BLABLABLAMIA

23 septembre 2017

LA PETITE DANSEUSE DE QUATORZE ANS - Camille LAURENS

Petite danseuse de 14 ans

« Elle est célèbre dans le monde entier mais combien connaissent son nom ? On peut admirer sa silhouette à Washington, Paris, Londres, New York, Dresde ou
Copenhague, mais où est sa tombe ? On ne sait que son  âge, quatorze ans, et le travail qu’elle faisait, car c’était déjà un travail, à cet âge où nos enfants vont à l’école.
Dans les  années 1880, elle dansait comme petit rat à l’Opéra de Paris, 
et ce qui fait souvent rêver nos petites filles n’était pas un rêve pour elle, pas l’âge heureux de notre jeunesse. Elle a  été renvoyée après quelques années de labeur, le directeur  en a eu assez de ses absences à répétition. C’est qu’elle avait un autre métier, et même deux, parce que les quelques sous gagnés à l’Opéra ne suffisaient pas à la nourrir, elle ni sa  famille. Elle était modèle, elle posait pour des peintres ou des sculpteurs. Parmi eux il y avait Edgar Degas. »

Qui était-elle et qu'est-elle elle devenue, cette jeune fille de quatorze ans qui a posé pendant des heures pour Edgar Degas afin qu'il en fasse cette statue autour de laquelle je me souviens avoir tourné à plusieurs reprises au musée d'Orsay (enfin, une copie en bronze, car l'original, en cire, se trouve dans une collection privée aux USA)?
Je ne m'étais jamais posé la question, à vrai dire je ne l'avais jamais trouvée franchement jolie, mais touchante, par la solitude qui s'en dégageait et son regard perdu, mais je ne savais rien d'elle alors.

Camille Laurens est partie sur ses traces ainsi que sur celles de la création de cette statue qui provoqua les foudres du public et de certains critiques d'art en 1881.
Quelles étaient les réelles intentions de Degas en modifiant sa morphologie? Que voulait-il dénoncer? La laideur qu'entraîne la perte prématurée d'une innoncence piétinée?  
Car Marie van Goethem n'avait que quatorze ans, n'était encore qu'une enfant mais devait déjà travailler dur. Une enfant devant danser pendant des heures et jouer de ses charmes/s'offrir aux regards et aux mains d'hommes riches et malsains pour aider sa famille à survivre. 

Après cela, aucun moyen de retracer son parcours, de même retrouver sa sépulture, évaporée comme si elle n'avait jamais existé, comme bon nombre de petits rats de l'Opéra qui furent traitées comme de simples consommables, avec l'accord de leurs parents.

L'art comme dénonciateur offrant au passage un bout d'éternité à ces jeune filles dont l'innocence a été bafouée.
Et l'art révélateur, car si le destin de Marie van Goethem a touché Camille Laurens c'est aussi parce qu'il a fait écho à son histoire familiale, son arrière grand-mère et sa grand-mère ayant appartenu à la même classe populaire parisienne.
Ce qui ajoute une part d'intime à ce livre entre enquête sociale, artistique et profondément humaine, débordant à chaque page d'une véritable et poignante empathie envers cette enfance privée d'innocence.

"En sculptant en criminelle cette petite danseuse, ne tend-il pas un miroir aux spectateurs qui poussent des cris à sa vue? Ceux qui décodent les signes émis par la statuette - mal, vice, perdition - n'ont-ils pas ainsi l'occasion de les interpréter à l'aune de leur propre vie ou de la société qu'ils ont construite? Cette enfant maladive n'aurait-elle pas un autre destin si il n'y avait pas d'hommes pour la dévoyer ni de femmes pour la mépriser? En effet si Degas a accentué son côté animal, il a pris soin d'en faire autant avec les clients des bordels qu'il a peints - messieurs ventripotents à groin de cochon et front bas - dans le même souci de dénoncer l'hypocrisie sociale. (...)
Ce sont bien ces hommes respectés qui, à leur manière modèlent des Marie van Goethem et créent des "criminelles" - des victimes, en réalité. Et la gêne de nombreux visiteurs de l'exposition de 1881 provient de ce qu'ils sont eux-mêmes des abonnés de l'Opéra, qui voient soudain l'objet de leurs désirs privés étalé publiquement, et comme enlaidi par leur propre perversion."

L'auteur(e) >> Romancière, essayiste, Camille Laurens a publié une vingtaine d’ouvrages, parmi lesquels Dans ces bras-là (prix Femina 2000) et Celle que vous croyez (Gallimard, 2016). Elle est traduite dans plus de trente pays.


10 septembre 2017

UNE HISTOIRE TROP FRANÇAISE - Fabrice PLISKIN

Une_histoire_trop_franc_aise

«  C’est le triste particularisme de notre entreprise.
Nous pratiquons le mensonge et la fraude. »
Fondée par un homme de gauche, la société Jodelle Implants vend des prothèses mammaires aux femmes du monde entier. Véritable «  laboratoire d’innovation sociale  », elle se distingue par la diversité de ses employés, ses hauts salaires ou sa crèche d’entreprise. Ici, chaque matin, le PDG envoie aux cent vingt salariés un poème de La Fontaine ou de Rimbaud.
Lorsque Louis Glomotz, critique littéraire au chômage, y trouve un emploi, il est loin de se douter que cette façade humaniste cache une réalité toxique, et qu’il va se retrouver au cœur d’un scandale sanitaire mondial.

Inspirée de faits réels, le scandale des prothèses mammaires toxiques PIP, Une histoire trop française nous plonge dans ce que l'industrie a de plus sale, immoral.

Jean Jodelle est chef d'entreprise, un chef d'entreprise humaniste, proche de ses employés qu'il chouchoute, auxquels il envoie un poème chaque matin, et avec lesquels il organise des séances de "team building" pour renforcer la solidarité et la fidélité au sein de son entreprise par ailleurs peu consciencieuse.
Car Jean Jodelle est aussi un patron jouant, par souci d'économie/de profit, avec la vie de milliers de femmes, se croyant suffisamment malin pour contourner les contrôles et les lois, forçant la complicité de ses employés, pratiquant l'intimidation discrète, maîtrisant la manipulation.

Jodelle Implants met donc la vie de milliers de femmes en danger/en a déjà bousillé quelques unes et ses employés sont quotidiennement partagés entre leur conscience et l'appât du gain, du confort, des avantages, le bien-être de leur famille, les études des enfants à venir, la belle maison, la grosse voiture etc...
Animés par la crainte du scandale, et la peur de tout perdre mais réveillés en pleine nuit par ce qui leur reste de moralité, certains craquent mais cèdent à la pression du groupe. Y aura-t-il un mouton noir (
celui qui apparaît comme le méchant n'est pas toujours celui qui devrait l'être...) dans le troupeau?

Ce roman, brut, nerveux, drôle, cynique, et un brin caricatural, se lit vite et reste en tête car saisissant malgré certains thèmes peu approfondis (le couple, la montée du racisme, les familles recomposées, la solitude...). Il entraîne une vraie réflexion sur ce que nous nous voyons accepter et nous fait parfois nous éloigner de nos valeurs, sur ce qui pousse certaines personnes à mettre en danger la vie d'autrui dans leur seul intérêt pécunier.

Je dois admette que cette lecture a eu une résonance probablement particulière, en plein milieu de cet été où il était question d'un médicament que je prends tous les matins... car elle m'a évidemment fait penser à cette industrie pharmaceutique qui prend souvent des libertés avec notre santé, assure qu'il n'y a pas de risques encourus, jusqu'à ce que les scandales éclatent et qu'il soit trop tard pour nombre d'entre nous...

"Nous pratiquons le mensonge et la fraude.
Nous fabriquons des prothèses mammaire avec un gel de silicone non réglementaire (...).
N'allez pas croire que nous fraudons dans la joie, le coeur léger. Les problèmes de conscience, ça vous bouffe de l'intérieur, comme dit Christine Galvez, notre responsable des achats. Le mensonge est notre maladie professionnelle, avec, pour les uns, l'eczéma, l'insomnie, les pertes d'équilibre, les crises d'angoisse ou de tétanie; pour d'autres la dépression, le dégoût de soi - ou pire. Certains parmi nous consultent des spécialistes. (...)
Comme tous les Français, nous vivons dans la peur du déclassement. Nous redoutons que nos enfants et petits-enfants vivent moins bien que nous. Chez Jodelle, nous avons la sécurité de l'emploi. Pas de plan de licenciement déguisé en plan de sauvegarde, pas de réduction de la masse salariale, nulle suppression de poste, mais un éternel printemps syndical. Si vous ne faites pas de bêtises, vous êtes là pour quarante ans, affirme Willy Duclos. Ici, tous les départs à la retraite sont remplacés. Innombrables sont nos avantages sociaux: plan d'épargne, participation aux bénéfices, primes en veux-tu en voilà, pour les vacances, les mariages, les naissances.
Quand nos concurrents, ceux de Sebbin, d'Eurosilicone ou de Polytech Aesthetics, sont payés au lance-pierre, nous touchons de forts salaires. 
De quoi donner envie de faire l'autruche".

L'auteur >> Fabrice Pliskin est né à Boulogne Billancourt le 27 mars 1963. Après des études de lettres, il entre au service culturel du Nouvel Observateur. Il est également l'auteur de plusieurs ouvrages, tous parus chez Flammarion : Monsieur météo (1998), Toboggan (2001), L'Agent dormant (2004), Le juif et la métisse (2008).

30 août 2017

LES TERRES DÉVASTÉES - Emiliano MONGE

 

terres dévastées

Au milieu de la nuit et de la jungle mexicaine, des projecteurs s'allument : un groupe de migrants, trahis par leurs passeurs, est pris d'assaut par des trafiquants. Certains sont exécutés ; les autres, triés selon le sort qui leur est réservé, sont stockés dans des camions pour être livrés dans les montagnes alentour. 
Sous la direction des deux chefs de bande, Estela et Epitafio, les convois prennent la route des montagnes. Façonnés par un passé que l'on devine odieux, ces amants contrariés jouissent de leur pouvoir et des souffrances qu'ils infligent. Obsédés l'un par l'autre, ils tentent vainement de communiquer, de se dire leur amour et leurs espoirs d'une nouvelle vie. 

Les Terres Dévastées est une histoire de migrants (aussi nommés "sans-nom" ou "sans-Dieu") dans la jungle en Amérique du Sud, mais elle pourrait tout autant se dérouler en Europe. 

Une histoire dont il est difficile de parler tant ce roman est déstabilisant dans sa construction, son écriture serrée, précise, et son style lyrique, tragique, shakespearien.
Le regard impitoyable que porte Emiliano Monge en abordant des réalités effrayantes, dérangeantes et authentiques laisse son lecteur assommé une fois la dernière phrase lue.

Des terres dévastées, comme les vies des nombreux migrants partis pleins d'espoir qui finissent par approcher de leur but, épuisés, et se trouvent trahis par leurs passeurs, se voient privés d'individualité, déshumanisés, torturés, volés, violés, devenus simples marchandises, jaugés à leur taille/poids/force/beauté. 
Epitafio et Estela (dont les noms n'ont pas été choisis par hasard) sont des trafiquants qui font commerce de la misère de l'autre, sans scrupules, avec haine et violence.
Sourds à la souffrance de leurs prochains comme sourds l'un à l'autre, puisqu'ils ne parviennent jamais à communiquer alors qu'ils font routes séparées, obsédés l'un par l'autre, chacun dans son camion chargé de ces êtres humains niés, balotés.
Et c'est étrange, ces sentiments qui surgissent, au milieu de ce chaos, l'espoir et cet amour brûlant entre ces deux personnages si froids et incapables d'empathie.

Allégorie de l'Enfer, le texte, brutal et révoltant, est entrecoupé d'extraits de La Divine Comédie de Dante, ainsi que de témoignages de migrants recueillis par des ONG. Et au fil des pages monte un immense sentiment de colère/malaise/écoeurement voire de honte face à ce que certains de nos semblables sont capables de faire, et le plaisir qu'ils y trouvent.
Un livre
oppressant, exigeant, dur et essentiel, qui a remporté le prix Elena Poniatowska, l'un des plus importants prix littéraires sud-américains.

"Parfois cela se passe en plein jour, mais là, c'est la nuit. Au milieu d'un terrain découvert que les habitants des villages alentour appellent Ojo de Hierba, oeil d'herbe, une clairière cernées d'arbres trapus, de lianes primitives et de racines qui affleurent comme des artères, on entend soudain un sifflement, le crissement d'un moteur à essence qu'on allume, puis quatre énormes projecteurs déchirent la pénombre.
Effrayés, ceux qui viennent de très loin s'arrêtent, se tassent, et tentent de s'observer l'un l'autre: les puissants projecteurs, cependant, les aveuglent. Alors ils se rapprochent, les femmes des enfants, les enfants des hommes, et eux qui marchent depuis plusieurs jours se mettent à chanter leurs terreurs.

Quelqu'un a sifflé et les lumières se sont
allumées... nous ne pouvions voir devant
nous... nous nous sommes serrés les uns contre 
les autres... rien que des corps effrayés."

L'auteur >> Emiliano Monge est né à Mexico en 1978. Ancien éditeur et journaliste, il est l’auteur de trois romans remarqués et fait partie des «Bogota39», les 39 meilleurs auteurs d’Amérique du Sud de moins de 40 ans désignés par le Hay Festival. Les Terres Dévastées a été traduit dans plusieurs pays.

22 août 2017

POURQUOI JE N'AI PAS ECRIT DE FILM SUR SITTING BULL - Claire BARRÉ

Sitting Bull

Je pars pour le Dakota du Sud. Direction Amsterdam, puis Minneapolis, ou un troisième avion m'emmènera à Rapid City, ville située aux pieds des Black Hills, en plein territoire indien. Là-bas, une voiture de location m'attend. Je vais conduire jusqu'à la petite ville de Deadwood, pour y rejoindre l'hôtel que j'ai réservé en ligne, il y a quelques mois. L'établissement s'appelle le Mineral Palace Hotel & Gaming et possède son propre casino. Alors que l'avion décolle, mon esprit continue à s'interroger, à revenir en boucle sur tous les curieux événements qui m'ont poussée à entreprendre ce voyage.»
Quand Sitting Bull apparaît mystérieusement dans sa cuisine, Claire, scénariste parisienne et mère de deux enfants, cherche à décrypter le sens de cette vision... 
Sa quête la conduit d'abord chez une chamane russe, puis auprès d'Ernie LaPointe, l'arrière-petit- fils du célèbre chef indien.

Que faire quand feu un chef et médecin de la tribu des Lakota (Sioux) vient squatter un de vos angles de vision 4 jours durant? C'est la question à laquelle Claire Barré a dû répondre, avec toute l'ouverture d'esprit, le coeur et l'intelligence qui la caractérisent.
Et alors qu'elle aurait pû être tentée de garder cela pour elle et son cercle intime, c'est avec une grande sincérité qu'elle partage les semaines qu'elle a vécues entre incrédulité, curiosité et spiritualité pour essayer de percer le mystère de cette apparition.

Nous l'accompagnons donc d'abord chez Elena Michetchkina, chamane russe à Paris, qui lui fera faire ses premiers voyages au son d'un tambour, et lui permettra de se découvrir elle-même chamane.
Puis aux Etats-Unis dans le Dakota du Sud, chez Ernie LaPointe, arrière petit-fils de Sitting Bull, qui la recevra et l'écoutera avec sourire et bienveillance, lui faisant parcourir les terres et le passé de son ancêtre. Terres/réserves sur lesquelles Claire se verra confrontée à la réalité de la vie des amérindiens, dont le génocide n'a toujours pas été reconnu, un peuple en souffrance, délaissé, rejeté, à la dérive (où le taux de suicide chez les jeunes atteint de tristes records).

Mais alors avec tout ça, me demanderez-vous (du moins j'imagine, vu que l'on me l'a déjà demandé), quelle est donc au final la raison pour laquelle Claire Barré n'a pas écrit de film sur Sitting Bull comme elle en avait l'intention/pensait avoir été missionnée? 

Et bien je vous dirai d'oublier votre côté cartésien-qui-empêche-tant et de partir dans cette quête de sens, pleine d'âme, de respect/amour des autres (et de leur culture).
Une captivante et touchante quête fraternelle et spirituelle, qui enrichit et interpelle son lecteur avec douceur, réalisme, liberté et humanité, sur l'au-delà, les esprits, les vivants et les passerelles. 

  

"Quatorze mois plus tôt, m'est arrivée une chose étrange. 
L'adjectif est sans doute un peu faible. 
Ma vie est sortie de son axe, comme une funambule qui aurait décidé de faire un pas de côté. Sans prévenir, ni envoyer de signaux annonciateurs de métamorphose, elle a quitté les rails de la raison. Me déposant au coeur d'un paysage inconnu. 
Sans boussole. 
À la merci des tempêtes et des aurores boréales."


L
'auteur(e) >> Après une formation de comédienne au Cours Simon, Claire Barré joue et écrit pour le café-théâtre et le théâtre. Un passage au Point-Virgule lui permet de se faire repérer par un producteur et de travailler pour « Les Minikeums ». Reçue au concours du Conservatoire européen d'écriture audiovisuelle, elle y suit une formation de scénariste. En sortant, elle écrit pour différentes séries télé (TF1, France 2, Arte). En plus des ateliers d'écriture scénaristique qu'elle anime au CEEA, à la Fémis et à l'université Paris X, elle a reçu, en 2014, le Prix Sopadin du meilleur scénariste, pour son scénario sur la femme d'Oscar Wilde qui a été mis en ondes pour France Culture. Elle est aussi l'auteure de quatre romans , Ceci est mon sexe (Hugo, 2014), Baudelaire, le diable et moi(2015), Phrères (2016), et Pourquoi je n'ai pas écrit de film sur Sitting-Bull (2017), tous publiés aux Éditions Robert Laffont.

17 juillet 2017

AU JOUR LE JOUR - Paul VACCA

au jour le jour

Paris, 1842. Eugène Sue s'attaque à la rédaction des Mystères de Paris. Et soudain, sa vie devient le plus palpitant des romans-feuilletons...
Espérant trouver un nouveau souffle, Eugène Sue, feuilletoniste à succès, décide de s'aventurer dans les bas-fonds de la capitale, travesti en ouvrier. À quelques encablures seulement des beaux quartiers, il découvre, ébahi, la réalité poisseuse des faubourgs. Un monde nouveau s'ouvre à lui, baroque et hanté : celui de la pauvreté et du crime. De cette immersion naissent Les Mystères de Paris. Un succès miraculeux qui hypnotise la France entière, de l'ouvrier au ministre, et dont la rédaction quotidienne devient une aventure virevoltante mêlant dans un délicieux vertige la réalité à la fiction...

Eugène Sue est l'auteur des mythiques et impérissables Mystères de Paris (qui furent adaptés au théâtre et à l'écran à plusieurs reprises).
Mais, alors que je me souviens du plaisir ressenti à la lecture de ce roman-feuilleton, je ne me rappelle pas m'être à l'époque intéressée à la vie de leur auteur.
Merci donc à Paul Vacca d'avoir usé de ses talents de conteur (au meilleur de leur forme) pour plonger ses lecteurs/lectrices dans la vie romancée et agitée de ce dandy parisien, flambeur, séducteur, fils d'un médecin qui le destinait à lui succéder, et qui se lança dans l'écriture par défi et y resta par passion.

Et c'est peu dire que l'on se laisse entraîner de bon coeur dans les rues de Paris, des beaux quartiers pétris de mondanités aux bas fonds de la ville dont les habitants inspirèrent à Sue son feuilleton phare.
Paul Vacca dépeint 
avec esprit, dynamisme et vraisemblance le parcours de son personnage principal sur le chemin de la création, ainsi que l'époque qui a vu naître les romans-feuilletons et le bouillonnement social dans lesquels Sue évolue, tout en nous offrant de savoureux petits anachronismes/parallèles avec notre époque actuelle que l'on se plaît à deviner.

Un livre 
haut en couleurs, jusqu'à sa couverture. Un roman vivant, enlevé, cynique et bienveillant, léger en apparence mais documenté, référencé, incarné, plein d'humour et de finesse, qui rend un bel hommage à la littérature et à ses sources d'inspiration.
 
"Maintenant, pour Eugène, écrire n'est plus une pose, c'est devenu un engagement total. Il n'est plus l'infiltré du début, le voyeur extérieur dans le tapis-franc ou les ruelles obscures. Sa plume s'adoucit, s'attriste, compatit à mesure qu'il avance dans le feuilleton et dans sa connaissance des habitants des bas-fonds. (...)
Désormais on le reconnaît dans le quartier de la Cité. Fini l'incognito, il est devenu l'idole des faubourgs. 
Acclamé lorsqu'il arrive dans les bals de barrière, on le fait monter sur l'estrade, on salue le Sauveur!
Tout cela est un peu trop christique pour Eugène, mais il s'y prête de bonne grâce; il sent que cette reconnaissance-là fait honneur à ceux dont il parle."
 
L'auteur >> Paul Vacca est né en 1961 à Silver Spring, dans le Maryland. Romancier, scénariste et essayiste, il est l'auteur de La Petite Cloche au son grêle (Livre de Poche, 2013), Nueva Königsberg (Philippe Rey, 2009) et La Société du hold-up (Mille et Une Nuits/Fayard, 2012). Après Comment Thomas Leclerc 10 ans 3 mois et 4 jours est devenu Tom l'Éclair et a sauvé le monde (Belfond, 2015), Au jour le jour est son quatrième roman.

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16 avril 2017

VALET DE PIQUE - Joyce Carol OATES

Valet de pique

Quel auteur n’envierait le sort d’Andrew J. Rush? Écrivain à succès de romans policiers vendus à plusieurs millions d’exemplaires dans le monde, père de famille heureux, Andrew vit dans une petite ville du New Jersey où il trouve le calme nécessaire pour édifier son œuvre.
Mais Andrew a un secret que même ses plus proches ignorent : sous le pseudonyme de Valet de pique, il écrit des romans noirs, violents, pervers, romans qui scandalisent autant qu’ils intriguent le monde littéraire.
Cet équilibre tout en dissimulation qu’Andrew a patiemment élaboré va être menacé. Au départ, la plainte d’une voisine, Mme Haider, probablement un peu dérangée, qui l’accuse d’avoir plagié ses romans autopubliés. Parallèlement sa fille lui pose des questions gênantes après avoir trouvé des traces autobiographiques dans un roman du Valet de pique ; sa femme Irina est soupçonnée par Andrew d’entretenir une liaison avec un professeur de maths. Ces éléments menaçants vont réveiller chez Andrew des fantômes du passé, réveiller aussi la voix désormais plus insistante et terrifiante du Valet de pique…

Joyce Carol Oates est prolifique et cela ne cesse de me mettre en joie. 
Je n'ai pas (encore) pu/eu le temps de lire toutes ses dernières productions, mais je les garde précieusement, comme des valeurs sûres, parce qu'elle ne m'a jamais déçue. 

Ceci étant, j'ai refermé Valet de pique en me disant que ce n'était pas son meilleur livre, car certains thèmes (comme le plagiat, l'écriture sous anonymat...) auraient mérités d'être traités plus en profondeur.
Mais Joyce Carol Oates dans ce style millimétré, sec et précis qui la caractérise, signe malgré tout un (court) thriller psychologique efficace qui m'a rappelé un (court) roman traitant également du plagiat écrit par Stephen King (Vue imprenable sur jardin secret, devenu Fenètre secrète lorsqu'il a été adapté au cinéma en 2004). Stephen King dont
 le nom apparaît dans les pages de Valet de Pique, dans une intéressante et assez vertigineuse mise en abyme.

Joyce Carol Oates livre un récit très sombre sur les apparences qui dominent ce monde, et se révèlent souvent trompeuses, sur le secret, le processus d'écriture, la ligne ténue entre le génie et la folie, les pulsions violentes quand les digues lâchent. 
Son personnage principal, Andrew, a pourtant tout pour lui, auteur à succès, avec une belle maison, une belle voiture, une belle femme ayant renoncé à ses propres ambitions afin de se consacrer à son mari, une famille parfaite en apparence... Et pourtant...
En quelques pages Joyce Carol Oates nous démontre que tout équilibre, professionnel, personnel, mental, reste précaire.
Au final, un roman un peu boîteux mais qui reste redoutable (et bénéficie d'une excellente traduction).

"Étrange que, incapable d’écrire en tant que Andrew J. Rush et incapable de dormir, je puisse écrire des heures, dans une sorte de délire, en qualité de Valet de pique. Les pages défilaient. Ma respiration s’accélérait. Tu as trouvé la jugulaire! Pas de retour en arrière."

L'auteur(e) >> Joyce Carol Oates est née en 1938 à l'ouest du lac Erié. Son père travaillait pour la General Motors. Elle passe une enfance solitaire face à sa soeur autiste et découvre, lorsqu'elle s'installe à Detroit au début des années 60, la violence des conflits sociaux et raciaux. 
Membre de l'Académie américaine des arts et des lettres, titulaire de multiples et prestigieuses récompenses littéraires,parmi lesquelles le National Book Award, Joyce Carol Oates occupe depuis longtemps une place au tout premier rang des écrivains contemporains. Elle est l'auteure de recueils de nouvelles et de nombreux romans dont Les Chutes (prix Femina étranger en 2005), Mudwoman (meilleur livre étranger en 2013 pour le magazine Lire) et Carthage.

Les éditions Philippe Rey : http://www.philippe-rey.fr/unepage-home-home-1-1-0-1.html

30 mars 2017

LA DÉSOBÉISSANTE - Jennifer MURZEAU

La désobéissante

"En cette fin d'après-midi, l'épaisse pollution n'a pas eu tout à fait raison de l'éclat du crépuscule. Une douceur rose survit et se répand. Jeanne lui avait dit souvent la beauté des soirs d'été, la lumière qui décline, le rouge diffus qui se cache dans les nuages et s'étire dans leur souvenir. Bulle buvait les paroles, et jalousait. Car jamais elle n'avait pu contempler ce spectacle. Parce que ces soirs-là n'existaient plus, ils étaient obstrués. Le "secret des affaires' les avait étouffés."

Paris, 2050. Bulle découvre, catastrophée, qu'elle est enceinte. Autour d'elle, le monde est un naufrage. Sous des dômes, les plus riches se calfeutrent, ignorant les misérables qui se débattent audehors, rendus inutiles par l'automatisation. Le chômage a atteint 70%, la violence envahit les rues. Les plus dociles gobent leur Exilnox, les yeux voilés par des implants connectés. Sur les holordis, les murs, partout, brillent les pubs et les flashs info anxiogènes. Alors un enfant, là-dedans...

Avec La Désobéissante, son troisième roman, Jennifer Murzeau s'est essayée à la dystopie.
A vrai dire, en l'apprenant, je me suis dit que c'était risqué. Mais pourquoi pas... Et après lecture, je me dis qu'elle a franchement réussi son pari, car le genre lui permet de poser un regard encore plus cinglant que dans ses précédents romans sur les êtres humains et leurs travers, contre lesquels s'érigent toujours ses personnages principaux. 

Elle nous fait frémir en nous présentant un futur proche (2050 c'est demain...) ultra réaliste et glaçant, dans un Paris cerné par la pollution, où la violence n'a plus de limites, la pub est omniprésente, les inégalités irrattrapables, le quotidien frénétique, infantilisant et lobotomisant... 
Et c'est dans ce monde menaçant que Bulle se découvre enceinte, alors que son compagnon n'a plus de travail (et n'en aura plus jamais) et se retrouve en prison.
Renoncera-t-elle à cet enfant? Décidera-t-elle de lutter et partir à contre courant?

La Désobéissante est un manifeste pour la liberté, la solidarité et l'action face à l'abrutissement des masses qui nous guette (voire qui a déjà commencé...).
Jennifer Murzeau amène une jolie lumière au coeur de la noirceur annoncée en accordant une belle place à un optimisme qui nous file de plus en plus entre les doigts, et nous rappelle que nous sommes toujours en mesure de
refuser de devenir des moutons de panurge.

"On clique, on se repait de l’horreur, on se paye des frissons qui laissent sans voix et sans volonté, qui n’autorisent que l’émotion ou l’effroi. Pas d’analyse, jamais. Mais des flashs, des alertes, des urgences, tout un tas d’injonctions qui obligent l’attention et détournent la réflexion.
Vendre l’apocalypse, plutôt que penser la renaissance."

L'auteur(e) >> Jennifer Murzeau vit et travaille à Paris. Elle poursuit dans La Désobéissante une réflexion amorcée dans ses précédents romans, Les Grimaces (Léo Scheer 2012) et Il bouge encore (Robert Laffont 2014) sur les dérives de notre époque, l'aliénation et la liberté. La Désobéissante est son troisième roman.