son visage cachée par une écharpe, et personne ne sait ce qui lui est arrivé.
Après un évènement déclencheur, il va se lancer dans le récit d'anecdotes vécues avec son incroyable et fantasque grand-père ce qui attirera de plus en plus de monde dans le bar où il se livre, et partager avec nous des billets d'humeur/des moments suspendus (qui ressemblent à de petites nouvelles, pleines de finesse et d'humour).
Chemin faisant, il va s'autoriser à détricoter les mailles de l'écharpe qui le garde à l'abri du regard des autres, pour dévoiler son terrible secret.

Je ne vais pas vous en dire plus pour ne pas vous gâcher la découverte de ce roman, ainsi que sa fin, mais franchement, j'ai rarement été touchée comme je l'ai été dans les dernières pages.

Une bouche sans personne est un roman intemporel, bien qu'ancré dans le temps (et dans l'Histoire), car il aborde des sujets malheureusement encore très contemporains comme les dégâts de la violence sur des innocents, le poids du passé, la douleur de la différence et sa solitude, les cicatrices que l'on cache de peur d'être rejeté/jugé, les familles que l'on se créé, et le droit d'exister que l'on finit parfois par s'octroyer...
J'ai lu que certains trouvaient qu'il y avait du Boris Vian et du Perec dans ce roman, c'est vrai... Je dirais qu'il m'a aussi fait penser à certains films de Jean-Pierre Jeunet et de Michel Gondry, avec ce côté nostalgique et dramatique contrebalancé par des passages délicieusement burlesques, et inondé d'
une immense poésie, une grande douceur et une très belle simplicité.

"J’ai un poème et une cicatrice.
De ma lèvre inférieure jusqu’au tréfonds de ma chemise, il y a cette empreinte de l’histoire, cette marque indélébile que je m’efforce de recouvrir de mon écharpe afin d’en épargner la vue à ceux qui croisent ma route. Quant au poème, il me hante comme une musique entêtante, ses mots rampent dans mon crâne d’où ils voudraient sortir pour dire leur douleur au monde. Poème et cicatrice font partie de moi au même titre que mes jambes, mes bras ou mes omoplates. Je ne me sens pas tenu de les examiner pour savoir qu’ils existent. J’ai seulement appris à essayer de les oublier.
Voilà pour mon armoire à souvenirs. J’ai pris soin de la cadenasser solidement et, la plupart du temps, cela marche. C’est la seule solution pour rester, à ma manière, assez heureux."

L'auteur >> Gilles Marchand est né en 1976 à Bordeaux. Il a notamment écrit Dans l’attente d’une réponse favorable (24 lettres de motivation) et coécrit Le Roman de Bolaño avec Eric Bonnargent. Une bouche sans personne est son premier roman, sorti aux Forges de Vulcain.

Roman qui figurait dans ma pile de livres, lu également dans le cadre des 68 premières fois.

03 octobre 2016

LE DERNIER DES NÔTRES - Adélaïde de CLERMONT TONNERRE

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« La première chose que je vis d’elle fut sa cheville, délicate, nerveuse, qu’enserrait la bride d’une sandale bleue… » Cette jeune femme qui descend l’escalier d’un restaurant de Manhattan, élégante, rieuse, assurée, c’est Rebecca Lynch. Werner Zilch, qui l’observe, ne sait pas encore que la jeune artiste est aussi une richissime héritière. Werner n’a pour lui que ses yeux bleus délavés. Son nom étrange. Et une énergie folle : enfant adopté par un couple de la classe moyenne, il rêve de conquérir New-York avec son ami Marcus.

Werner poursuit Rebecca, se donne à elle, la prend : leur amour fou les conduit dans la ville en pleine effervescence au temps de Warhol, Patti Smith et Bob Dylan… Jusqu’au jour où Werner est présenté à la mère de Rebecca, Judith, qui s’effondre en le voyant...

Le dernier des nôtres a été une de mes belles surprises de la sélection de 7 livres reçus pour "mon" jury (mois de Novembre) du prix des lectrices ELLE.
Normal, il contenait tous les ingrédients pour que je passe un excellent moment de lecture estivale: une belle histoire sentimentale entre deux êtres séducteurs dans les années 70, sur un fond historique plutôt méconnu, à savoir l’opération Paperclip: l’exfiltration de scientifiques nazis aux Etats-Unis à la fin de la seconde guerre mondiale.
Qu’est ce qui lie ces deux périodes? Notre héros, Werner Zilch, personnage tourmenté et charismatique (et drôle), riche homme d’affaires en devenir à l’époque des 30 glorieuses, dont la vie de patachon va basculer en croisant le chemin (et la voiture…) de Rebecca...

Le dernier des nôtres oscille avec brio entre plusieurs époques et thèmes, malgré une dernière partie qui s'essouffle un peu.
Dans un style fluide et scénaristique 
Adélaïde de Clermont Tonnerre nous raconte une histoire romanesque dont on tourne les pages sans s'en apercevoir, entre passion, identité/origines, folie, éthique, passé culpabilité et réparation... 

Et même si la construction et les thèmes peuvent sembler "classiques" et usent parfois de quelques grosses ficelles (et que je "n'approuve" pas trop la phrase d'accroche sur la couv'), croyez-moi, ça marche! On s’attache aux personnages, à Werner et Rebecca bien sûr mais aussi aux personnages secondaires, le meilleur ami et la soeur de Werner notamment, on est totalement transporté dans l’ambiance et le décor, si bien que l’on arrive au bout de ces 488 pages en en voulant encore (et en lui prédisant un beau parcours au sein du prix des lectrices ELLE (mais je peux me tromper)).

"Je l’observais avec une telle attention qu’alertée par un instinct animal, elle croisa mon regard et s’immobilisa une fraction de seconde. Dès qu’elle tourna ses yeux insolents vers moi, je sus que cette fille me plaisait plus que toutes celles que j’avais pu connaître ou simplement désirer. J’eus l’impression qu’une lave coulait en moi, mais la jeune femme ne sembla pas troublée, ou, si elle le fut, mon étincelante créature avait suffisamment de retenue pour ne pas le montrer. Le type au blazer s’agaça de l’intérêt que je lui portais. Il me dévisagea d’un air irrité. Instantanément, mon corps se tendit. J’étais prêt à me battre. Il n’avait rien à faire dans ce restaurant. Il ne méritait pas cette déesse. Je voulais qu’il me la laisse et qu’il foute le camp. Je lui adressai un sourire narquois, espérant qu’il viendrait me provoquer, mais Ernie était un pleutre. Il détourna les yeux. Ma beauté fit une volte-face gracieuse lorsque le serveur, aussi ébloui que moi, lui indiqua leur table. Il écartait les chaises sur son passage, tandis qu’elle avançait, tête légèrement baissée, avec cet air modeste des filles qui se savent admirées."

L'auteur(e) >> Adélaïde de Clermont-Tonnerre, ancienne élève de l’Ecole normale supérieure, est journaliste et romancière. Son premier ouvrage, Fourrure (Stock), a été récompensé par cinq prix littéraires, dont le Prix Maison de la Presse et le Prix Sagan. Il était également finaliste du Goncourt du premier roman. 
Adélaïde de Clermont-Tonnerre est la lauréate du premier prix "Filigranes" pour "Le dernier des nôtres" (Grasset).  Le prix été créé par Marc Filipson, responsable des librairies belges Filigranes veut couronner à chaque rentrée de septembre “le livre qui plaira à tout le monde, qui s’adresse à tous les publics".

28 septembre 2016

COMME DANS UN FILM - Régis de SÁ MOREIRA

Comme dans un film

Le roman d'une rencontre, relatée avec humour et tendresse à la manière d'un scénario de film. Le récit évoque l'amour et le couple à l'épreuve du quotidien: la naissance du désir, la passion, l'habitude, la lassitude, la colère, l'aversion, la séparation, la réconciliation, l'enfantement, etc.

Dans le flot des romans de la rentrée littéraire (oui j'en ai lu beaucoup, mais je manque cruellement de temps pour venir vous en parler autant que je voudrais...) Comme dans un film m'a tout de suite intriguée par son côté original et atypique. 

Elle et Lui nous racontent leur histoire sous la forme de monologues croisés, ponctués par les interventions drôles et pertinentes de quelques personnages/personnalités (et même un chat).
C'est toute une vie de couple qui nous est narrée par ses principaux protagonistes du début à la fin, 
avec ses  rapprochements, ses affolements, ses ralentissements et ses éloignements, et les années qui passent.

Le style, spécial, scénaristique, peut ne pas plaire (voire fatiguer), mais pour ma part je n'ai pas boudé mon plaisir. C'est rythmé et décalé, plein d'un humour fin, cynique, et d'un sens de l'observation juste, incisif et doux aussi, un peu comme dans un film de Woody Allen.
Un bon divertissement au milieu de lectures parfois plombantes (qui, en plus, permet de réviser la filmographie de Matt Damon ;-)).  

"lui : Je ne la connais pas encore.
elle : Je ne le connais pas encore.
lui : Je me réveille à Paris, en décembre 2005, sans savoir que c’est aujourd’hui que je vais la rencontrer.
elle : S’il savait, peut-être qu’il resterait couché.
lui : Peut-être, oui.
elle : Au lieu de ça, il se lève, il se fait son petit thé vert, nourrit son chat, se demande ce qu’il va faire de sa journée.
lui : C’est samedi.
elle : Moi le samedi j'ai pas besoin de me demander, je travaille, je vends des chaussures de luxe pour faire des études de journalisme. 

lui : Elle est en retard, elle sort de chez elle avec une tartine à la main et elle saute dans un bus pour rejoindre son magasin.
le chauffeur de bus : C'est un peu comme dans un film, quand on voit deux personnes commencer en parallèle leur journée et qu'on se doute qu'elles ne vont pas tarder à se rencontrer. 
lui : mais ce n'est pas dans son magasin que je la rencontre, c'est pendant sa pause, elle sort fumer une cigarette sur le trottoir, un peu à l'écart de la devanture. 
elle : Comme une conne je n'ai pas de feu.
lui : par la suite, le nombre de fois où elle va se dire "Si seulement j'avais eu un briquet".
elle : Ou même des allumettes." ...

L'auteur >> Né d'un père brésilien et d'une mère française, Régis de Sà Moreira est l'auteur de plusieurs romans, salués par la critique : Pas de temps à perdre (Prix le livre élu 2000), Zéro tués,  le Libraire et Mari et femmes.

Les éditions Au Diable Vauvert : http://audiable.com/

23 septembre 2016

LES RÈGLES D'USAGE - Joyce MAYNARD

Règles d'usage

Wendy, treize ans, vit à Brooklyn. Le 11 septembre 2001, son monde est complètement chamboulé : sa mère part travailler et ne revient pas. L’espoir s’amenuise jour après jour et, à mesure que les affichettes DISPARUE se décollent, fait place à la sidération. Le lecteur suit la lente et terrible prise de conscience de Wendy et de sa famille, ainsi que leurs tentatives pour continuer à vivre. Le chemin de la jeune fille la mène bientôt en Californie chez son père biologique qu’elle connaît à peine – et idéalise. Son beau-père et son petit frère la laissent partir le coeur lourd, mais avec l’espoir que cette expérience lui sera salutaire. Assaillie par les souvenirs, Wendy est tiraillée entre cette vie inédite et son foyer new-yorkais qui lui manque. Elle délaisse les bancs de son nouveau collège et, chaque matin, part à la découverte de ce qui l’entoure, faisant d’étonnantes rencontres : une adolescente tout juste devenue mère, un libraire clairvoyant et son fils autiste, un jeune à la marge qui recherche son grand frère à travers tout le pays. Wendy lit beaucoup, découvre Le Journal d’Anne Frank et Frankie Addams, apprend à connaître son père, se lie d’amitié avec sa belle-mère éleveuse de cactus, comprend peu à peu le couple que formaient ses parents – et les raisons de leur séparation. Ces semaines californiennes la prépareront-elles à aborder la nouvelle étape de sa vie? Retournera-t-elle à Brooklyn auprès de ceux qui l’ont vue grandir?

Il y a quelques jours, alors que nous célébrions le triste anniversaire des attentats du 11/09, j'ai pensé à Wendy et à Louie...  C'est rare que je pense à des personnages d'un roman, mais là, ma lecture des Règles d'usage était toute récente, et les émotions qu'elle avait provoquées encore bien fraîches.
Joyce Maynard a imaginé (en 2003, soit 2 ans après) les jours/mois qui suivirent ces attentats, partageant l'inquiétude de la famille d'une des 2977 victimes du World Trade Center, et leur peine quand l'évidence finit par s'imposer... 
Comment affronter une telle violence, une telle injustice?
Après le choc, l
'incompréhension, l'attente et la peine du mari et des deux enfants de Janet, Joyce Maynard décrit le cheminement de cette famille recomposée dans le deuil, vers le renouveau. 
Wendy part en Californie auprès de son père biologique et y croise des personnages abîmés mais pleins de vie auxquels elle s'attache, pendant que son touchant beau-père et son bouleversant petit frère tentent de se relever à New York. 
Et moi, au milieu de ce drame raconté avec une émotion toujours parfaitement dosée (=sans pathos ni mièvrerie), j'ai été touchée (dans ma cage thoracique de maman de famille recomposée) par la relation entre Wendy et son petit frère Louie (dont l'innocence, la colère et la peine serrent littéralement le coeur): leurs échanges, leur complicité, leurs liens dans la peine, tout sonne juste et fort... 

Même si j'ai ressenti quelques longueurs, Joyce Maynard parvient durant les 472 pages de son roman, dans un style incroyablement délicat, à nous faire accompagner avec tendresse ses personnages sur le chemin de la reconstruction et dans les tatônnements d'une famille recomposée après la disparition de leur principal trait d'union. Un roman aussi triste que lumineux et plein d'espoir.

"On a envie de laisser tomber (...) Sauf qu'il faut continuer. Il faut se lever le matin et verser des céréales dans les bols. On continue à respirer qu'on le veuille ou non. Personne n'est là pour t'expliquer comment c'est supposé marcher. Les règles d'usage ne s'appliquent plus (...)
On continue à se lever chaque matin en sachant que ça durera peut-être dix mille matins de plus".


L'auteur(e) >> Collaboratrice de multiples journaux, magazines et radios, Joyce Maynard est aussi l’auteure de plusieurs romans, Long week-endLes Filles de l’ouragan, L'homme de la montagne et d’une remarquable auto­biographie, Et devant moi, le monde (tous publiés chez Philippe Rey). Mère de trois enfants, elle partage son temps entre la Californie et le Guatemala. 

Son site : http://www.joycemaynard.com/Joyce_Maynard/ENTRY_TO_SITE.html

Les éditions Philippe Rey: http://www.philippe-rey.fr/unepage-home-home-1-1-0-1.html

16 septembre 2016

LAËTITIA ou la fin des hommes - Ivan JABLONKA

Laetitia

Dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011, Laëtitia Perrais a été enlevée à 50 mètres de chez elle, avant d’être poignardée et étranglée. Il a fallu des semaines pour retrouver son corps. Elle avait 18 ans.
Ce fait divers s’est transformé en affaire d’État : Nicolas Sarkozy, alors président de la République, a reproché aux juges de ne pas avoir assuré le suivi du « présumé coupable », précipitant 8 000 magistrats dans la rue.
Ivan Jablonka a rencontré les proches de la jeune fille et les acteurs de l’enquête, avant d’assister au procès du meurtrier en 2015. Il a étudié le fait divers comme un objet d’histoire, et la vie de Laëtitia comme un fait social. Car, dès sa plus jeune enfance, Laëtitia a été maltraitée, accoutumée à vivre dans la peur, et ce parcours de violences éclaire à la fois sa fin tragique et notre société tout entière : un monde où les femmes se font harceler, frapper, violer, tuer.

J'inaugure avec ce titre ma série de billets concernant les livres lus dans le cadre du prix des lectrices ELLE.
Je ne parlerai pas de tous, car certains m'ont laissée de marbre, et/ou même (gentiment) agacée... et comme je manque cruellement de temps pour bloguer, je préfère (encore et toujours) partager avec vous ce qui m'a tenue éveillée plutôt qu'assommée.
Laëtitia compte donc parmi ces livres qui m'ont fait traverser quelques nuits de lecture, entre sidération, tristesse, et attachement.

J'avais un souvenir assez clair de l’affaire Laëtitia Perrais, sa disparition, l'inquiétude, la découverte de son corps en deux endroits distincts, la rapide arrestation de son meurtrier et le retentissant battage médiatique et politique qui avait suivi...
Nicolas Sarkozy survolté, les magistrats débordés et révoltés, les familles qui s’opposaient (et l’affaire dans l’affaire des abus sexuels du père de la famille d’accueil): Laëtitia, qui avait eu du mal à trouver sa place et à exister réellement aux yeux de ses proches, existait soudainement aux yeux du pays tout entier. C’était d’une triste et inouïe ironie.


Ivan Jablonka a rencontré de nombreux protagonistes de l’enquête, et une partie de la famille de Laëtitia (dont sa jumelle). Dès les premières lignes, nous comprenons que son but allait au-delà d'une "simple" autopsie d’un fait divers (voire la chronique froide d’une mort annoncée), il a fait un véritable travail sociologique et psychologique en suivant, avec une profonde empathie, le fil du parcours chaotique de Laëtitia (et de sa sœur jumelle). Deux gamines rapidement livrées à elles-mêmes, ballotées entre deux parents instables, en échec scolaire, en attente d'affection... Deux gamines qui grandissent en équilibre au-dessus des vides de leur vie, jusqu'à la mauvaise rencontre, celle de Tony Meilhon, criminel récidiviste marginal.

Sans voyeurisme ni sensationnalisme, Ivan Jablonka revient donc sur les pas de Laëtitia, de son enfance à ses dernières heures, et partage, avec une incroyable sincérité et humanité, sa stupeur, sa douleur et sa colère en tant que père face à la barbarie des hommes envers les femmes et les enfants à l'innocence trop souvent volée (d’où le sous-titre du livre "ou la fin des hommes").

Alors, on pourrait lui reprocher quelques répétitions qui alourdissent un peu (selon moi) le propos, mais elles laissent deviner combien l’auteur/l’homme ne se résout pas à lâcher la main de Laëtitia et veut continuer à veiller le plus longtemps possible, pour qu'elle ne retourne pas tout de suite dans l'ombre.  
Un livre profond, humain, qui marque et qui reste.

"Mais Laëtitia ne compte pas seulement pour sa mort. Sa vie nous importe, parce qu’elle est un fait social. Elle incarne deux phénomènes plus grands qu’elle : la vulnérabilité des enfants et les violences subies par les femmes. Quand Laëtitia avait trois ans, son père a violé sa mère : ensuite, son père d’accueil a agressé sa sœur ; elle-même n’a vécu que dix-huit ans. Ces drames nous rappellent que nous vivons dans un monde où les femmes ne sont pas complètement des êtres de droit. Un monde où les victimes répondent à la hargne et aux coups par un silence résigné. Un huis clos à l’issue duquel ce sont toujours les mêmes qui meurent."

Laëtitia a remporté le prix littéraire du journal Le Monde, il est en lice pour le prix Goncourt, le prix Renaudot et le prix Médicis.

L'auteur >> Ancien élève de l’École normale supérieure, éditeur et écrivain, Ivan Jablonka  est professeur d’histoire à l’université Paris 13. Il est rédacteur en chef de la revue laviedesidees.fr et codirecteur de la collection "La République des Idées" aux Éditions du Seuil.
Il a notamment publié : Les Vérités inavouables de Jean Genet, Ni père ni mère. Histoire des enfants de l'Assistance publique (1874-1939), Enfants en exil. Transfert de pupilles réunionnais en métropole (1963-1982), Les Enfants de la République. L'intégration des jeunes de 1789 à nos jours (repris sous le titre L'Intégration des jeunes. Un modèle français, XVIIIe-XXIe siècle), Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus. Une enquête, L'histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Le Corps des autres et Laëtitia ou la fin des hommes.