BLABLABLAMIA

12 juin 2019

AMOUR PROPRE - Sylvie LE BIHAN

Amour propre

Giulia n’a hérité de sa mère que son prénom, italien comme elle, et son amour pour Malaparte. Elle a grandi seule avec son père et avec les livres du grand écrivain. Elle est devenue mère, elle est devenue professeure d’université, spécialiste de Malaparte. Ses enfants ont grandi, ils ont encore besoin d’elle, mais c’est elle qui a besoin de vivre sans eux maintenant: elle ne fuit pas comme sa mère a fui dès sa naissance, elle fuit pour comprendre ce qu’elle a hérité de cette absente, ce qu’elle a légué, elle, mère si présente, à  ses enfants.
Elle répond à l’invitation d’un ami universitaire et part seule à la Villa Malaparte à Capri pour écrire un livre. L’œuvre du grand écrivain, ce qu’elle lit, découvre de l’auteur dans cette maison mythique, sa solitude, le silence de la maison où sont passés tant d’hommes et de femmes qu’elle admire, tout cela sert sa quête: quelle mère a-t-elle été, quelle éducation a-t-elle reçu et a-t-elle donné? Et une question plus grave et plus essentielle  peut-être : a-t-elle aimé ses enfants? Les aiment-elles tout en regrettant la vie qu’elle aurait pu avoir sans eux? Etait-elle faite pour être mère ou est-elle faite comme sa mère pour la liberté, l’absence de responsabilités?

Guilia, 46 ans, 3 enfants, divorcée, se trouve à un moment charnière de sa vie, en effet ses enfants ont grandi et ses deux fils viennent de lui faire part de leur envie de suspendre leurs études pour une année de césure.
Alors qu'elle a le sentiment de leur avoir sacrifié sa vie, cette annonce, au parfum d'ingratitude et d'incompréhension mutuelle, remet de nombreuses choses en question : l'éducation qu'elle leur a donnée, leur avenir, son autorité, sa position, ses choix passés (et parfois subis)... c'est la goutte d'eau qui fait qu'entre fureur et amertume, celle-ci ressent l'urgence de s'éloigner d'eux, et de répondre à une invitation à se rendre sur l'île de Capri, dans la villa atypique de Curzio Malaparte (immortalisée par Jean-Luc Godard dans Le Mépris), artiste engagé, qui n'a pas toujours fait l'unanimité (et dont je connaissais peu l’œuvre à vrai dire).
Un auteur
sur lequel elle désire écrire et dont sa mère lui a seulement laissé le livre « La Peau » avant de disparaître à sa naissance, la laissant avec son père.

Sylvie le Bihan nous entraîne donc sur l'île de Capri, pour suivre le voyage réel et introspectif de Guilia. Celle-ci se réfugie dans la solitude, l'art et l'écriture, tout en se livrant à Maria, gardienne de la maison, afin d'essayer de répondre à ses interrogations face au sentiment de rejet qui la ronge depuis l'enfance (comment être (une « bonne ») mère quand l'abandon inexpliqué de la sienne a engendré des trous qui la font trébucher sur son propre chemin?), déchiffrer son passé et questionner son avenir.
Que devient-on après s'être autant, et tant bien que mal, consacrée à ses enfants, en veillant à ce que tout soit beau/bon/lisse?
Que fait-on du vide, de la nostalgie, et du sentiment de perte de contrôle qu'ils font naître en imposant leurs propres choix? 

Il est rare de voir abordé le sujet de la filiation et de la maternité (pas toujours aussi rose qu'on voudrait nous le laisser entendre) avec une telle honnêteté, même si la parole se libère un peu, et que l'image d'Epinal se voit enfin malmener.
Sylvie le Bihan ose dire l'envie hésitante (voire la non envie) d'avoir des enfants (ou le regret, parfois, d'en avoir eu(s) devant le poids qu'ils ont pesé), la pression de l'entourage scrutateur, les écueils trop souvent cachés derrière des masques souriants, la pression de la mère parfaite (et de l'enfant parfait), l'incompréhension/le jugement lorsque certaines disent leur mal-être, les fichues cases dans lesquelles il faut rentrer, l'oubli vertigineux de soi, le regard des autres, si lourd, et le regard que l'on pose sur soi-même, si sévère.
Sylvie le Bihan raconte le feu qui couve (de longues années durant), puis le déclic qui provoque l'incendie, le besoin de se retrouver/pardonner et le départ, nécessaire, vital, malgré l'amour (bien qu'imparfait) que son héroïne peut porter à ses enfants.

Amour Propre est un roman intense et courageux, qui bouscule et touche grâce à une écriture puissante, directe, précise.
L'histoire d'une absence, d'une fille et d'un père démuni mais présent, d'enfants devenant adultes, des personnages bancals, sincères, animés "simplement" par le désir de (re)devenir eux-mêmes.
Sans nul doute, le parcours intime simple et torturé de Guilia, en quête d'apaisement et de nouvelles envies, résonnera auprès de nombreuses femmes, et les libèrera, je l'espère, d'une inutile culpabilité.
Il serait également bon qu'il en encourage d'autres à une précieuse sororité. 

"La notion de regret n'existe pas pour une mère, c'est un signe de défaite, une ignominie, un dysfonctionnement qu'il faut cacher ou règler au plus vite, car il est si facile d'être traitée de folle par les autres, femmes comprises, dès que le ressenti est différent, voire contradictoire à leur foi en cette histoire de l'enfantement merveilleux que l'on se refile de mère en fille.
Mais, j'ai eu des enfants et je le regrette.
Après cette phrase, que je la laisse dans ma tête ou que je la formule à voix haute, je ressens à chaque fois le besoin, ou l'obligation, de dire que j'aime mes enfants. Ca semble nécessaire, rassurant pour mes interlocuteurs, mais oui je les aime, d'un amour animal, incompréhensible, inconditionnel et dévorant. Regretter, ce n'est pas rejeter, c'est simplement penser au "si", c'est envisager tous ces possibles qui s'envolent avec les premiers cris du nourrisson, et ce ne sont ni Alex, ni Thomas ou Antoine que je regrette, mais toutes ces années que j'ai dédiées à un dessein qui m'était étranger, à cet oubli de soi." 

L'auteur(e) >> Sylvie Le Bihan est romancière. Elle a publié aux éditions du Seuil trois romans remarqués : L’Autre (2014), Là où s’arrête la terre (2015) et Qu’il emporte mon secret (2017). Et un récit Petite bibliothèque du gourmand, (Flammarion, 2013) préfacé par son mari Pierre Gagnaire.
Les éditions JC Lattès: https://www.editions-jclattes.fr/

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02 avril 2019

BELLE FILLE - Tatiana VIALLE

Belle Fille

« J’ai retrouvé une photo de ces années-là. C’est une photo en noir et blanc, nous y figurons tous les trois, Olga, toi et moi. Assis au centre sur la moquette blanche, tu regardes droit dans l’objectif avec une sorte de détermination joyeuse dans les yeux. À genoux à côté de toi, indifférente au photographe, j’ai le visage tourné vers le chat que tu tiens dans tes bras. Sur la gauche de la photo, adossée à des coussins, Olga sourit, la tête renversée en arrière. Au premier plan trône Oxana, le vieux berger belge et son museau blanchi. Derrière nous, le paysage lacustre de la tapisserie d’Aubusson. Je détaille la jeune fille agenouillée à tes côtés, vêtue d’une blouse blanche brodée et d’un jean. Elle a le regard songeur. Je me demande à quoi elle pense, ce dont elle rêve. Je l’ai perdue de vue. »

Avec Belle-fille, Tatiana Vialle signe un récit romancé adressé à celui qui fut son beau-père. D’une écriture aérienne, elle livre le portrait sensible d’un monstre sacré du cinéma et celui d’une femme courageuse qui n’a eu de cesse de se réinventer une famille. Une lettre en forme d’hommage qui interroge la figure paternelle.

Belle-Fille est le premier (mais pas le dernier) livre que je lis de la collection Les Affranchis, qui propose aux auteur(e)s de rédiger la lettre qu'ils n'ont jamais écrite. Annie Ernaux, Yves Simon, Anne Goscinny, Pia Petersen, Romain Slocombe, Nicolas d'Estienne d'Orves, entre autres, ont précédé Tatiana Vialle dans cet exercice sincère qui lève le voile sur une part intime d'eux. 

Dans ce texte court et pudique, Tatiana Vialle s'adresse à un sacré personnage: son beau-père, qui n'était autre que Jean Carmet, qu'elle a immédiatement déteste lorsqu'il a débarqué dans la vie de sa mère, Olga, et donc dans la sienne alors qu'elle avait 4 ans. Elle ne le nomme jamais, mais la photo de couverture parle d'elle-même. 

Aors qu'elle écrit surgissent les souvenirs de son enfance au sein d'une famille atypique un peu bohème, entre une mère insaisissable, un père absent, maladroit, et un beau-père acteur aux débuts en dent de scie, parfois envahissant, imprévisible.
Un beau-père exigeant, atteint d'une sorte de paranoïa, provoquant l'isolement de sa famille dans une volonté maladive de protection.
Tatiana Vialle s'adresse à l'homme derrière l'acteur (qui provoqu
a sa vocation d'actrice, par défi), raconte sa vie auprès d'un tel personnage public, sa construction à son contact, les regards, menaces, moqueries, jalousies à affronter.
Surtout, elle revient sur leurs premiers pas ensemble, eux qui ne s'étaient pas choisis, sur cette relation chaotique, pleine d'un amour retenu mais maintes fois démontré par leurs gestes, leur présence, leur fidélité, même quand il sera séparé de sa mère.   

Belle-Fille est un bel hommage sous forme de lettre à ce beau-père atypique et enrichissant que la cinéphile que je suis a pris plaisir à mieux découvrir, un texte touchant sur la famille et les liens qui se créent, restent, résistent ou se délitent, et font ce que l'on devient.

Tatiana Vialle a adapté ce texte dans un seul en scène, interprété par Maud Wyler.

"Je suis orpheline. Je le suis peut-être d'autant plus que c'est à l'instant où je te perds que je comprends que tu avais été un père."

L'auteur(e) >> Les acteurs ont toujours tenu une place centrale dans la vie de Tatiana Vialle, tour à tour actrice elle-même, puis directrice de casting et metteur en scène. C’est à l’un d’entre eux, son beau-père Jean Carmet qu’elle a consacré son premier livre.

04 mars 2019

À LA LIGNE - Joseph PONTHUS

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C’est l’histoire d’un ouvrier intérimaire qui embauche dans les conserveries de poissons et les abattoirs bretons. Jour après jour, il inventorie avec une infinie précision les gestes du travail à la ligne, le bruit, la fatigue, les rêves confisqués dans la répétition de rituels épuisants, la souffrance du corps. Ce qui le sauve, c’est qu’il a eu une autre vie. Il connaît les auteurs latins, il a vibré avec Dumas, il sait les poèmes d’Apollinaire et les chansons de Trenet. C’est sa victoire provisoire contre tout ce qui fait mal, tout ce qui aliène. Et, en allant à la ligne, on trouvera dans les blancs du texte la femme aimée, le bonheur dominical, le chien Pok Pok, l’odeur de la mer. 
Par la magie d’une écriture tour à tour distanciée, coléreuse, drôle, fraternelle, la vie ouvrière devient une odyssée où Ulysse combat des carcasses de bœufs et des tonnes de bulots comme autant de cyclopes.

Quel incroyable livre que ce recueil de feuillets d'usine rédigés par l'auteur le soir tard ou le matin très tôt, au retour de l'usine, aprè la promenade de l'énergique chien Pok-Pok, pour que la fatigue mentale/physique n'emporte pas avec elle ces instantanés de vie ouvrière. Pour témoigner, faire entendre cette vie à sa femme, et à tous les autres.
Un récit habité, rythmé, fiévreux, offrant de 
rares respirations, sans ponctuation, fait de phrases courtes et de sauts à la ligne, tranchants.

Joseph Ponthus a quitté la région parisienne et son job d'éducateur par amour pour sa femme qu'il est allé rejoindre en Bretagne.
Ne trouvant pas de travail dans son domaine, il finit par se tourner vers les petites missions d'interim en usine/abattoirs.
Et c'est tout un univers inimaginable qu'il découvre: le travail à la chaîne, les horaires décalés, les gestes mécaniques/abrutissants, le froid, le bruit, les odeurs, les blessures, le dos brisé, le corps qui lâche... 

Joseph Ponthus nous plonge avec intensité dans ce milieu à part, précaire et parfois révoltant à en donner la nausée.
Un milieu où la solidarité entre travailleurs aide à supporter la cadence (pendant que les dirigeants sont peu présents/valorisants) et où la pause clope compte parmi les rares bouffées d'air...
Alors, en guise de béquille/rampart contre la folie, contre l'effacement, s'érigent les chansons/la poésie de Trenet, Brel, Souchon, et les textes d'écrivains auxquels Joseph Ponthus se raccroche, fermement. La puissance salvatrice des mots, éternels soutiens, précieuses échappatoires.

Une sacrée claque que ce texte humain, authentique, essentiel et indispensable tant il coupe le souffle, recadre et hante, longtemps.


"En poussant mes carcasses
Bien sûr que je repense à tous ces mômes vivants
que j'ai accompagnés qui sont devenus adultes
aujourd'hui
Certains sont morts aussi
Mais je suis heureux ici
Avec mon épouse
Plus qu'heureux
Non loin de la mer
Quitte à charrier des animaux morts
Nous poussons nos carcasses
Tout le monde ne fait au fond que de trimballer ses
carcasses"

L'auteur > Joseph Ponthus est né en 1978. Après des études de littérature à Reims et de travail social à Nancy, il a exercé plus de dix ans comme éducateur spécialisé en banlieue parisienne où il a notamment dirigé et publié Nous... La Cité (Editions Zones, 2012). Il vit et travaille désormais en Bretagne. (les droits d'A la ligne ont déjà été vendus en Norvège).
Les éditions de La Table Ronde: https://www.editionslatableronde.fr/

19 février 2019

LES DÉRAISONS - Odile D'OULTREMONT

Les déraisons

Adrien, employé modèle, mène une vie sans surprises, réglée au millimètre. Louise, artiste peintre, traverse le quotidien en le réinventant sans cesse. Leur rencontre métamorphose leur existence. Louise emporte Adrien dans les méandres de ses fantaisies, Adrien comble Louise d'un amour infini. Mais la vie prend parfois des détours inattendus. Lorsque la santé de Louise se dégrade, forte de son imagination et accompagnée d'Adrien, son allié de toujours, elle décide de se battre. De son côté Adrien, pour la première fois, déroge à sa routine : il quitte à l'insu de tous son travail monotone pour accompagner sa femme, et tente, avec elle et par la force d'un souffle créatif puissant, de vaincre la maladie. 

Premier roman d'Odile d'Oultremont, Les déraisons est un roman funambule, écrit en équilibre entre drame et fantaisie, qui vous fait sourire autant qu'il vous serre le coeur.

Louise est une femme atypique (qui appelle son chien "Le Chat"), dotée d'une énergie renversante, et d'une douce extravagance qui rendent les jours plus fous, plus colorés. 
Lorsqu'Adrien et elle se rencontrent c'est une drôle d'histoire d'amour qui commence, pleine d'évidences et d'originalité.
Un couple que l'on trouverait cruel de voir séparé tant ils paraissent faits l'un pour l'autre malgré leurs différences. 
Et pourtant...
L'histoire alterne la lutte sans pathos du couple contre la maladie qui ronge Louise (qui donne des noms à chacun de ses membres et aux machines qui la soignent) et les passages où, plus tard, Adrien se défend à son propre procès contre la société pour laquelle il travaillait, qui le poursuit pour avoir indûment touché un an de salaire.
Une année d'absence volontaire durant laquelle Adrien, installé dans un placard/bureau introuvable au bout d'un interminable couloir suite à une restructuration, fait le choix de rester là où il estime être sa place: auprès de sa femme malade. Pour l'accompagner et profiter de son existence, jusqu'au bout de son combat.
 
Odile d'Oultremont alterne délicatement humour et gravité, pour aborder l'amour inconditionnel en dehors des règles, la brutalité du monde du travail et son manque d'humanité, que la justice a le pouvoir, ou pas, de contrebalancer.

Un livre poétique, léger et grave à la fois, plein de lumière et d'espoir, ayant un quelque chose de l'Ecume des jours, dans son envie de préserver le beau, le fou, le doux, même dans la maladie et l'adversité.
Une 
belle invitation à ne pas oublier d'être autant que possible déraisonnable.


"À l'état pur, la déraison maintient en équilibre sur un fil invisible. Mieux, elle devient une arme d'une puissance inouïe."

L'auteure >> Scénariste et réalisatrice, Odile d'Oultremont vit entre Bruxelles et Paris. Les Déraisons est son premier roman. Les Déraisons a reçu le prix de la Closerie des lilas 2018. 
Les éditions 10/18: https://www.lisez.com/1018/16

05 février 2019

À NOUS REGARDER, ILS S'HABITUERONT - Elsa FLAGEUL

9782260032205ORI

"Ils sonnent à l’interphone, s’annoncent, entrent, ouvrent leur casier fermé à clef, y déposent leurs sacs, leurs manteaux, se lavent soigneusement les mains au savon, pendant plusieurs secondes, chacun leur tour, sans parler, sèchent leurs mains avec du papier puis les passent sous une pompe géante de solution hydro-alcoolique, se les frictionnent longtemps, sèchent leurs mains avec du papier, enfilent chacun une blouse jaune transparente, Vincent attache celle d’Alice dans le dos, Alice attache celle de Vincent.
Ils ouvrent la porte qui sépare César du reste du monde. Chaque matin, après avoir accompli tout cela, Alice met la main sur la poignée de la porte, chaque matin elle prend une grande inspiration, ferme les yeux et dit tout bas : j’espère que la nuit s’est bien passée. Chaque matin.
En réalité chaque matin elle se demande : mon bébé est-il mort?"

Quand une grossesse ne se termine pas comme  prévu, bien avant la date annoncée, quel genre de tsunami s'abat sur vous? 
Ce sont essentiellement ces jours de flottement après le choc d'une naissance avant-terme, qu'Elsa Flageul nous raconte dans ce court roman où nous nous retrouvons plongés dans le monde de la prématurité et de la parentalité fragile, dans un milieu hospitalier bruyant et angoissant totalement inconnu jusque là, où l'on vous rassure autant que l'on vous infantilise. 

Comment est-ce qu'Alice, maman bien avant l'heure, traverse ces moments de doute, entre sentiment d'échec, de culpabilité et d'injustice, faisant preuve d'un courage qu'elle ne se soupçonnait pas, se raccrochant parfois à une précieuse pensée magique et à un certain humour? 
Où est-ce que le couple, fragilisé, démuni mais combatif, qu'elle forme avec Vincent trouve la force nécessaire pour affronter l'incertitude, la peur de la mort à peine la vie donnée? Quels parents et quel couple devient-on après cette perte brutale de l'insouciance? 

Elsa Flageul aborde d'un ton à la fois ténu, fuselé et direct la lutte quotidienne, et l'équilibre précaire que l'on tente de préserver malgré la peur, la fatigue, l'impuissance, et une immense solitude. Le courage qu'il faut pour tenir bon et se tenir bien face au vertige d'une maternité à part, même après l'embellie. 
Un livre fort sur le deuil d'une naissance "idéale", l'amour inconditionnel d'un père et d'une mère, les bouleversements irrémédiables qu'une telle naissance provoque, les regards qu'elle altère, mais aussi les liens qu'elle renforce, malgré tout.

"Tout le monde est là, tout le monde attend, tout le monde retient son souffle: César est porté par la foule et nous avec. Pourtant cet amour, cette attente que je reçois, que j'entends, ils n'arrivent pas jusqu'à moi: je ne rappelle pas, je ne réponds pas aux messages. Je n'y arrive pas. Non que le temps me manque, je n'ai que ça justement, du temps à n'en plus finir pendant lequel je contemple la poitrine de mon fils se soulever puis s'abaisser, se soulever puis s'abaisser, toujours pareil et c'est ça justement que je scrute, que je vérifie à chaque instant: la moindre irrégularité me panique, la moindre arythmie me fait bondir de mon fauteuil. Si je détourne le regard, il me semble que l'impensable peut se produire, que le mouvement ne tient qu'à mes yeux, qu'à ma volonté presque. Je pourrais utiliser ce temps de surveillance pour dire merci à ceux qui pensent à moi, à nous mais je n'y arrive pas.
En vérité, je voudrais qu'on nous foute la paix. 
C'est impossible de penser ça, impossible de le ressentir mais c'est pourtant le cas. Je ne supporte plus les anecdotes qui se veulent rassurantes: untel est né prématuré, il a aujourd'hui dix-huits ans et entre à Sciences Po, unetelle ne pesait qu'un kilo à la naissance et c'est aujourd'hui une grande fillette de dix ans qui fait du handball. Je m'en fous. Ce n'est pas notre histoire. Ce n'est pas César. Ce n'est pas maintenant. Ce n'est pas moi. La vie n'est qu'une histoire de cas particuliers. Rien ne fait sens. Rien n'est juste. Rien ne se ressemble. Une vie, ça ne se mesure pas. Une vie, ça ne se compare pas
. "

L'auteure >> Avant de se lancer dans l’aventure romanesque, Elsa Flageul a d’abord étudié le cinéma et travaillé sur l’œuvre de Jacques Demy. Le cinéma garde une influence majeure sur son travail d’écrivain, caractérisé par un sens aigu de la musicalité et une écriture d’une grande délicatesse. Aux éditions Julliard, elle a déjà publié Madame Tabard n’est pas une femme (2011), J’étais la fille de François Mitterrand (2012) et Les Araignées du soir (2013). Les Mijaurées (2016). À nous regarder, ils s’habitueront est son cinquième roman.

28 janvier 2019

LES PETITS GARÇONS - Théodore BOURDEAU

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C’est l’histoire de deux amis qui traversent ensemble l’enfance, puis l’adolescence, et qui atterrissent à l’âge adulte le coeur entaillé.
C’est l’histoire d’un jeune homme maladroit, le narrateur, un peu trop tendre pour la brutalité du monde, mais prêt pour ses plaisirs.
C’est l’histoire d’un parcours fulgurant, celui de son ami Grégoire, et des obstacles qui l’attendent.
C’est aussi l’histoire d’une société affolée par les nouveaux visages de la violence.
C’est enfin une histoire de pouvoir, de déboires et d’amour.
Mais avant tout, c’est l’histoire de deux petits garçons.

Les petits garçons est le premier titre que j'ai lu de la nouvelle collection Arpège lancée par l'illustre, et historique, maison d'édition Stock.
Une nouvelle collection c'est une sacrée aventure et un bien beau pari qu'a relevé Caroline Laurent, directrice audacieuse qui a su s'entourer d'auteurs sacrément prometteurs. Notamment, donc, Théodore Bordeau. 
Pour tout vous dire, lorsque j'ai vu le nom de Théodore apparaître dans le programme de lancement, j'ai été surprise, j'ai souri et me suis dit que la vie était drôle parfois, et le monde vraiment petit. En effet, je connais son frère depuis oula, quelques années (non, je ne compterai pas), et Théodore est producteur éditorial de Quotidien, émission qui passe sur l'une des chaînes d'un groupe pour lequel j'ai longtemps oeuvré.
J'étais donc triplement curieuse en me lançant dans la découverte de ces premiers pas. 

"Je suis né heureux", est la première phrase de ce roman plein de tendresse, aux personnages aussi attachants que parfois agaçants, vivants en somme.
Des personnages qui deviennent complices dès l'enfance et font fi des différences qui malgré tout, vont un peu les séparer. L'un a de l'ambition et calcule tout ou presque, l'autre cherche sa voie et en change au gré de ses rencontres sentimentales.
Mais finalement, aucun des deux ne trouve vraiment la bonne recette (mais existe-t-elle seulement?) pour se construire dans un monde de plus en plus brutal, où la violence éclate au coin de la rue, vous saute au visage dès la télé allumée. 
Au fil des ans, ils se voient confrontés à la dureté du milieu étudiant, du monde du travail, des médias, de la politique, où la compétition bat son plein et où la couverture, trop petite pour tout le monde, finit souvent par se/vous déchirer.  
Rien de plus précieux alors que de pouvoir penser que l'autre est là, même un peu absent, même un peu distant, comme un refuge. 

Les Petits Garçons est un livre dans lequel je me suis souvent retrouvée, élevée par des parents aimants et protecteurs, bousculée par une époque chahutée, tentant de garder la tête de la petite fille que je fus hors de l'eau.
Un livre sensible et lucide sur les liens d'amitié, et sur ce que l'âge adulte nous prend, l'innoncence qu'il détruit, les distances qu'il crée, les défis qu'il nous force à relever, les sentiments à canaliser... tout en restant au fond de nous celui/celle qui chérit précieusement (et avec nostalgie) le souvenir de la malle aux trésors de son enfance, qu'il/elle retrouve régulièrement avec émotion chez ses par/ents"/antres".
"Je suis né heureux", il s'agit, ensuite, de parvenir à le rester.

"Après le repas, nous avions débarrassé la table, les couverts tintinnabulaient alors que nous les rangions dans le lave-vaisselle. Papa tentait toujours de loger un maximum d'assiettes dans la machine. Puis j'avais embrassé mes parents, avec l'envie d'être parti le plus vite possible, pour échapper à ces deux regards qui me connaissaient trop, qui jaugeaient chacun de mes gestes avec l'intensité dont seuls ceux qui nous ont élevés sont capables. Dans l'entrée, maman m'avait confié quelques restes du repas dans une boîte en plastique, tandis que papa m'encourageait à leur rendre visite plus souvent. Au moment de partir, mon oeil s'est arrêté sur une petite photo, encadrée et posée sur une rangée d'étagères. C'était une ancienne version de moi, joufflu, boudiné dans un gilet rayé, une coiffure en forme de bol, le regard ébété de l'enfant pris au piège dans une cabine de Photomaton. Il était mignon ce petit garçon. Il était au commencement, vierge du monde, du travail, des amours déçues, des ambitions et des Malvina. Mon cher petit garçon."  

L'auteur >> Théodore Bourdeau est journaliste. Après avoir travaillé au « Petit Journal », il est aujourd’hui producteur éditorial de l’émission « Quotidien » diffusée sur TMC. Il a trente-huit ans et vit à Paris.

17 janvier 2019

LE LION SANS CRINIÈRE - Edouard BUREAU

Lion sans crinière

Le Lion sans crinière est ce tout jeune planteur idéaliste, qui lance une révolte par humanisme.
Le Lion sans crinière est ce chef de guerre qui apprend à commander dans le fracas des batailles.
Le Lion sans crinière est ce vainqueur qui ne voit pas sa jeunesse s'évanouir et dont le coeur se flétrira au contact du pouvoir...
Le Lion sans crinière est une folle cavalcade humaniste, le roman d'une passion amoureuse que la guerre déchire. C'est aussi le récit d'une amitié écartelée. 
C'est enfin un cri d'amour - un rugissement - à la nature et à la poésie...

Le Lion sans Crinière compte parmi les premiers romans les plus aboutis qu'il m'ait été donné de lire (et sa couv est probablement la plus belle de cette rentrée d'hiver!).
Tout au long des 462 pages qui le composent j'ai été impressionnée par la langue raffinée, la maturité et la profondeur de ce roman plein d'aventure, d'exotisme et d'humanité. 

Edouard Bureau nous embarque, tambour et coeur battants, dans un pays d'Afrique imaginaire, véritable écrin de beauté où André Saint-Souris, personnage hautement romanesque propriétaire d'une plantation, vit en harmonie (et déconnecté des conflits qui sévissent dans le pays) avec ses employés issus des quatre ethnies natives du pays. 
Jusqu'au jour où, suite à un évènement qui ne lui laisse d'autre choix que d'ouvrir les yeux, celui-ci monte sa propre armée dans la ferme intention de renverser le dictateur au pouvoir, le général Ambutu. Une expédition portée par une intention sincère et humaniste qui, au fil des kilomètres parcourus, perd de sa superbe, la toute-puissance pervertissant les esprits, alterrant la beauté de l'âme, l'intérêt personnel prenant le dessus sur l'intérêt général. 
L'histoire de cette croisade nous est narrée de nombreuses années après par l'attachant et idéaliste Perier, régisseur de la propriété, ami fidèle et dévoué de Saint-Souris qu'il observe avec une tendre fascination mêlée d'effroi et d'une clémente déception. 

Le lion sans Crinière est un texte riche, humain, enlevé et foisonnant, à la dureté contrebalancée par des descriptions poétiques et une écriture admirable, dont ressort un amour profond pour la nature et les sentiments authentiques.
Une épopée intemporelle, offrant une réflexion sensible sur la conquête des territoires et leurs conséquences désastreuses sur la nature et les peuples. Un roman d'aventure à la grande force d'évocation sur les idéaux, la quête du pouvoir, son aveuglement et les fossés qu'il creusedont le flamboyant héros s'étiole à l'instar du souvenir que le narrateur cherche à préserver en écrivant, en un geste désespéré et majestueux.
Un livre rare, plein de souffle et de coeur.

 "Les nobles rêveries de la jeunesse - la fidélité, le désintéressement, le courage - flottaient dans l'alcool, à la surface de l'esprit, sans jamais toucher aux lèvres du jeune lion. Dans un tourbillon peut-être, dans le creux d'une vague, lors d'une trop grosse gorgée, lorsque les introspections faisaient rugir des tempêtes dans le reste d'âme d'André, peut-être réapparaissaient ses idéaux déchus. Ils se tenaient alors à la surface comme un bouchon de pêcheur, prêts à couler dans la gorge d'André. Mais, par les flux et reflux de la boisson, les idéaux s'éloignaient d'André, au rythme des rasades. Et, de nouveau, ces qualités qui font l'âme belle - la générosité, l'amitié, la bienveillance - sombraient au fond du verre, ou bien continuaient leur molle flottaison, sans espoir de voir un jour le gosier du jeune homme. Les idéaux manquent parfois d'espérance." 

L'auteur >> Edouard Bureau est né en 1992, Le Lion sans Crinière (Editions du Sable Polaire) est son premier roman.