BLABLABLAMIA

27 mars 2018

L'ARCHIPEL DU CHIEN - Philippe CLAUDEL

Archipel du Chien

« Le dimanche qui suivit, différents signes annoncèrent que quelque chose allait se produire. Ce fut déjà et cela dès l'aube une chaleur oppressante, sans brise aucune.

L'air semblait s'être solidifié autour de l'île, dans une transparence compacte et gélatineuse qui déformait ça et là l'horizon quand il ne l'effaçait pas : l'île flottait au milieu de nulle part. Le Brau luisait de reflets de meringue. Les laves noires à nu en haut des vignes et des vergers frémissaient comme si soudain elles redevenaient liquides.

Les maisons très vite se trouvèrent gorgées d'une haleine éreintante qui épuisa les corps comme les esprits. On ne pouvait y jouir d'aucune fraîcheur. Puis il y eut une odeur, presque imperceptible au début, à propos de laquelle on aurait pu se dire qu'on l'avait rêvée, ou qu'elle émanait des êtres, de leur peau, de leur bouche, de leurs vêtements ou de leurs intérieurs. Mais d'heure en heure l'odeur s'affirma. Elle s'installa d'une façon discrète, pour tout dire clandestine. »

Trois corps sont rejetés par la mer sur la plage d'une île mystérieuse sans repères mais ressemblant grandement à une île de la méditerrannée.
"Que faire?" se demandent le Maire, l'Instituteur, la Vieille, le Curé et le Docteur, des personnages sans nom ni prénom, comme dans une fable.
Une décision est vite prise. Et chacun devra vivre ce choix avec son propre sens moral, son éducation, ses valeurs, sa culture.  

Le narrateur, nous conte cette histoire se déroulant dans un lieu et à une époque inconnus/intemporels, parce que ces histoires ne datent malheureusement pas d'aujourd'hui et ne s'arrêteront pas demain. 
Quelles histoires?
Des histoires d'hommes, d'inadmissible échelle d'importance donnée aux êtres selon leur origine et le dérangement qu'ils provoquent, de la paix qu'ils ébranlent. 
Des histoires de manipulation, de pouvoir, de secret étouffé, de façade à préserver par pur intérêt économique et le désir de développer une activité touristique, de dépendre des autres, tout en leur étant fermés...

L'intrigue s'installe lentement, la tension monte en même temps que le volcan gronde, que l'odeur se fait de plus en plus prenante, et que les consciences s'agitent face à l'arrivée d'un personnage énigmatique.

L'Archipel du Chien est un roman hypnotique, suffoquant, dérangeant, implacable, parfaitement rythmé 
entre nervosité et torpeur, à la langue tavaillée, à la mise en scène et à la conclusion virtuoses.
Un roman sans moralisme doté d'une grande profondeur dans lequel personne n'a totalement raison ou tort, chacun regardant les évènements à travers son propre prisme. 
Un roman sur le rejet de l'autre et l'isolationisme qui tient tant les hommes éloignés, abordant adroitement le thème des migrants, et du commerce qu'il est fait de leur malheur.
Amer, cruel et pessimiste mais porteur de l'espoir d'une certaine prise de conscience.

"Vous convoitez l'or et répandez la cendre. 
Vous souillez la beauté, flétrissez l'innocence. 
Partout vous laissez s'écouler de grands torrents de boue. La haine est votre nourriture, l'indifférence votre boussole. Vous êtes des créatures du sommeil, endormies toujours, même quand vous vous pensez éveillés. Vous êtes le fruit d'une époque assoupie. Vos émois sont éphémères, papillons vite éclos, aussitôt calcinés par la lumière des jours. Vos mains pétrissent votre vie dans une glaise aride et fade. Vous êtes dévorés par votre solitude. Votre égoïsme vous engraisse. Vous tournez le dos à vos frères et vous perdez votre âme. Votre nature se fermente d'oubli. 
Comment les siècles futurs jugeront-ils votre temps?"

L'auteur >> Écrivain traduit dans le monde entier, Philippe Claudel est aussi cinéaste et dramaturge. Il a notamment publié aux éditions Stock Les Âmes grises, La Petite Fille de Monsieur Linh, Le Rapport de Brodeck et L’Arbre du pays Toraja. Membre de l’académie Goncourt, il réside en Lorraine où il est né en 1962.

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06 mars 2018

UNE LONGUE IMPATIENCE - Gaëlle JOSSE

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Ce soir-là, Louis, seize ans, n’est pas rentré à la maison. Anne, sa mère, dans ce village de Bretagne, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, voit sa vie dévorée par l’attente, par l’absence qui questionne la vie du couple et redessine celle de toute la famille.
Chaque jour, aux bords de la folie, aux limites de la douleur, Anne attend le bateau qui lui ramènera son fils. Pour survivre, elle lui écrit la fête insensée qu’elle offrira pour son retour. 
Telle une tragédie implacable, l’histoire se resserre sur un amour maternel infini.

Anne attend Louis. Il a 16 ans, et il a disparu. 
Il est parti sans un mot, mais pas sans raison. 
Anne est sa mère, remariée avec Etienne et maman de deux autres enfants pour lesquels elle tente de rester debout, de sauver les apparences. Mais derrière la façade tout se fissure, Anne passe la plupart de son temps à guetter Louis, à l'espérer, à lui écrire, sans jamais recevoir de réponse.

La Seconde Guerre mondiale vient de prendre fin, Anne y a perdu un mari en mer (Yvon, le père de Louis), et une partie de son équilibre. Alors lorsqu'elle apprend que son fils a embarqué sur un cargo de la Compagnie Générale Maritime, c'est un triste passé qui ressurgi et la fait encore plus tituber. 

Anne sombre du haut de ses falaises bretonnes, le désespoir, le sentiment de rejet et de culpabilité lui rongent le ventre, bien qu'elle se raccroche fébrilement à un minuscule espoir, à ce mince fil d'Ariane qui le ferait revenir, ce fils lointain tellement présent qu'il finit par prendre toute la place. 

Une longue impatience est un court roman remuant, à l'écriture sublime dont la force bouleversera toute mère, ou toute personne redoutant de se voir subitement séparée d'un être comptant plus que sa propre vie.

Et c'est avec la douceur et l'humanité qui la caractérisent que Gaëlle Josse dépeint, avec profondeur et intensité, ce trou que fore lentement l'acidité d'une absence, la brutalité d'un silence, le poids des non-dits, la déchirure d'une mère, le portrait d'une lumière qui s'éteint.

 "Dans ces moments-là, quand j'ai à mes côtés la vie joyeuse, soyeuse de ma fille, je voudrais oublier la femme qui monte chaque matin sur la corniche au bout du chemin, celle qui passe devant le Trou du diable et fixe l'eau tourbillonnante en contrebas, celle qui redescend toujours à regret, toujours à la hâte, parce qu'il le faut. Parce que tout ce temps volé aux miens, je voudrais le leur rendre, et je voudrais qu'ils comprennent que je ne suis avec eux qu'une moitié de mère, une moitié aimante et mutilée. Etienne sait et ne dit rien. Je pense que mon regard lui rappelle à chaque instant la part qu'il porte dans cette histoire, c'est un couteau planté entre nous deux. Je sais ma place ici, près des vies qui m'aiment, me réclament, avec leurs peaux tendres, les bras tendus, les fossettes et les boucles douces. Je me laisse faire, dans la douceur des fauteuils, des tapis, dans l'abondance du linge, de la vaisselle, des provisions bien rangées.
En même temps je suis là-bas, au bord de la falaise, dans le vent, dans la solitude, dans l'attente. En débarrassant la table en hâte, en posant les assiettes dans l'évier, je suis déjà ailleurs."

L'auteur(e) >> Après des études de droit, de journalisme, de psychologie et quelques années passées en Nouvelle-Calédonie, Gaëlle Josse travaille à Paris comme rédactrice dans un magazine et vit en région parisienne.
Son premier roman, "Les heures silencieuses" (Prix Lavinal, Prix "Peindre en Provence", Prix du Marais, finaliste du Prix Orange 2011), est paru en janvier 2010 aux Éditions Autrement
Suivront "Nos vies désaccordées", qui obtient le Prix Alain-Fournier 2013 et le Prix national de l'Audiolecture 2013 et" Noces de neige" en 2013. En 2015, elle est finaliste du Prix des libraires et lauréate du Prix de littérature de l'Union Européenne, du Prix de l'Académie de Bretagne et de nombreux prix de médiathèques pour son roman "Le dernier gardien d'Ellis Island" (Noir sur Blanc). En 2016, elle publie "L'ombre de nos nuits" et est marraine du prix littéraire des jeunes Européens.

18 février 2018

MILLÉNIUM BLUES - Faïza GUÈNE

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« Le monde a changé à partir du forfait Millénium. Désormais, on se parlerait sans limites. On pourrait se dire autre chose que l’essentiel. La jeunesse devenait Millénium, le monde, sous nos yeux, était en train de devenir Millénium. J’ai le Millénium Blues. Vous l’avez aussi ? Est-ce qu’on en guérira un jour? »
  
De la fin des années 1990 à nos jours, Zouzou promène sur son époque son regard d’enfant, d’adolescente, puis de jeune femme, et enfin de mère, tout cela dans le désordre ou presque.
On suit par épisodes, par âges, le parcours tourmenté de ce personnage, reflet de sa génération, bousculée par l’arrivée du nouveau millénaire.
Chaque épisode fort de la vie intime de Zouzou est lié de près ou de loin à un événement de notre vie collective.
Mais si le monde change à un rythme de plus en plus rapide, une chose demeure: l’amitié qui lie Zouzou à Carmen, et qui va traverser le temps et les épreuves.

Tout commence à Paris, par un accident, en août 2003, en plein cœur de la canicule…

C'est avec intérêt que je suis le parcours de Faïza Guène depuis ses incroyables débuts avec Kiffe kiffe demain, en 2004. Je n'avais pas tout aimé dans les deux romans qui avaient suivi, mais j'avais été sincèrement touchée par Un homme ça ne pleure pas.

C'est donc avec curiosité que j'ai commencé Millénium Blues qui ne pouvait que me parler, le personnage principal (Zouzou) étant de ma génération (oui bon, à 10 ans près...), traversant des évènements que j'ai connus également (l'arrivée du forfait millénium illimité, la coupe du monde en 1998, 
le 11 Septembre 2001, les présidentielles de 2002, la canicule en 2003...) et la bande son est signée ABBA, qui est un de mes groupes anti-déprime favoris, si ce n'est LE groupe ;-).

Malgré tout, nous n'étions pas à l'abri d'une déception. Mais non, car même si les courts chapitres/épisodes m'ont parfois déroutée, j'ai été touchée par cette histoire de femmes gardant toutes la tête haute malgré les épreuves, la culpabilité, les colères et les absences.
Zouzou traverse les années cahin caha en s'adaptant comme elle peut à ce nouveau siècle et ses nouveaux codes, tout en restant une amie fidèle, une fille aimante, une femme forte puis une maman dévouée.   
Et les mots font mouche, parfois avec nostalgie, parfois avec gravité ou avec humour, Faïza Guène aborde avec pertinence et sincérité les hésitations et drames de la vie, les déceptions, le temps/les gens qui passe(nt), le renouveau et les jolies surprises qui surgissent.
Une vie somme toute instable et changeante comme notre société dans laquelle tout le monde cherche sa place, avec plus ou moins de facilité.
Un récit intime, qui se révèle commun à beaucoup d'entre nous.

"On se souvient des heures passées à jouer au Snake sur son Nokia 3310 comme si c'était déjà le futur.
Et le futur, c'est maintenant.
C'est pas ce qu'on avait imaginé, c'est ni pire, ni mieux, mais c'est là et il faut bien le vivre."

L'auteur(e) >> Faïza Guène naît de parents originaires de l'ouest de l'Algérie et grandit avec son frère et sa sœur à Pantin. Elle se fait remarquer à l’âge de 13 ans en fréquentant un atelier d’écriture audiovisuelle à Pantin, dirigé par l’association Les Engraineurs. Jusqu'à l’âge de 17 ans, elle écrit et réalise cinq courts-métrages en vidéo dont certains seront primés dans des festivals. Après avoir obtenu une subvention du CNC à 18 ans, elle réalise un moyen-métrage en Super 16 mm, Rien que des mots dans lequel elle fait jouer sa mère.
Durant la même année elle commence son roman Kiffe kiffe demain qu’elle dit écrire « comme un loisir ». Après avoir rédigé une trentaine de pages « au stylo plume sur des feuilles de classeur », le professeur de français responsable de l’atelier d’écriture lit ce texte et l’envoie à la maison d’édition Hachette Livre sans en avertir Faïza.
L’éditrice, Isabelle Seguin, lui propose alors de signer un contrat et de terminer la rédaction du roman. À la sortie du livre, en septembre 2004, une journaliste du Nouvel Observateur consacre une double page à Faïza et encense le livre. La tornade médiatique commence alors et Kiffe kiffe demain se vend à plus de 400 000 exemplaires et est traduit dans plus de vingt-six langues.
Toujours dans la veine de la comédie sociale, en 2006, Faïza publie Du rêve pour les oufs puis Les Gens du Balto en 2008 et Un homme, ça ne pleure pas en 2014.

Les éditions FAYARD: https://www.fayard.fr/

28 janvier 2018

EPARSE - Lisa BALAVOINE

Eparse Lisa Balavoine

À travers une série de fragments, Lisa Balavoine – la quarantaine, divorcée et mère imparfaite de trois enfants – fait le tour de son existence comme on fait le tour du propriétaire et signe le roman espiègle et nostalgique de toute une génération.

 Je "connaissais" déjà un peu Lisa Balavoine par le biais de la revue Décapage, dans laquelle ont été publiés des extraits de ce premier roman atypique. 
Et c'est avec plaisir que je l'ai retrouvée dans les pages d'Eparse, ressentant à nouveau les mêmes émotions, me disant souvent que j'aurais pû dire/écrire bon nombre de ses mots, partageant les mêmes pensées nostalgiques, les mêmes questionnements de quadra mère de trois enfants.
 
Lisa Balavoine partage d'intimes et émouvantes 
confessions qui, pourtant, se révèlent universelles, nombreuses sont donc celles qui se reconnaissent déjà (ou se reconnaîtront) dans ses propos, ses tourments, ses joies, son humour désabusé, ses listes, ses désirs, son univers et ses références (musicales, cinématographiques, vestimentaires, etc... des années 80).
La forme narrative choisie peut déstabiliser par ses phrases courtes et son côté morcelé, fait de fragments de vie, de pensées qui fusent, d'interrogations qui grignotent, de souvenirs (à) vifs; enchaînant les paragraphes comme ils viennent, sans qu'il n'y ait toujours une logique chronologique, au rythme des résurgences, entrecoupés par quelques définitions de mots inventés (dont je suis personnellement moins friande, mais ils sont tous très bien trouvés).

Dans ces instantanés de vie, Lisa Balavoine nous ouvre les portes de ses souvenirs d'enfance, de sa vie d'adulte/de fille/de mère chaotique, son manque cruel de confiance en soi, sa maladresse, ses illusions perdues, cette impression d'être une figurante et de perdre un temps précieux... mais aussi l'espoir et le renouveau.
Et c'est pensi(f)ve que l'on referme ce livre, touché(e) par ce parcours qui résonne, nous faisant nous sentir moins seul(e) devant notre propre puzzle.

"Je fais ce que je peux avec mes rêves à satisfaire. Je fais ce que je peux avec mes enfants à accompagner. Je fais ce que je peux avec mes blancs à colmater. Je fais ce que je peux avec mes manques à gagner. Je fais ce que je peux avec mes fautes à pardonner. Je fais ce que je peux avec mes doutes à rassurer. Je fais ce que je peux avec mes besoins à sustenter. Je fais ce que je peux avec mon temps à rattraper. Je fais ce que je peux avec mon corps à dépenser. Je fais ce que je peux avec mes désirs à combler. Je fais ce que je peux avec mes comptes à rendre. Je fais ce que je peux avec mes erreurs à réparer. Je fais ce que je peux avec mes peurs à affronter. Je fais ce que je peux avec mes liens à renouer. Je fais ce que je peux avec mes décisions à prendre. Je fais ce que je peux avec mes vides à remplir. Je fais ce que je peux avec mes pleins à vider. Je fais ce que je peux."

L'auteur(e) >> Lisa Balavoine vit et travaille à Amiens comme professeur-documentaliste. 
Les éditions JC Lattès: http://www.editions-jclattes.fr/

21 janvier 2018

LES RÊVEURS - Isabelle CARRÉ

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« On devrait trouver des moyens pour empêcher qu’un parfum s’épuise, demander un engagement au vendeur – certifiez-moi qu’il sera sur les rayons pour cinquante ou soixante ans, sinon retirez-le tout de suite. Faites-le pour moi et pour tous ceux qui, grâce à un flacon acheté dans un grand magasin, retrouvent l’odeur de leur mère, d’une maison, d’une époque bénie de leur vie, d’un premier amour ou, plus précieuse encore, quasi inaccessible, l’odeur de leur enfance… » 
I. C.  
Quand l’enfance a pour décor les années 70, tout semble possible. Mais pour cette famille de rêveurs un peu déglinguée, formidablement touchante, le chemin de la liberté est périlleux. 

Vous connaissiez Isabelle Carré l'actrice, et bien désormais vous pouvez découvrir Isabelle Carré l'auteure car celle-ci vient de sortir un premier roman, à fort pourcentage autobiographique (et émotionnel), et il mérite d'être découvert.
Pour dire, ça donne presque envie (en fait, non, faut pas pousser quand même) de remercier les organisateurs de la manif pour tous, cette dernière ayant été l'élément déclencheur de l'écriture de ce livre.
Car de voir des personnes se permettre de juger du bien-être/mal-être des enfants d'homosexuels a poussé Isabelle Carré à se dévoiler, tout en romançant son histoire familiale.

Isabelle Carré a grandi auprès d'une mère fragile, marquée par l'abandon dont elle a été victime alors enceinte de son premier enfant, et d'un père talentueux, torturé, différent. Des parents un peu dépassés, paumés, fragiles et parfois défaillants mais toujours aimants.
Elle a connu une enfance heureuse et atypique entre prolétariat et aristocratie, marquée par un grave accident qui l'immobilisa un long moment, et une adolescence, elle, marquée par un séjour en hôpital psychiatrique qui lui permit de découvrir sa vocation d'actrice.  

De ce livre ressort ce sentiment que du négatif elle a toujours su tirer du positif et que les directions que l'on prend tiennent beaucoup du hasard. 
Que malgré les tourments, les cris, les larmes, la solitude, la peur, l'injustice, l'équilibre précaire, la différence, la difficulté de se construire, elle va bien, et ses souvenirs sont et resteront beaux, tendres, touchants.
Que grandir avec un père homosexuel n'est évidemment pas un problème, et que le plus dramatique fut surtout de le voir chuter, injustement emprisonné pour une escroquerie dont il n'était pas coupable.
C'est 
à travers un regard doux, discret et bienveillant, qu'elle rend hommage au talent et au courage de son père, à la force cachée de sa mère, qu'elle donne sa propre vision de l'histoire familiale, dans une subjectivité assumée et quelques inventions pour boucher quelques trous de mémoire et traverser toute une époque.

Cela se voit que l'écriture, 
exutoire et salvatrice, a toujours été présente dans sa vie, et c'est dans un style délicat, indulgent, sincère, vaporeux et frais comme la photo de couv, qu'Isabelle Carré s'expose en toute discrétion et défend joliment la liberté de rêver, d'être et d'aimer.

"Mon récit manque d'unité, ne respecte aucune chronologie, et ce désordre est peut-être à l'image de nos vies, en tout cas la mienne, car il existe certainement des gens capables d'ordonner la leur. Toutes les époques subsistent en nous à la façon des matriochkas, c'est sans doute pourquoi, malgré l'expérience et les connaissances accumulées, nos propres réactions, parfois si infantiles, continuent de nous surprendre. 
Dans la voiture, mon père aimait glisser une cassette de Léo Ferré, il se délectait de sa propre mélancolie et des paroles d'Avec le temps, "Avec le temps, va, tout s'en va, même les plus chouettes souvenirs" ... Je me sentais au contraire incroyablement soulagée à l'idée que l'on s'allégeait avec le temps, qu'on pouvait faire place nette, recommencer.
Je ne le crois plus à présent. Qu'on en souffre ou qu'on ait plaisir à revenir un arrière, je suis sûre qu'avec le temps "tout ne s'en va pas".
Tout reste, les voix, les lieux, les images.
Tout demeure, à portée de pensée.
Et s'éclaircit."

L'auteur(e) >> Comédienne de théâtre et de cinéma, Isabelle Carré poursuit depuis 1987 une carrière d’anti-star discrète au talent toujours plus reconnu. Les rêveurs est son premier roman (finaliste du Grand Prix RTL-Lire 2018).
Les éditions Grasset : http://www.grasset.fr/

14 janvier 2018

DU TOUT AU TOUT - Arnaud LE GUILCHER

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"La jeune femme chantait pour elle-même un air saturé d'émotions. Il y avait du Billie Holiday dans cette mélopée. Elle avait un grain dans la voix qui abrasait la rugosité des jours. Elle prenait pour elle le trop-plein, l'infect et l'insoutenable, et elle le trans formait en chant. Elle prenait ça à sa charge comme pour en libérer l'auditeur. Sa douleur, c'était notre cadeau.

Alors, à genoux au milieu de la foule, j'ai fondu en larmes. Je savais que ce que je cherchais existait. Même si j'avais dû mourir, là à quatre pattes sur les pavés, je serais parti l'esprit tranquille. Je l'avais trouvée."
Pierre Pierre est un ultrasensible qui pleure à gros bouillons face à la beauté. Un jour de balade, il rencontre le fantasque fondateur d'une sorte d'arche de Noé remplie d'artistes. Pierre y est embauché, à la recherche d'une voix qui le ferait fondre... Au moment ou il se cogne à la perle rare, sa boîte est rachetée par une multinationale. Très vite, les cadences s'accélèrent et à mesure que les conditions de travail se dégradent, l'arche devient galère...

Lorsque je me lance dans les premières pages d'un roman d'Arnaud le Guilcher c'est un peu comme lorsque des amis sonnent à la porte et que je me réjouis d'avance de la soirée qui m'attend. C'est la promesse d'émotions multiples, rire, ironie, tendresse, émotion et rire encore... et, quelques heures plus tard, me voilà à devoir quitter les protagonistes à regret.

Du Tout au Tout n'a pas dérogé à la règle (ouf).

Pierre Pierre, le personnage principal, est un ultrasensible, atteint par une sorte de syndrome de Stendhal (en 1817, à Florence, la visite de la cathédrale de Santa Croce provoqua chez Stendhal une émotion si profonde qu’il faillit se trouver mal. C'est ainsi que depuis l'on nomme ce trouble psychosomatique qui se caractérise par une surcharge d'émotions chez les voyageurs en admiration devant une oeuvre d'art).
Le pauvre (ou pas) n'est pas 
très adapté à notre société qui fait peu dans le sentiment... et encore moins Mohair, son chat qui rétrécit jusqu'à devenir minuscule dans les moments de stress et, à l'inverse, se met à enfler enfler enfler à chaque belle émotion.
Un peu comme vous et moi lorsque, par moment, nous aimerions disparaître dans un petit trou de souris... ou quand soudain on ressent une émotion telle que l'on se déploie comme une fleur, voyez...?
Ils sont attachants ces deux-là, ainsi qu'Isis, Muriel et sa voix fabuleuse, Hervé, Maïté, Gubetta, De La Mer... Ah De La Mer, le patron fantasque de Poséïdon, dont la seule quête est la beauté et le sentiment de plénitude qu'elle entraîne, un patron veillant au bien-être de ses employés, encourageant l'amusement, l'originalité, l'humain.
Alors, autant vous dire que quand De La Forge parvient à racheter la boîte, la baptise Vulcain et débarque avec ses sbires aux cerveaux pleins de chiffres et d'anglicismes, comme dirait Blier dans les Tontons Flingueurs: "c'est du brutal"...
Pierre Pierre et ses collègues se retrouvent confrontés à l'absurdité de décisions de plus en plus aberrantes, abusives, humiliantes. Sans parler des choix artistiques qui ne font plus que répondre à des algorithmes ne privilégiant plus le beau, mais le plus vendeur (et c'est rarement raccord...).

Cela pourrait donc être un roman hyper noir, mais c'est là qu'Arnaud le Guilcher accompli une nouvelle prouesse, car c'est par le biais de la comédie qu'il aborde la brutalité de la vie en entreprise (et les affres de la création musicale).
C'est à travers des scènes pleines de fantaisie toutes en démesure qu'il parvient à mettre encore plus en évidence les dérives du monde du travail, son système féodal, sa violence, ses règles mouvantes, la pression permanente, sans plus aucun droit à la déconnexion, la menace du chômage qui repousse les limites de la conscience et du corps. 
Arnaud le Guilcher nous fait profiter de ses talents de dialoguiste, choisissant chaque mot avec précision, toujours dans une langue incroyable, utilisant quelques mots d'argot. Encore une fois j'ai noté des tas de répliques, j'ai ri à plusieurs reprises dans le RER (et pourtant on y perd souvent le sens de l'humour), mais j'ai aussi été interpelée par le propos et attendrie par la poésie et la tendresse qui s'en dégagent. 

Du tout au tout est un roman intelligent, ironique, sensible et haut en couleur, une satire décalée, surréaliste, débordant d'originalité (qui n'est pas sans rappeler Boris Vian). C'est un peu angoissant, drôle et triste à la fois. Mais ce qui en ressort, à mes yeux, c'est un optimisme téméraire, une vraie foi en l'autre et en la solidarité/collectivité. Et ça fait du bien, en ces temps d'individualisme forcené.

"Pérol avait tout du second couteau qui se prend pour une machette. Il était coiffé comme une balle de tennis et on avait envie de lui smasher la trogne. Sa tête d'hydrocéphale fourbe était posée sur un corps courtaud et ratatiné. L'ensemble, en termes de proportions, évoquait un oeuf d'autruche sortant d'un cul de moineau.

Il affichait un sourire de circonstance. Son visage était tellement peu habitué à la gentillesse que sa bouche ressemblait à une cicatrice frâichement rouverte. Je m'attendais à en voir couler une petite goutte de pus ou quelques humeurs verdâtres. Rien n'est venu. Ce type me semblait sensible comme une barre à mine. Le planter au sommet d'une boîte travaillant sur l'humain était aussi judicieux que de donner à Judas le premier rôle d'un biopic sur Jésus.

"Faites-lui confiance. Pérol est l'homme de la situation. Buvons le verre de l'amitié!"

Pérol a fait sauter le premier bouchon en liège. Celui-ci a volé vers le toit du bâtiment, avec la bienveillance d'un missile balancé vers l'Occident par un dictateur nord-coréen. En chemin, le projectile a percuté la deuxième perruche en pleine tête.

La bestiole est tombée comme une pierre.
Raide morte.

Champagne!"

L'auteur >> Arnaud Le Guilcher est un écrivain français né en 1974 en Bretagne. Il est l'auteur de six romans, En moins bienPas mieuxPile entre deuxRic-RacCapitaine frites et Du tout au tout.
Les éditions Robert Laffont : http://www.laffont.fr/site/page_accueil_site_editions_robert_laffont_&1.html

11 décembre 2017

ENTRE DEUX MONDES - Olivier NOREK

entre deux mondes

Fuyant un régime sanguinaire et un pays en guerre, Adam a envoyé sa femme Nora et sa fille Maya à six mille kilomètres de là, dans un endroit où elles devraient l'attendre en sécurité. Il les rejoindra bientôt, et ils organiseront leur avenir. 
Mais arrivé là-bas, il ne les trouve pas. Ce qu'il découvre, en revanche, c'est un monde entre deux mondes pour damnés de la Terre entre deux vies. Dans cet univers sans loi, aucune police n'ose mettre les pieds. 
Un assassin va profiter de cette situation. 
Dès le premier crime, Adam décide d'intervenir. Pourquoi? Tout simplement parce qu'il est flic, et que face à l'espoir qui s'amenuise de revoir un jour Nora et Maya, cette enquête est le seul moyen pour lui de ne pas devenir fou. 
Bastien est un policier français. Il connaît cette zone de non-droit et les terreurs qu'elle engendre. Mais lorsque Adam, ce flic étranger, lui demande son aide, le temps est venu pour lui d'ouvrir les yeux sur la réalité et de faire un choix, quitte à se mettre en danger.

Fidèle à Olivier Norek depuis le tout début, je dois avouer avoir un peu hésité à me plonger dans son dernier roman, mais j'ai fini par accepter de me détacher du capitaine Coste (personnage principal de ses 3 précédents livres: Code 93, Territoires, Surtensions) pour partir faire un bout de route avec le lieutenant Miller, jusqu'à la ville de Calais et sa jungle.
Et j'ai bien fait (je n'étais quand même pas très inquiète).

Dès les premières pages nous voilà plongés dans la vie d'Adam, policier Syrien tentant de résister à sa manière au régime de Bachar al Assad, mais la peur d'être découvert le gagne, il décide alors avec sa femme de les mettre à l'abri elle et leur fille, avec la promesse de les rejoindre très vite, lieu de rendez-vous: la jungle de Calais.

A son arrivée, après un long et périlleux voyage, auquel peu survivent, Adam, alors qu'il recherche sa famille, introuvable, découvre le monde parallèle qu'est la jungle: les rapports de force, la violence, les communautés, la drogue, les commerces parallèles, les enfants livrés à eux-même (et souvent victimes de viol), les associations humanitaires quasi impuissantes... 
La jungle apparaît comme un territoire hors du monde, un 
no man's land où les réfugiés se retrouvent bloqués entre deux vies, devant encore assurer leur survie dans le froid, la boue, la saleté et le manque de tout... Dans des conditions de vie indignes, ils rêvent d'un ailleurs, l'Angleterre (qu'ils appellent "Youké") qui leur est refusée à chaque tentative ou presque.

Bastien Miller nouvellement arrivé à la tête du commissariat de Calais pour raisons personnelles découvre cet univers, son état de sidération révélant combien il nous est impossible d'imaginer la situation, l'imbroglio politique et légal, 
le manque de moyens et les limites aléatoires de l'acceptable entre lesquelles naviguent les agents de Police sur place.
Olivier Norek s'est adonné à un long travail d'observation et d'écoute en allant passer plusieurs semaines à Calais, entre la jungle et les équipes de Police. Et si tout ce qu'il nous raconte semble si réel, c'est que ça l'est, et ça fait froid dans le dos.
Il nous raconte les méthodes employées par les réfugiés pour enfin rejoindre leur eldorado, et celles de la police pour les bloquer, le cynisme, la froideur qu'ils affichent cachant la douleur et le moral qui flanche, les mutations devenues interdites, la dépression face à l'impossibilité de faire du bon boulot, les intérêts économiques de la ville/de son entourage à défendre...

Et c'est avec beaucoup de réalisme et de sincérité qu'Olivier Norek expose la complexité de la situation, sans misérabilisme, en partageant des faits/des chiffres (ex: il y a plus de bombes lacrymogènes à Calais qu'à la réserve nationale du RAID).
U
sant de quelques facilités mais dans une écriture efficace, il pose un regard franc sur un sujet sensible qui gratte la gorge avec intelligence, sans manichéisme par le biais d'une enquête (plutôt mince ceci étant), et via les divers points de vue de ses personnages, attachants, humains, entre lesquels vont germer des liens d'amitié.
Et même si la jungle a depuis été démantelée, Olivier Norek (qui a 
travaillé dans l'humanitaire en ex-Yougoslavie avant de devenir lieutenant de police) questionne notre société en globalité, malgré la bonne distance qu'il s'efforce de respecter, sur la façon dont elle accueille les réfugiés, et m'a rappelé la lecture du poignant roman de Pascal Manoukian Les Echoués.

"La violence est partout puisque la pauvreté est immense. Tu ne peux pas mettre ensemble dix mille hommes, quasiment enfermés, tributaires de la générosité des Calaisiens et des humanitaires, sans autre espoir qu'une traversée illégale, et croire que tout va bien se passer. Des morts, il y en a toutes les semaines. Les No Border les traînent aux limites de la Jungle, devant les CRS, mais parfois ils sont simplement enterrés entre les dunes et la forêt. Si un jour ils rasent la Jungle, il ne faudra pas creuser trop profond."

L'auteur >> Olivier Norek a été lieutenant de police à la section enquêtes de recherches du SDPJ 93 durant dix-sept ans il est actuellement en disponibilité. Il est scénariste de série (Engrenages), et auteur de Code 93Territoires et Surtensions, trois polars largement salués par la critique et le public, tous sortis aux éditions Michel LafonSurtensions a remporté Le Prix Le Point du polar européen en 2016, ainsi que le Prix des Lectrices ELLE catégorie Policier.