BLABLABLAMIA

11 décembre 2018

LE DISCOURS - Fabrice CARO

51O0oPZ4p8L

"Tu sais, ça ferait très plaisir à ta sœur si tu faisais un petit discours le jour de la cérémonie." C’est le début d’un dîner de famille pendant lequel Adrien, la quarantaine déprimée, attend désespérément une réponse au message qu’il vient d’envoyer à son ex. Entre le gratin dauphinois et les amorces de discours, toutes plus absurdes les unes que les autres, se dessine un itinéraire sentimental touchant et désabusé, digne des meilleures comédies romantiques. 
Un récit savamment construit où le rire le dispute à l’émotion.

Samedi après-midi, alors que je me trouvais à une rencontre/dédicace dans une librairie, un homme s'est arrêté à côté de moi, a attrapé ce roman de Fabrice Caro, lu la 4ème de couverture, puis l'a reposé... En veillant à ne pas déranger la rencontre qui se déroulait, je lui ai chuchoté "vous avez tort...", alors il m'a posé quelques petites questions auxquelles j'ai répondu (toujours à voix basse), a repris le livre en souriant, et je l'ai laissé se diriger vers la caisse avec la certitude qu'il allait passer un bon moment, entre rire et attendrissement. Et ça m'a donné envie de venir vous parler sans plus tarder de ce roman.

J'aime profondément et depuis longtemps ce que fait Fabrice Caro, ses bandes dessinées m'ont remonté le moral à des moments parfois compliqués, et en plus il vit dans la ville (un peu planquée) où mes parents sont nés et où vit encore une bonne partie de ma famille, ce qui en fait une sorte de cousin éloigné ;-)

Avec Le Discours, Fabrice Caro change un peu de registre tout en restant dans la comédie aigre douce, riant de nos travers/nos excès avec beaucoup de tendresse et une note de mélancolie.
On ressent derrière l'humour l'élégance d'un rêveur désenchanté, parce qu'Adrien, derrière la plaisanterie et l'oeil sarcastique qu'il pose sur sa situation/sa famille, est un homme un peu paumé, amoureux, dans l'attente d'un signe qui ne vient pas, alors qu'il passe une soirée familiale relativement rasoir.
Le futur mari de sa soeur lui ayant discrètement demandé de prendre la parole à leur mariage, le voici en train d'inventer de savoureux discours plutôt désabusés en pensant à ce couple parfait (et agaçant), alors que le sms (en réponse au(x) sien(s)) de la femme qu'il aime se fait attendre, et qu'il décortique, en nous émouvant autant qu'il nous fait sourire, chaque détail de ce silence. 

A vrai dire je n'ai qu'un seul regret: que ce livre drôle et pertinent n'ait pas été plus épais, parce que je n'avais pas envie de lâcher Adrien, anti héro attachant, parce que je me régalais de ce texte plein de second degré et d'empathie, rythmé et travaillé, parce que Fabrice Caro a un vrai sens de l'observation, de la formule et de la dérision qui font mouche à chaque fois, ça loupe pas!

"Et je réalise tout à coup l’incongruité de ma ponctuation: pourquoi un point d’exclamation à la fin de bisous? Pourquoi cet emballement soudain? Ce point d’exclamation délivre un message inverse à celui souhaité: ce point d’exclamation est une demande, une supplique, un cri de douleur, il mendie une réponse, il quémande de l’amour, c’est de la ponctuation de genou à terre, il hurle Sonia, bordel, qu’est ce que tu fous! Réponds-moi! Tu vois pas que je suis malade de chagrin, que je n’y arrive pas sans toi, que tout est vide et fade et sans le moindre sens. Il se veut festif et léger mais il n’est que larmoyant et inquiet."

L'auteur >>(source Babelio) Fabrice Caro, dit Fabcaro, dessine depuis l’enfance. 
Après des études scientifiques, il se destine tout d'abord au professorat puis décide à partir de 1996 de vivre de son art. Ses livres sont toujours pleins d'humour et d'autodérision, oscillant entre autobiographie et rire grinçant.
Il travaille pour la presse ou l’édition, pour différentes revues de bande dessinée telles : FLBLB, Psikopat, Jade, Tchô!, L’Echo des Savanes, Zoo et CQFD.
Il est également musicien, auteur-compositeur et chanteur. Il est à l'origine, dès 1994, du groupe rock Hari Om et a ensuite réalisé un album-concept auto-produit Les Amants de la rue Sinistrose.
Il a publié chez des petits éditeurs comme La Cafetière ou 6 Pieds sous terre des ouvrages plein d’humour ou il passe à la moulinette le comportement de ses contemporains, sans oublier de s’égratigner en premier lieu. 
Il est aussi l’auteur d’un premier roman publié en 2006 chez Gallimard, "Figurec", dans la prestigieuse collection Blanche. "Figurec" a fait l’objet d’une adaptation en bandes dessinées (Casterman 2007), dessins de Christian De Metter.
Il obtient en 2015 le Prix Landerneau BD "Coup de cœur", créé spécialement par Philippe Geluck, pour l'album "Zaï, Zaï, Zaï, Zaï", ainsi que le prix SNCF du polar, le prix des libraires de bande dessinée, le Prix Ouest France quai des bulles et le Grand prix de la critique. En 2016, il écrit le scénario des nouvelles aventures de Gai-Luron dessinés par Pixel vengeur (Fluide glacial). 

Posté par sevandthekidz à 07:56 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , , ,


07 décembre 2018

TOUTES LES FEMMES SAUF UNE - Maria POURCHET

9782213699134-001-T

Issue d’une lignée de femmes qui se transmettent de génération en génération la haine de soi, une mère écrit à sa fille dont elle vient d’accoucher, pour lui promettre qu’elle n’aura pas à subir ce qu’elle-même a subi.
Dans une maternité, une femme épuisée, sous perfusion. Elle vient d’accoucher d’une fille, Adèle, et contemple le berceau, entre amour, colère et désespoir. Quelque chose la terrifie au point de la tenir éveillée, de s’interdire tout repos : la loi de la reproduction. De génération en génération, les femmes de sa lignée transportent la blessure de leur condition dans une chaîne désolidarisée, sans merci, où chacune paye l’ardoise de la précédente. Elle le sait, elle en résulte, faite de l’histoire et de la douleur de ses aînées. Elle voudrait que ça s’arrête. Qu’Adèle soit neuve, libre.
Alors comme on vide les armoires, comme on nettoie, elle raconte. Adressant à Adèle le récit de son enfance, elle explore la fabrique silencieuse de la haine de soi qui s’hérite aussi bien que les meubles et la vaisselle. Défiance du corps, diabolisation de la séduction, ravages discrets de la jalousie mère-fille… Elle offre à Adèle un portrait tourmenté de la condition féminine, où le tort fait aux femmes par les femmes apparaît dans sa violence ordinaire.
 
Alors qu'elle vient d'accoucher, Maria Pourchet s'adresse à sa fille, Adèle, et se souvient de son enfance mal accompagnée, élevée par une mère sévère, froide, écrasante, de son existence toujours scrutée jalousée et critiquée, de sa difficile construction au coeur de ce sentiment d'abandon.
Toutes les femmes sauf une traite un sujet peu abordé à savoir non seulement le manque de bienveillance maternelle, mais plus généralement le manque de sororité dans notre société, cette cruauté/violence dont certaines femmes sont capables envers d'autres (y compris une mère), qui conduit à une sorte de soumission que l'on nous enjoint encore d'accepter, voire de répéter. 

En abordant sans filtre ce qu'elle vit et a vécu, Maria Pourchet désacralise la maternité, parle de ce que l'on nous cache et qui éclate au visage dès l'accouchement: l'infantilisation, le manque de liberté de choix, les jugements, le corps abimé, la fatigue, le tout mêlé à une explosion d'amour, véritable chamboulement propice au vertige et aux révélations. 

Pour être honnête, je n'ai pas tout aimé dans ce texte intime plein d'une rage retentissante légitime, mais un peu dur envers le milieu médical (où les patients sont parfois victimes du sentiment d'exaspération ou de supériorité de leurs soignants).
Mais Toutes les femmes sauf une n'est pas qu'un cri douloureux, c'est surtout une lettre sincère, touchante, habitée, thérapeutique. 
La lettre d'une mère fragilisée mais qui n'a jamais été aussi forte, déterminée à briser des chaînes, à ne plus reproduire les schémas familiaux, qui trouve du réconfort dans les livres/les mots, puissants et précieux... Mots qui l'accompagnent dans cette introspection résiliente, écrite en guise de délivrance afin de (re)prendre un chemin apaisée, la main de sa fille dans la sienne.

"Je poursuis loin d'ici un rêve bavard et frénétique, jusqu'au coeur des villes énormes qui vous effrayent, encore je vous entends parler. Et encore j'écoute. Le bruit de la neige est tout ce que j'entends, derrière vous. Après? J'ai un enfant. Après? Je suis debout. Prête à tomber, je saurai recevoir. Après? Ce qui me tue n'est rien en regard de ce que j'espère."

L'auteure >> Maria Pourchet est romancière. Elle a notamment signé Rome en un jour (Gallimard, 2013) et Champion (Gallimard, 2015).
Les éditions Fayard/Pauvert : https://www.fayard.fr/pauvert

13 novembre 2018

L'ECART - Amy LIPTROT

lecart-de-amy-liptrot

Grande, fine, intrépide et avide de passion, elle vacille, tel un petit navire dans la tempête, elle hésite entre deux destins : se laisser emporter vers le sud, vers ce Londres qui brille, dans la nuit violente qui fait oublier le jour où l’on est trop seul, où tout est trop cher, où le travail manque. Ou se fracasser contre les falaises de l’île natale, dans cet archipel des Orcades battu des vents dont la vie rude lui semble vide et lui fait peur. 
Elle l’ignore encore mais il existe une troisième voie : écouter résonner l’appel qui la hante, qui vient toucher cette part d’elle assoiffée de grand large, de grand air, de grande beauté. Non pas rester mais revenir. Choisir.
Troquer la bouteille assassine contre une thermos de café fort, troquer l’observation narquoise et éperdue de la faune des nuits de fêtes tristes pour la contemplation des étoiles et des nuages, et l’inventaire des derniers spécimens de râle des genêts, un oiseau nocturne comme elle, menacé comme elle, farouche comme elle.
Sa voie s’appelle l’écart. C’est l’humble nom d’une bande côtière où les animaux sauvages et domestiques peuvent se côtoyer loin des regards, où folâtrent des elfes ivres d’embruns.

L'Ecart est le premier livre d'Amy Liptrot, et même s'il est présenté comme un roman ce n'en est pas un, car il tient bien plus du récit introspectif, du voyage initiatique, d'une itinérance émotionnelle.

Amy vit depuis 10 ans à Londres et consomme beaucoup trop d'alcool, se mettant gravement en danger physiquement, socialement et sentimentalement.
Dans un moment de lucidité au coeur de cette période auto-destructrice celle-ci entame un sevrage avec les Alcoliques Anonymes, dans la continuité duquel, pour éviter les risques de rechute très présents, elle décide d'aller se ressourcer sur ses terres natales, dans les îles Orcades (archipel d'environ 70 îles, situé au nord de l'Ecosse).

Amy Liptrot partage en toute transparence et intensité sa chute, ses dérives, les dangers de la ville, mais aussi la dureté des éléments auxquels elle se trouve confrontée, l'émotion qu'entraîne son retour aux sources, ce que cela ravive et apaise.
C'est au coeur de cette nature sauvage à préserver, submergée par la beauté et l'austérité de cette puissance qui la dépasse,  chatouillée par le manque et enveloppée de solitude, traquant un oiseau insaisissable et menacé, qu'elle va peu à peu reprendre conscience d'elle-même, du temps, de la fragilité des choses, et enfin se ré-apprivoiser.  

L'Ecart c'est l'histoire de ce combat courageux et permanent, ainsi que la découverte de ces îles qui m'étaient jusque-là inconnues, lieux venteux et isolés 
qui donnent envie d'aller s'y perdre pour s'y retrouver, comme cette jeune femme qui vous emporte par la sincérité de son récit et la force de ses mots.
C'est un livre que l'on referme chargé(e) d'embruns et touché(e) par le témoignage honnête intense et pudique d'Amy Liptrot; par son chemin vers la sobriété, la reconstruction et la paix, allant de l'autocritique jusqu'à un certain pardon salutaire, une victoire prudente, une saine ivresse de vivre.

"Depuis que je suis abstinente, j'ai découvert que la vie"normale" peut m'étonner et me rendre heureuse. Dans certaines situations, la réalité peut même devenir totalement hallucinante. Quand je flotte sur le ventre dans l'eau glacée de la Mer du Nord, gainée de néoprène et respirant par un tuyau en plastique, j'ai l'impression d'avoir ouvert dans ma maison une porte dont je n'avais jamais remarqué l'existence.
La vie est bien plus vaste et bien plus riche que je le croyais."


L'auteure >> Surnommée « la femme du Roi caille » par les soixante-dix autres résidents de la petite île de Papay, Amy Liptrot, née en 1986, est retournée à Orkney pour travailler avec la Société Royale de protection des oiseaux. Elle y enregistre et documente des informations sur le Roi caille – un oiseau rare et secret qui construit son nid dans les hautes herbes et fait le bruit d’une cuillère traînée contre un égouttoir à vaisselle.
Elle est la lauréate du PEN Ackerley Prize 2017 et du Wainwright Prize 2016. "L’écart" est son premier roman. 
Les éditions Globe: http://www.editions-globe.com/

12 octobre 2018

ET J'ABATTRAI L'ARROGANCE DES TYRANS - Marie-Fleur ALBECKER

Et j'abattrai l'arrongance des tyrans

En 1381, la grande peste et la Guerre de Cent ans ont ruiné le royaume d'Angleterre. Quand le roi décide d'augmenter les impôts, les paysans se rebellent. Parmi les héros de cette première révolte occidentale : John Wyclif, précurseur du protestantisme, Wat Tyler, grand chef de guerre, John Ball, prêtre vagabond qui prône l'égalité des hommes en s'inspirant de la Bible. Mais on trouve aussi des femmes, dont Joanna, une Jeanne d'Arc athée, qui n'a pas sa langue dans la poche et rejoint cette aventure en se disant que, puisque l'on parle d'égalité, il serait bon de parler d'égalité homme-femme...

Ah en voilà un premier roman original qui sort des sentiers battus de cette rentrée littéraire!

Ce voyage historique et féministe fait le récit d'une révolte sociale qui a vraiment eu lieu au moyen-âge en Angleterre, alors que des paysans furieux d'une énième et injuste augmentation de l'impôt, décident d'aller faire savoir leur mécontentement à leurs infatués dirigeants.
Un soulèvement qui offre à Johanna Ferrour, pétrie d'ennui et rongée par une brûlante envie d'évasion, l'occasion de fuir son quotidien (et son violeur de mari) assommant, pour enfin exister, défendre son statut de femme et revendiquer des droits.
Et à travers le parcours de Johanna, ce sont les rapports de domination, la relation au corps, la transparence d'une femme et l'évolution de la condition féminine que l'auteure expose et interroge.


Et j'abattrai l'arrogance des tyrans est un roman d'initiation enlevé et assez culotté (...) qui traîte intelligemment (et avec une bonne dose d'humour) d'engagement, de violence, d'exaspération face à la servitude imposée, d'échec et d'individualité au coeur du collectif.
Marie-Fleur Albecker semble habitée par la colère et l'envie de justice qui anime ses personnages, et nous fait réaliser combien passé et présent se font toujours écho, les gouvernants ayant finalement peu changé de méthodes, le peuple étant considéré comme une source de revenus le ressentiment se montre intemporel... 

Documenté (l'auteur(e) est prof d'histoire) et truffé d'anachronismes/parallèles adroits et pertinents permettant une belle démonstration de la répétition de l'histoire, mêlant une langue classique à une plus contemporaine et parfois crue, ce livre est franchement réjouissant (malgré quelques digressions un peu longuettes parfois), et fait de Marie-Fleur Albecker une sorte d'alter-ego féminin de Jean Teulé. U
n vrai pari de la part de la maison d'édition, dont je salue l'audace.

"Alors voilà, Johanna a pris la hache. Elle va exercer elle-même, directement, la justice, mais aussi la violence.
Elle n'est plus elle-même, elle est un symbole. Est-ce que c'est si simple que cela? Est-ce que l'on déboulonne une société millénaire avec des marches pacifiques? Peut-être parfois, quand tous les éléments sont réunis, et puis après: on vote des lois, on signe des actes de papier qui disent que les pauvres, les serfs, les intouchables, les moches, les femmes, les vieux sont moins que rien; et puis ensuite fermez vos gueules, travaillez dur, vous réussirez peut-être mais en attendant nous tenons toujours le pouvoir. (...) 
Qu'est-ce que cela veut dire, au fond, la violence? Le Christ lui-même n'a-t-il pas perdu patience devant l'outrage des marchands du Temple? Est-ce violence ou justice que d'exécuter les plus puissants des puissants une fois pour toute? Est-ce justice ou ou violence que la mort de Charles devant les murailles de Poitiers parce qu'il était orphelin (...)
Est-ce justice que les gueux doivent mourir pour par milliers pour les intérêts des puissants? Est-ce justice d'avoir tenu dans ses mains le sang qui coulait entre ses jambes après une journée de travail pour le seigneur? Est-ce justice d'avoir dû épouser son violeur? Est-ce justice de devoir payer chaque année le peu d'argent gagné à la sueur de son front au seigneur? Est-ce justice que les paysans meurent dix, quinze, vingt ans plus tôt que leurs seigneurs? Est-ce justice ou est-ce violence? Combien de votre sang et de votre sueur versés avant que vous disiez non?
Retour à l'envoyeur."

L'auteure >> Marie-Fleur Albecker est née en 1981. Elle enseigne l’histoire et la géographie.

27 septembre 2018

LEURS ENFANTS APRÈS EUX - Nicolas MATHIEU

Leurs enfants après eux

Août 1992. Une vallée perdue quelque part dans l’Est, des hauts-fourneaux qui ne brûlent plus, un lac, un après-midi de canicule. Anthony a quatorze ans, et avec son cousin, pour tuer l’ennui, il décide de voler un canoë et d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté, sur la fameuse plage des culs-nus. Au bout, ce sera pour Anthony le premier amour, le premier été, celui qui décide de toute la suite. Ce sera le drame de la vie qui commence.
Avec ce livre, Nicolas Mathieu écrit le roman d’une vallée, d’une époque, de l’adolescence, le récit politique d’une jeunesse qui doit trouver sa voie dans un monde qui meurt. Quatre étés, quatre moments, de Smells Like Teen Spirit à la Coupe du monde 98, pour raconter des vies à toute vitesse dans cette France de l’entre-deux, des villes moyennes et des zones pavillonnaires, de la cambrousse et des ZAC bétonnées. La France du Picon et de Johnny Hallyday, des fêtes foraines et d’Intervilles, des hommes usés au travail et des amoureuses fanées à vingt ans.
Un pays loin des comptoirs de la mondialisation, pris entre la nostalgie et le déclin, la décence et la rage.

Bienvenue à Heillange, ville oubliée (et imaginaire) de Lorraine, autrefois prospère grâce aux hauts fourneaux désormais éteints.
Nous y 
traversons les étés 1992, 1994, 1996 et 1998, en compagnie d'Anthony, son cousin, Hacine, Stéphanie, ou encore Clem. Des ados qui cherchent leur place, découvrent leurs premiers émois, connaissent leurs premières fêtes, leurs premiers dérapages, traversent leurs premières épreuves.
Roman social et politique, Leurs enfants après eux (mazette, quel titre!) est le portrait d'une région et d'une génération traversant l'adolescence dans une petite ville de province désindustrialisée qui périclite et vivote entre ennui/frustration, alcool/drogue, chômage et débrouille. 
C'est le livre des illusions perdues et du désoeuvrement, d'une latence, d'une colère qui gronde et d'un espoir nourrit par ces jeunes désireux d'échapper au déterminisme social, de partir se réinventer ailleurs et échapper au destin de leurs parents résignés sur lesquels ils portent un regard parfois âpre et sans concession. 

Leurs enfants après eux est un roman humain à la grande force narrative mettant en avant des personnages on ne peut plus ordinaires, avec leurs qualités et défaillances, étouffés par le quotidien sous le ciel pesant et sans horizon d'une France reculée, déchue, victime d'un naufrage généralisé.
Ceci dans une époque parfaitement décrite à travers des évènements historiques et des repères musicaux qui nous ramènent à nos propres souvenirs, voire viennent réveiller en nous quelques regrets.

Dans une incroyable écriture, rythmée, fluide et dense, Nicolas Mathieu livre un roman fort, juste, ultra réaliste et hyper maîtrisé.
En un mot comme en cent: magistral.

Leurs enfants après eux a reçu le 
Prix Blù Jean-Marc Roberts 2018, la Feuille d'or de la ville de Nancy prix des Médias France Bleu-France 3-L'Est Républicain 2018 et figure sur la première liste du Prix Goncourt, du Prix de Flore et du Prix Médicis. 
Il fait aussi partie des cinq finalistes du Prix du roman des étudiants France Culture-Télérama 2018.


"On mourait maintenant à feu doux, d’humiliation, de servitudes minuscules, d’être mesquinement surveillé à chaque stade de sa journée; et de l’amiante aussi. Depuis que les usines avaient mis la clef sous la porte, les travailleurs n’étaient plus que du confetti. Foin des masses et des collectifs. L’heure, désormais, était à l’individu, à l’intérimaire, à l’isolat. Et toutes ces miettes d’emplois satellitaient sans fin dans le grand vide du travail où se multipliaient une ribambelle d’espaces divisés, plastiques et transparents : bulles, box, cloisons, vitrophanies."

L'auteur >> Nicolas Mathieu est né à Épinal en 1978. Après des études d'histoire et de cinéma, il s'installe à Paris où il exerce toutes sortes d'activités instructives et presque toujours mal payées. En 2014, il publie chez Actes Sud Aux animaux la guerre, adapté pour la télévision par Alain Tasma. Aujourd'hui, il vit à Nancy et partage son temps entre l'écriture et le salariat (il continue à exercer une activité professionnelle en parallèle et travaille à mi-temps chez ATMO Grand Est, l’agence de surveillance de la qualité de l’air, en tant que community manager). Son troisième roman est en projet.

14 septembre 2018

AVEC TOUTES MES SYMPATHIES - Olivia de LAMBERTERIE

Avec toutes mes sympathies

"Les mots des autres m’ont nourrie, portée, infusé leur énergie et leurs émotions. Jusqu’à la mort de mon frère, le 14 octobre 2015 à Montréal, je ne voyais pas la nécessité d’écrire. Le suicide d’Alex m’a transpercée de chagrin, m’a mise aussi dans une colère folle. Parce qu’un suicide, c’est la double peine, la violence de la disparition génère un silence gêné qui prend toute la place, empêchant même de se souvenir des jours heureux.
Moi, je ne voulais pas me taire.
Alex était un être flamboyant, il a eu une existence belle, pleine, passionnante, aimante et aimée. Il s’est battu contre la mélancolie, elle a gagné. Raconter son courage, dire le bonheur que j’ai eu de l’avoir comme frère, m’a semblé vital. Je ne voulais ni faire mon deuil ni céder à la désolation. Je désirais inventer une manière joyeuse d’être triste.
Les morts peuvent nous rendre plus libres, plus vivants."

J'aime beaucoup Olivia de Lambertie. Sa sensibilité me parle et fait que je fonce en souvent sur les titres dont elle parle avec enthousiasme (sur France 2, dans ELLE ou au Masque et la Plume).   
Quand j'ai appris qu'elle avait pris la plume, j'étais heureuse à l'idée de la lire et aussi parce que je me doutais du sujet. En effet, je me souviens d'une conversation que nous avions eue, elle et moi, durant une période délicate de ma vie, et dans cet échange il y avait Alex, et certains mots de ce récit.
Et ces mots, je les trouvais déjà bouleversants. Bouleversants de douceur, débordants d'un amour au-delà de tout, 
d'une tendresse infinie.

Dans Avec toutes mes sympathies, Olivia de Lambertie évoque avec élégance son frère disparu mais toujours présent. Elle s'adresse à lui sans amertume aucune, en même temps qu'elle nous en parle, pour nous faire entendre ce qui peut paraître inexplicable à certains: oui, on peut avoir tout pour être heureux et décider de mourir. Car Alexandre souffrait d'une maladie, la dysthymie, qui semble flotter dans l'ADN familial, et le diagnostic a tardé à venir.
Avec tout cela, ce récit aurait pu être plombant. Et c'est là qu'Olivia de Lambertie fait fort, car malgré la sidération et la tristesse, l'immense vide, l'intolérable manque qui va jusqu'à faire physiquement mal, ce livre est un véritable élan de vie.
C'est le sourire aux lèvres que cette optimiste nostalgique nous raconte, dans un récit pudique, juste, tendre et poignant l'histoire de ce frère si attachant, de leur lien, de leur famille.
Elle aborde également sans détour son rôle de critique littéraire, et l'incapacité à faire entrer une seule phrase lue dans une tête assiégée par des souvenirs, des questions, des monologues, révoltée par ce deuil que l'on ne veut pas faire (je suis bien d'accord Olivia, quelle horrible expression), dans une période où de toute façon on n'arrive à rien. 
Ces moments où les repères sont sortis de leurs axes, où l'équilibre est précaire, où l'on tente de se raccrocher au moindre signe, de consulter toute personne susceptible de nous dire ce que l'on a envie d'entendre.
Et où, aussi et surtout, malgré la douleur et les fêlures, nous submerge 
l'envie de préserver et célébrer la joie coûte que coûte et vaille que vaille, pour ceux qui restent et font tenir.

Avec toutes mes sympathies est un livre dans lequel on sent à chaque page la nécessité viscérale d'écrire, pas seulement dans la volonté de tenir une promesse faite à ce frère famboyant disparu trop tôt, mais surtout celle de lui offrir une immuable existence de papier.


"Un rien m’entame, un rien m’enchante, ai-je coutume de dire. La bonne blague, tout m’entame. Ma tête est folle et pleine d’effroi. Dans une interview pour le New York Times, Emmanuel Carrère affirme qu’on ne doit écrire que les histoires que personne d’autre ne pourrait écrire. Ce legs immatériel que tu m’as laissé vaut de l’or. Ce truc si important pour moi, oser, moi douteuse de tout et d’abord de moi-même. Ce livre qui n’aurait jamais dû exister, puisque tu n’aurais jamais dû mourir."


L'auteure >> Olivia de Lamberterie est journaliste à Elle, chroniqueuse littéraire à « Télématin » sur France 2, au « Masque et la plume » sur France Inter et correspondante pour Radio Canada.
Les éditions Stock: http://www.editions-stock.fr/

03 septembre 2018

LA PAPETERIE TSUBAKI - OGAWA Ito

Papeterie-Tsubaki-768x1211

Hatoko a vingt-cinq ans et la voici de retour à Kamakura, dans la petite papeterie que lui a léguée sa grand-mère. Le moment est venu pour elle de faire ses premiers pas comme écrivain public, car cette grand-mère, une femme exigeante et sévère, lui a enseigné l’art difficile d’écrire pour les autres.
Le choix des mots, mais aussi la calligraphie, le papier, l’encre, l’enveloppe, le timbre, tout est important dans une lettre. Hatoko répond aux souhaits même les plus surprenants de ceux qui viennent la voir : elle calligraphie des cartes de vœux, rédige un mot de condoléances pour le décès d’un singe, des lettres d’adieu aussi bien que d’amour. A toutes les exigences elle se plie avec bonheur, pour résoudre un conflit, apaiser un chagrin.
Et c’est ainsi que, grâce à son talent, la papeterie Tsubaki devient bientôt un lieu de partage avec les autres et le théâtre des réconciliations inattendues.

Et voici la douceur de cette rentrée littéraire signée Ogawa Ito, auteure, entre autres jolis titres, du Restaurant de l'Amour retrouvé (best seller adapté depuis au cinéma au Japon)!

Hatoko revient à Kamakura après des années d'absence (et de silence) pour reprendre la papeterie, 
et les activités d'écrivain public, de sa grand-mère décédée. Un rôle plus important qu'il n'y paraît, exigeant attention, respect et empathie, pour répondre au plus près aux attentes/émotions des clients venus se confier à elle. 
Hatoko croise des vies, écoute, s'imprègne, puis choisit avec soin le papier, la plume, l'encre idoines et se lance dans un rituel ancestral avec application et concentration. 
Elle prolonge ainsi la mémoire de cette grand-mère sévère mais aimante dont elle est restée éloignée par trop de non-dits, et retrouve petit à petit son chemin en marchant dans ses pas.

Ogawa Ito prouve ici encore son incroyable capacité à nous faire voyager (et nous mettre l'eau à la bouche) et à nous immerger dans l'univers de personnages communs, sincères et passionnés. 
Elle fait ici une retranscription poétique de la beauté de la calligraphie où chaque feuille est unique et la moindre erreur irrémédiable, à l'ère où nous n'écrivons plus beaucoup à la main mais en tapant sur des claviers, avec la possibilité d'effacer et recommencer ad libitum.
Et nous fait un tableau de plusieurs solitudes qui se côtoient, se découvrent et se soutiennent. 

Apaisant, plein de délicatesse et de senteurs, La Papeterie Tsubaki est un roman frais et poétique qui vous fera oublier la grisaille de cette rentrée.

"J'ai ouvert la bouteille d'encre sépia; quand j'y ai plongé la plume en verre, les fines rainures se sont aussitôt emplies d'encre. La plume aussi transparente qu'une stalactite il y a un instant encore prenait à vue d’œil des nuances de feuilles mortes."

L'auteure >> Ogawa Ito est née en 1973. Elle chante (et écrit des chansons pour le groupe de musique Fairlife), écrit des livres pour enfants, des articles pour des magazines de cuisine et de voyage.
A découvrir aux Editions Philippe Picquier ses trois précédents titres: Le Restaurant de l'amour retrouvé, Le Ruban et Le Jardin arc-en-ciel.