BLABLABLAMIA

14 janvier 2018

DU TOUT AU TOUT - Arnaud LE GUILCHER

9782221216286

"La jeune femme chantait pour elle-même un air saturé d'émotions. Il y avait du Billie Holiday dans cette mélopée. Elle avait un grain dans la voix qui abrasait la rugosité des jours. Elle prenait pour elle le trop-plein, l'infect et l'insoutenable, et elle le trans formait en chant. Elle prenait ça à sa charge comme pour en libérer l'auditeur. Sa douleur, c'était notre cadeau.

Alors, à genoux au milieu de la foule, j'ai fondu en larmes. Je savais que ce que je cherchais existait. Même si j'avais dû mourir, là à quatre pattes sur les pavés, je serais parti l'esprit tranquille. Je l'avais trouvée."
Pierre Pierre est un ultrasensible qui pleure à gros bouillons face à la beauté. Un jour de balade, il rencontre le fantasque fondateur d'une sorte d'arche de Noé remplie d'artistes. Pierre y est embauché, à la recherche d'une voix qui le ferait fondre... Au moment ou il se cogne à la perle rare, sa boîte est rachetée par une multinationale. Très vite, les cadences s'accélèrent et à mesure que les conditions de travail se dégradent, l'arche devient galère...

Lorsque je me lance dans les premières pages d'un roman d'Arnaud le Guilcher c'est un peu comme lorsque des amis sonnent à la porte et que je me réjouis d'avance de la soirée qui m'attend. C'est la promesse d'émotions multiples, rire, ironie, tendresse, émotion et rire encore... et, quelques heures plus tard, me voilà à devoir quitter les protagonistes à regret.

Du Tout au Tout n'a pas dérogé à la règle (ouf).

Pierre Pierre, le personnage principal, est un ultrasensible, atteint par une sorte de syndrome de Stendhal (en 1817, à Florence, la visite de la cathédrale de Santa Croce provoqua chez Stendhal une émotion si profonde qu’il faillit se trouver mal. C'est ainsi que depuis l'on nomme ce trouble psychosomatique qui se caractérise par une surcharge d'émotions chez les voyageurs en admiration devant une oeuvre d'art).
Le pauvre (ou pas) n'est pas 
très adapté à notre société qui fait peu dans le sentiment... et encore moins Mohair, son chat qui rétrécit jusqu'à devenir minuscule dans les moments de stress et, à l'inverse, se met à enfler enfler enfler à chaque belle émotion.
Un peu comme vous et moi lorsque, par moment, nous aimerions disparaître dans un petit trou de souris... ou quand soudain on ressent une émotion telle que l'on se déploie comme une fleur, voyez...?
Ils sont attachants ces deux-là, ainsi qu'Isis, Muriel et sa voix fabuleuse, Hervé, Maïté, Gubetta, De La Mer... Ah De La Mer, le patron fantasque de Poséïdon, dont la seule quête est la beauté et le sentiment de plénitude qu'elle entraîne, un patron veillant au bien-être de ses employés, encourageant l'amusement, l'originalité, l'humain.
Alors, autant vous dire que quand De La Forge parvient à racheter la boîte, la baptise Vulcain et débarque avec ses sbires aux cerveaux pleins de chiffres et d'anglicismes, comme dirait Blier dans les Tontons Flingueurs: "c'est du brutal"...
Pierre Pierre et ses collègues se retrouvent confrontés à l'absurdité de décisions de plus en plus aberrantes, abusives, humiliantes. Sans parler des choix artistiques qui ne font plus que répondre à des algorithmes ne privilégiant plus le beau, mais le plus vendeur (et c'est rarement raccord...).

Cela pourrait donc être un roman hyper noir, mais c'est là qu'Arnaud le Guilcher accompli une nouvelle prouesse, car c'est par le biais de la comédie qu'il aborde la brutalité de la vie en entreprise (et les affres de la création musicale).
C'est à travers des scènes pleines de fantaisie toutes en démesure qu'il parvient à mettre encore plus en évidence les dérives du monde du travail, son système féodal, sa violence, ses règles mouvantes, la pression permanente, sans plus aucun droit à la déconnexion, la menace du chômage qui repousse les limites de la conscience et du corps. 
Arnaud le Guilcher nous fait profiter de ses talents de dialoguiste, choisissant chaque mot avec précision, toujours dans une langue incroyable, utilisant quelques mots d'argot. Encore une fois j'ai noté des tas de répliques, j'ai ri à plusieurs reprises dans le RER (et pourtant on y perd souvent le sens de l'humour), mais j'ai aussi été interpelée par le propos et attendrie par la poésie et la tendresse qui s'en dégagent. 

Du tout au tout est un roman intelligent, ironique, sensible et haut en couleur, une satire décalée, surréaliste, débordant d'originalité (qui n'est pas sans rappeler Boris Vian). C'est un peu angoissant, drôle et triste à la fois. Mais ce qui en ressort, à mes yeux, c'est un optimisme téméraire, une vraie foi en l'autre et en la solidarité/collectivité. Et ça fait du bien, en ces temps d'individualisme forcené.

"Pérol avait tout du second couteau qui se prend pour une machette. Il était coiffé comme une balle de tennis et on avait envie de lui smasher la trogne. Sa tête d'hydrocéphale fourbe était posée sur un corps courtaud et ratatiné. L'ensemble, en termes de proportions, évoquait un oeuf d'autruche sortant d'un cul de moineau.

Il affichait un sourire de circonstance. Son visage était tellement peu habitué à la gentillesse que sa bouche ressemblait à une cicatrice frâichement rouverte. Je m'attendais à en voir couler une petite goutte de pus ou quelques humeurs verdâtres. Rien n'est venu. Ce type me semblait sensible comme une barre à mine. Le planter au sommet d'une boîte travaillant sur l'humain était aussi judicieux que de donner à Judas le premier rôle d'un biopic sur Jésus.

"Faites-lui confiance. Pérol est l'homme de la situation. Buvons le verre de l'amitié!"

Pérol a fait sauter le premier bouchon en liège. Celui-ci a volé vers le toit du bâtiment, avec la bienveillance d'un missile balancé vers l'Occident par un dictateur nord-coréen. En chemin, le projectile a percuté la deuxième perruche en pleine tête.

La bestiole est tombée comme une pierre.
Raide morte.

Champagne!"

L'auteur >> Arnaud Le Guilcher est un écrivain français né en 1974 en Bretagne. Il est l'auteur de six romans, En moins bienPas mieuxPile entre deuxRic-RacCapitaine frites et Du tout au tout.
Les éditions Robert Laffont : http://www.laffont.fr/site/page_accueil_site_editions_robert_laffont_&1.html


11 décembre 2017

ENTRE DEUX MONDES - Olivier NOREK

entre deux mondes

Fuyant un régime sanguinaire et un pays en guerre, Adam a envoyé sa femme Nora et sa fille Maya à six mille kilomètres de là, dans un endroit où elles devraient l'attendre en sécurité. Il les rejoindra bientôt, et ils organiseront leur avenir. 
Mais arrivé là-bas, il ne les trouve pas. Ce qu'il découvre, en revanche, c'est un monde entre deux mondes pour damnés de la Terre entre deux vies. Dans cet univers sans loi, aucune police n'ose mettre les pieds. 
Un assassin va profiter de cette situation. 
Dès le premier crime, Adam décide d'intervenir. Pourquoi? Tout simplement parce qu'il est flic, et que face à l'espoir qui s'amenuise de revoir un jour Nora et Maya, cette enquête est le seul moyen pour lui de ne pas devenir fou. 
Bastien est un policier français. Il connaît cette zone de non-droit et les terreurs qu'elle engendre. Mais lorsque Adam, ce flic étranger, lui demande son aide, le temps est venu pour lui d'ouvrir les yeux sur la réalité et de faire un choix, quitte à se mettre en danger.

Fidèle à Olivier Norek depuis le tout début, je dois avouer avoir un peu hésité à me plonger dans son dernier roman, mais j'ai fini par accepter de me détacher du capitaine Coste (personnage principal de ses 3 précédents livres: Code 93, Territoires, Surtensions) pour partir faire un bout de route avec le lieutenant Miller, jusqu'à la ville de Calais et sa jungle.
Et j'ai bien fait (je n'étais quand même pas très inquiète).

Dès les premières pages nous voilà plongés dans la vie d'Adam, policier Syrien tentant de résister à sa manière au régime de Bachar al Assad, mais la peur d'être découvert le gagne, il décide alors avec sa femme de les mettre à l'abri elle et leur fille, avec la promesse de les rejoindre très vite, lieu de rendez-vous: la jungle de Calais.

A son arrivée, après un long et périlleux voyage, auquel peu survivent, Adam, alors qu'il recherche sa famille, introuvable, découvre le monde parallèle qu'est la jungle: les rapports de force, la violence, les communautés, la drogue, les commerces parallèles, les enfants livrés à eux-même (et souvent victimes de viol), les associations humanitaires quasi impuissantes... 
La jungle apparaît comme un territoire hors du monde, un 
no man's land où les réfugiés se retrouvent bloqués entre deux vies, devant encore assurer leur survie dans le froid, la boue, la saleté et le manque de tout... Dans des conditions de vie indignes, ils rêvent d'un ailleurs, l'Angleterre (qu'ils appellent "Youké") qui leur est refusée à chaque tentative ou presque.

Bastien Miller nouvellement arrivé à la tête du commissariat de Calais pour raisons personnelles découvre cet univers, son état de sidération révélant combien il nous est impossible d'imaginer la situation, l'imbroglio politique et légal, 
le manque de moyens et les limites aléatoires de l'acceptable entre lesquelles naviguent les agents de Police sur place.
Olivier Norek s'est adonné à un long travail d'observation et d'écoute en allant passer plusieurs semaines à Calais, entre la jungle et les équipes de Police. Et si tout ce qu'il nous raconte semble si réel, c'est que ça l'est, et ça fait froid dans le dos.
Il nous raconte les méthodes employées par les réfugiés pour enfin rejoindre leur eldorado, et celles de la police pour les bloquer, le cynisme, la froideur qu'ils affichent cachant la douleur et le moral qui flanche, les mutations devenues interdites, la dépression face à l'impossibilité de faire du bon boulot, les intérêts économiques de la ville/de son entourage à défendre...

Et c'est avec beaucoup de réalisme et de sincérité qu'Olivier Norek expose la complexité de la situation, sans misérabilisme, en partageant des faits/des chiffres (ex: il y a plus de bombes lacrymogènes à Calais qu'à la réserve nationale du RAID).
U
sant de quelques facilités mais dans une écriture efficace, il pose un regard franc sur un sujet sensible qui gratte la gorge avec intelligence, sans manichéisme par le biais d'une enquête (plutôt mince ceci étant), et via les divers points de vue de ses personnages, attachants, humains, entre lesquels vont germer des liens d'amitié.
Et même si la jungle a depuis été démantelée, Olivier Norek (qui a 
travaillé dans l'humanitaire en ex-Yougoslavie avant de devenir lieutenant de police) questionne notre société en globalité, malgré la bonne distance qu'il s'efforce de respecter, sur la façon dont elle accueille les réfugiés, et m'a rappelé la lecture du poignant roman de Pascal Manoukian Les Echoués.

"La violence est partout puisque la pauvreté est immense. Tu ne peux pas mettre ensemble dix mille hommes, quasiment enfermés, tributaires de la générosité des Calaisiens et des humanitaires, sans autre espoir qu'une traversée illégale, et croire que tout va bien se passer. Des morts, il y en a toutes les semaines. Les No Border les traînent aux limites de la Jungle, devant les CRS, mais parfois ils sont simplement enterrés entre les dunes et la forêt. Si un jour ils rasent la Jungle, il ne faudra pas creuser trop profond."

L'auteur >> Olivier Norek a été lieutenant de police à la section enquêtes de recherches du SDPJ 93 durant dix-sept ans il est actuellement en disponibilité. Il est scénariste de série (Engrenages), et auteur de Code 93Territoires et Surtensions, trois polars largement salués par la critique et le public, tous sortis aux éditions Michel LafonSurtensions a remporté Le Prix Le Point du polar européen en 2016, ainsi que le Prix des Lectrices ELLE catégorie Policier.

28 novembre 2017

L'ABSENTE DE NOEL - Karine SILLA

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Sophie, 20 ans, partie faire du bénévolat à Dakar, doit rentrer fêter Noël en famille. La table est mise, le dîner du réveillon est prêt, les guirlandes scintillent. Tout le monde l’attend. Mais Sophie ne rentre pas. Accident? prise d’otage? fugue?
Sa mère Virginie, son beau-père Gabriel, sa demi-sœur Chloé, son grand-père René, et même Antoine, son père, et Fanny, son épouse : tous partent à sa recherche au Sénégal.
Virginie a l’impression que tout ce qu’elle a tenté de construire part à la dérive. Sa fille a disparu. Antoine et Gabriel s’affrontent violemment. Fanny lui voue une haine féroce.
Sans repères dans ce pays inconnu, tous sont forcés de dépasser leurs préjugés et de se confronter aux souffrances enfouies.

La rentrée littéraire de janvier s'annonce déjà, mais j'aimerais encore vous parler de celle du mois de septembre qui a vu s'élancer une nouvelle maison d'édition, les Editions de l'Observatoire, au catalogue/travail éditorial de grande qualité. 
Et comme il commence à être sérieusement question de Noël, je suis pile dans le thème avec le titre de Karine Silla, qui signe ici son troisième roman (d'ailleurs, j'avais beaucoup aimé Monsieur est Mort).

L'Absente c'est donc Sophie, 20 ans, la fille de Virginie. Elle n'est pas rentrée alors qu'elle devait venir passer les fêtes de Noël en famille après une mission humanitaire au Sénégal. Disparition inquiétante ou volontaire? Virginie n'en pouvant plus de ce silence et des doutes que celui-ci provoque, part à sa recherche accompagnée d'un cercle familial élargi (du 
père hésitant, au beau-père aimant, en passant par la belle-mère bafouée, le grand-père attendrissant, et le frère/la soeur esseulés)... ce qui ne sera pas sans provoquer de nombreuses tensions/jalousies mais forcera également les échanges et la solidarité. 

Au cours de ce voyage les questionnements de chaque protagoniste fusent, la compétition est manifeste, les conflits éclatent, mais les abcès se percent et des liens vont se nouer. 
Nous partageons essentiellement les réflexions de Virginie, femme/mère analysant son passé et ses erreurs face à l'absence de sa fille aînée en recherche de repères, animée par une envie de vérité et de légitimité.
Ceci dans un Sénégal dont l'atmosphère, les paysages, les habitants, le quotidien bénéficient de descriptions hyper réalistes et vivantes, pays dont est originaire Karine Silla et sur lequel elle n'hésite pas parfois à poser un oeil critique.

L'Absente de Noël, dans un style très scénarisé et rythmé, ponctué de nombreuses notes d'humour, et renfermant une bonne part d'intime, explore les liens familiaux, l'absence/le vide qui exacerbe l'importance de l'autre, le poids sur le coeur que représente le manque de réponse, et comment trouver la paix face à cela.

"Elle était un secret sans en être un. Un silence tacite, pesant. Un entre-deux. Une identité reconnue mais cachée. La fierté sans lumière éclatante pour son père. Toujours un peu dans l'ombre. Sa naissance n'a pas seulement apporté de la joie, elle a apporté du chagrin. Personne ne le lui dit mais elle le sait. Des mots qui traînent derrière une porte. Son prénom murmuré - jamais crié - sur tous les toits. Une culpabilité sans en connaître la cause."


L'auteur(e) >> Dramaturge, réalisatrice et scénariste franco-sénégalaise, Karine Silla est l’auteur(e) de deux romans remarqués, Monsieur est mort et Autour du soleil.

15 novembre 2017

PAYSAGE PERDU - Joyce Carol OATES

Paysage perdu

C’est avec un mélange d’honnêteté brute et d’intuition acérée que Joyce Carol Oates revient sur ses jeunes années. Son enfance pauvre dans une ferme de l’État de New York fourmille de souvenirs : ses parents aimants, ses grands-parents hongrois, les animaux, la végétation, le monde ouvrier, l’école. Ces années lui offrent à la fois un univers intime rassurant, mais un univers limité, cerné par des territoires inaccessibles, propices à enflammer l’imagination de la jeune fille qui trouve là ses premières occasions de fiction. Des territoires où la mort rôde et où les êtres souffrent : cette maison dans la forêt où les enfants sont battus par un père ivrogne qui y mettra le feu ; sa camarade Cynthia, ambitieuse élève qui se suicidera à l’âge de dix-huit ans ; sa soeur cadette autiste, Lynn Ann, qui deviendra violente au point de dévorer littéralement les livres de son aînée… Joyce Carol Oates explore le monde à travers les yeux de l’enfant et de l’adolescente qu’elle était, néanmoins consciente des limites de sa mémoire après tant d’années. Cette lectrice d’Alice au pays des merveilles sait que la vie est une succession d’aventures sans fin, qui voit se mêler comédie et tragédie, réalité et rêverie. 

A chaque sortie d'un roman/recueil de nouvelle/récit de Joyce Carol Oates je me frotte les mains de joie, et je crois que je vous l'écris à chaque fois. 
J'ai cela dit commencé Paysage Perdu avec une petite appréhension car Valet de Pique, son roman sorti en mars 2017, m'avait un peu laissée sur ma faim.
Faim rassasiée avec Paysage Perdu, récit agrémenté de quelques photos personnelles regroupant plusieurs chroniques (dont certaines furent précédemment éditées dans la presse américaine il y a quelques années) dans lesquelles Joyce Carol Oates se livre sur son enfance au coeur d'une petite ville de l'Etat de New York - USA (dans une ferme au navrant voisinage) puis explore les moments marquants, les déclics, les rencontres décisives qui ont fait d'elle la femme/l'auteur(e) qu'elle est devenue.

Elle balaye les souvenirs qui l'ont forgée/menée sur le chemin de l'écriture. Des souvenirs pleins de vie, d'innocence ou de gravité, tous teintés d'une nostalgie certaine: un ami poulet, l'école, sa rencontre avec les livres et la musique, l'autisme de sa soeur, sa relation avec ses parents, ses origines... le quotidien qui a permis à son imaginaire de se développer dès son plus jeune âge, etc... 

Paysage perdu ouvre une fenêtre fascinante sur l'une de nos plus grandes auteures (que je voyais bien recevoir le prix Nobel de littérature cette année...) au regard implacable, et aux écrits noirs et toujours subtils. Et, tout en interrogeant sur la fiabilité de nos mémoires, propose une belle réflexion sur le temps qui passe, éveillant à travers le miroir qu'elle nous tend quelques uns de nos propres souvenirs/paysages perdus.

"Un écrivain est peut-être quelqu'un qui, dans l'enfance, apprend à chercher et à déchiffrer des indices; quelqu'un qui écoute avec attention ce qui est dit afin d'entendre ce qui ne l'est pas; quelqu'un qui devient sensible aux nuances, aux sous-entendus et aux expressions fugitives des visages."

L'auteur(e) >> Joyce Carol Oates est née en 1938 à l'ouest du lac Erié. Son père travaillait pour la General Motors. Elle passe une enfance solitaire face à sa soeur autiste et découvre, lorsqu'elle s'installe à Detroit au début des années 60, la violence des conflits sociaux et raciaux. Membre de l'Académie américaine des arts et des lettres, titulaire de multiples et prestigieuses récompenses littéraires,parmi lesquelles le National Book Award, Joyce Carol Oates occupe depuis longtemps une place au tout premier rang des écrivains contemporains. Elle est l'auteure de recueils de nouvelles et de nombreux romans dont Les Chutes (prix Femina étranger en 2005), Mudwoman (meilleur livre étranger en 2013 pour le magazine Lire) et Carthage.

06 novembre 2017

BAKHITA - Véronique OLMI

bakhita

Elle a été enlevée à sept ans dans son village du Darfour et a connu toutes les horreurs et les souffrances de l’esclavage. Rachetée à l’adolescence par le consul d’Italie, elle découvre un pays d’inégalités, de pauvreté et d’exclusion.
Affranchie à la suite d’un procès retentissant à Venise, elle entre dans les ordres et traverse le tumulte des deux guerres mondiales et du fascisme en vouant sa vie aux enfants pauvres.

Je n'étais pas sûre de vouloir lire ce roman, au début.
Je n'avais rien contre, mais la couverture ainsi que la quatrième de couv' ne m'attiraient pas plus que cela, bien que j'apprécie beaucoup le travail de Véronique Olmi.
Pourtant, petit à petit, j'ai été intriguée. Des blogueuses chères à mon coeur en disaient beaucoup de bien, et puis je suis assez friande des romans basés sur des faits réels qui sortent de l'ombre des personnages "oubliés"/peu connus. 

C'est alors qu'elle était en vacances que Véronique Olmi a croisé le chemin de Bakhita par hasard, dans une église, et elle ne l'a pas quittée (deux ans durant), moi non plus une fois le livre commencé.
Il faut dire qu'elle a eu un sacré destin, aussi dramatique qu'extraordinaire, cette petite fille originaire d'un village soudanais qu'elle ne retrouvera jamais, tout comme sa famille, ayant perdu la mémoire au moment même de son enlèvement.

Dès le début, on ne peut que s'attacher à cette enfant, seule, perdue, brutalisée, mutilée, violée, traitée comme un animal que l'on exploite et monnaye.
On la suit dans cet Enfer sans nom, on la voit marcher des kilomètres durant, souffrir, grandir, frôler la mort, se lier à d'autres jeunes esclaves, se faire humilier et, en dépit de cela, garder espoir, saisir sa chance, suivre sa voie...   
  
Certains passages, douloureux et révoltants, nous confrontent à l'horreur des agissements des esclavagistes, à leur cruauté, leur vénalité abjecte.
Mais au coeur de cette violence qui fait froid dans le dos, Véronique Olmi parvient à glisser des moments d'une grande douceur et de grâce.

Car malgré sa dureté, ses phrases courtes et fiévreuses, ce roman est un texte lumineux où ce qui frappe c'est la beauté, la force de caractère, la résilience, la volonté qui habitent et animent Bakhita, et la mèneront en Italie où elle affrontera le racisme, traversera deux guerres et deviendra une religieuse vénérée (elle sera canonisée en l'an 2000 par le Pape Jean-Paul II). 

Belle leçon de vie et de courage que cet incroyable destin évoqué avec talent par Véronique Olmi dans ce roman puissant empli d'humanité, qui rend un bel hommage aux opprimé(e)s/victimes oublié(e)s par le biais de cette enfant miraculée.


Portrait-sainte-Josephine-Bakhita-congregation-soeurs-Charite"Est-ce que ses histoires sont vraies? Est-ce que ces souvenirs sont les siens? Mais rien n'est vrai, 
que la façon dont on le traverse. Comment leur dire ça? En vénitien? En italien? En latin? Elle n'a aucune langue pour ça, pas même un mélange de dialectes africains et d'arabe. Parce que ça n'est pas dans les mots. Il y a ce que l'on vit et ce que l'on est. A l'intérieur de soi. C'est tout. On lui demande si sa mère lui manque, si son père lui manque, et ses soeurs, son village, et elle a envie de leur dire: comme vous. Oui, comme vous, parce que tout le  monde aime quelqu'un qui lui manque. Mais ce n'est pas ce qu'ils veulent entendre. Ils veulent entendre la différence, ils veulent aimer avec effort, aller vers elle comme on découvre un paysage dangereux, l'Afrique archaïque. ils sont sincères, tellement. Mais elle ne pourrait que les décevoir, parce que sa vie est simple, et ses souffrances passées n'ont pas de mots."


L'auteur(e) >> Comédienne, romancière et dramaturge, Véronique Olmi a publié chez Albin Michel trois romans, Nous étions faits pour être heureux (2012), La nuit en vérité (2013), J'aimais mieux quand c'était toi (2015) et deux pièces de théâtre Une séparation (2014) et Un autre que moi (2016).

Bakhita a reçu le prix du roman FNAC et est en lice pour le prix Goncourt, remis ce jour.

29 octobre 2017

LA SERPE - Philippe JAENADA

La Serpe

Un matin d'octobre 1941, dans un château sinistre au fin fond du Périgord, Henri Girard appelle au secours : dans la nuit, son père, sa tante et la bonne ont été massacrés à coups de serpe. Il est le seul survivant. Toutes les portes étaient fermées, aucune effraction n'est constatée. Dépensier, arrogant, violent, le jeune homme est l'unique héritier des victimes. Deux jours plus tôt, il a emprunté l'arme du crime aux voisins. Pourtant, au terme d'un procès retentissant (et trouble par certains aspects), il est acquitté et l'enquête abandonnée. Alors que l'opinion publique reste convaincue de sa culpabilité, Henri s'exile au Venezuela. Il rentre en France en 1950 avec le manuscrit du Salaire de la peur, écrit sous le pseudonyme de Georges Arnaud.
Jamais le mystère du triple assassinat du château d'Escoire ne sera élucidé, laissant planer autour d'Henri Girard, jusqu'à la fin de sa vie (qui fut complexe, bouillonnante, exemplaire à bien des égards), un halo noir et sulfureux. Jamais, jusqu'à ce qu'un écrivain têtu et minutieux s'en mêle...
Un fait divers aussi diabolique, un personnage aussi ambigu qu'Henri Girard ne pouvaient laisser Philippe Jaenada indifférent. Enfilant le costume de l'inspecteur amateur (complètement loufoque, mais plus sagace qu'il n'y paraît), il s'est plongé dans les archives, a reconstitué l'enquête et déniché les indices les plus ténus pour nous livrer ce récit haletant dont l'issue pourrait bien résoudre une énigme vieille de soixante-quinze ans.

"Mais quel boulot!" ai-je pensé en reposant La Serpe, franchement admirative du travail effectué par Philippe Jaenada.
Non, parce que, au delà de la qualité indiscutable de ce roman, pour me tenir en haleine sur 624 pages sans que je ne sois tentée d'abandonner ma lecture (je me lasse souvent au bout de 500 pages...), il faut se lever tôt.
Mais ça tombe bien, car ce fut de bon matin que Philippe Jaenada monta à bord d'une Opel Meriva de location et prit la route un certain 15 Octobre, direction Périgueux, à 500 kilomètres de Paris. 
Pour quoi faire?
Et bien, La Serpe part d'un fait divers oublié 
dont le coupable avait été quasi désigné d'office (résumé ci-dessus), qui a interpelé notre auteur au cours d'une conversation avec le père d'un ami de son fils... Conversation qui, quelques temps après, l'a poussé à se rendre sur les lieux du crime pour rencontrer les villageois encore marqués par l'affaire et se plonger dans les archives dont il nous fait un compte rendu précis et - exploit - jamais lassant.

La Serpe est un roman fascinant et impressionnant, par les détails que Philippe Jaenada a pris le temps de rassembler, sa curiosité, sa méticulosité, sa sagacité. Et, surtout, selon moi, par sa manière d'aller aiguillonner les accusations faciles (cf Sulak, ou La Petite Femelle, son précédent roman sur Pauline Dubuisson, auquel il fait référence à quelques reprises dans ce roman-ci d'ailleurs).
Car Philippe Jaenada a ce rare don de s'intéresser vraiment aux autres, de les écouter attentivement, et de se retrouver régulièrement attiré par les personnages atypiques, abimés, aux vies chahutées. 
Cette fois-ci, c'est donc intrigué par l'incroyable histoire aux multiples vies (digne d'un scénar de cinéma) d'Henri Girard qu'il est parti à la recherche d'une vérité qui semblait être jusque là passée entre les mailles du filet (ou avoir souffert des défaillances de la police/du jugement rapide de la société), et en a fait un livre passionnant et un peu hybride. Car en plus du polar retraçant toute une époque, Philippe Jaenada ponctue son enquête d'apartés drôles et touchants, pleins d'auto dérision et de franchise, où il partage ses pensées de père, de fils, d'auteur. 

Bénéficiant d'un travail gigantesque, de personnages hautement romanesques, et du talent indéniable d'un Philippe Jaenada en grande forme, La Serpe mériterait bien, à mon humble avis, un prix...

"Un jour, l’un de mes amis me dit « Tu devrais faire un livre sur mon grand-père, Georges Arnaud, il a été millionnaire, clochard, militant FLN, c’est lui qui a écrit Le Salaire de la peur, adapté au cinéma avec Montant et Vanel ». Je n’étais pas très chaud. Et puis, il ajoute : "Ah oui, il a aussi été accusé d’avoir tué une partie de sa famille, dont son père, à coups de serpe, en 1941…". Là ça changeait tout, je me suis dit que je tenais un personnage de méchant comme j’en cherche toujours. Même si, en enquêtant, j’ai fini par gratter les couches de noir dont on l’avait recouvert…" 

L'auteur >> Philippe Jaenada est né en 1964. Il a publié chez Julliard Le Chameau sauvage (prix de Flore 1997 et prix Alexandre-Vialatte), adapté au cinéma par Luc Pagès sous le titre À + Pollux ; Néfertiti dans un champ de canne à sucre (1999) ; La Grande à bouche molle (2001) ; La Serpe (2017) ; chez Grasset, Le Cosmonaute (2002), Vie et mort de la jeune fille blonde (2004), Plage de Manaccora, 16 h 30 (2009), et La Femme et l'Ours (2011). Sulak (Julliard, 2013), a reçu, entre autres, le Prix d'une vie 2013 (décerné par Le Parisien Magazine) et le Grand Prix des lycéennes de ELLE en 2014. La Petite Femelle, son précédent roman, est sorti en 2015.
Son site Internet : www.jaenada.com

17 octobre 2017

MON AUTOPSIE - Jean-Louis FOURNIER

mon autopsie

"Je suis mort. C'est pas le pire qui pouvait m'arriver".
Jean-Louis Fournier s'est fait autopsié par la charmante Egoïne pour qu'on sache ce qu'il avait dans la tête, dans le coeur et dans le ventre.

Jean-Louis Fournier est mort, et comme il fait rarement les choses comme les autres, il a décidé de faire don de son corps à la science...
Et c'est une jeune femme, nommée Egoïne (qu'il laisse relativement froide) qui va se charger d'aller voir ce qu'il y a là-dedans.
La dissection clinique de ses membres et de ses organes permet alors à Jean-Louis Fournier de se livrer avec originalité par le biais de courts chapitres, de partager des souvenirs, des anecdotes sur sa vie, son parcours personnel/télévisuel (il a travaillé avec Pierre Desproges, et est le créateur de la Noiraude, et d'Antivol)/littéraire, et de revenir sur ses succès, ses erreurs, les femmes, sa famille/ses enfants, la vieillesse/la mort...  

C'est avec une grande transparence qu'il fait son auto-critique et se remet en question avec beaucoup de cynisme et d'auto-dérision.
Et alors qu'il pourrait paraître agaçant au fil des pages, et bien moi je l'ai trouvé toujours aussi touchant et attachant (remarquez, ce n'est pas incompatible...), car il écrit toujours avec le même humour, la même poésie, la même tendresse, la même honnêteté qui le caractérisent.

J
'ai parfois manqué d'un petit quelque chose au cours de ma lecture, car j'aurais aimé, tant j'apprécie cet auteur, qu'il développe certains sujet, qu'il nous en écrive plus, mais je respecte sa pudeur ou son envie de simplement nous offrir de courts billets légers malgré une certaine gravité.
Enfin bon, malgré l'économie de mots, reste son ton, sa façon de partager avec une douce insolence, une certaine élégance et beaucoup de respect envers les personnes qui ont croisé son chemin.

Dans Mon Autopsie Jean-Louis Fournier affirme, encore une fois, son grand appétit de vivre et d'aimer, et ce malgré les coups du sort, les dérapages et les bâtons dans les roues. 

"Mon cœur est gros comme un biceps de culturiste. Il a beaucoup servi. J'ai passé ma vie à être amoureux. Encore récemment, il servait. Toujours prêt à de nouvelles aventures.
J'étais imbattable dans la conjugaison du verbe aimer. Tous les temps, présent, passé, futur. Tous les modes. Sauf l'impératif, hélas.
Quand elle m'a ouvert le cœur, quelque chose s'est échappé et est tombé par terre...
Elle s'est baissée pour ramasser.
C'était une feuille d'artichaut."

L'auteur >> Jean-Louis Fournier est né en 1938 à Calais, il est l'auteur chez Stock d'une série de récits personnels dont la plupart ont connu un grand succès critique et public: Il a jamais tué personne, mon papa; Où on va papa? (prix Femina 2008); Poète et paysan; Veuf; La Servante du Seigneur; Ma mère du Nord.