BLABLABLAMIA

16 avril 2017

VALET DE PIQUE - Joyce Carol OATES

Valet de pique

Quel auteur n’envierait le sort d’Andrew J. Rush? Écrivain à succès de romans policiers vendus à plusieurs millions d’exemplaires dans le monde, père de famille heureux, Andrew vit dans une petite ville du New Jersey où il trouve le calme nécessaire pour édifier son œuvre.
Mais Andrew a un secret que même ses plus proches ignorent : sous le pseudonyme de Valet de pique, il écrit des romans noirs, violents, pervers, romans qui scandalisent autant qu’ils intriguent le monde littéraire.
Cet équilibre tout en dissimulation qu’Andrew a patiemment élaboré va être menacé. Au départ, la plainte d’une voisine, Mme Haider, probablement un peu dérangée, qui l’accuse d’avoir plagié ses romans autopubliés. Parallèlement sa fille lui pose des questions gênantes après avoir trouvé des traces autobiographiques dans un roman du Valet de pique ; sa femme Irina est soupçonnée par Andrew d’entretenir une liaison avec un professeur de maths. Ces éléments menaçants vont réveiller chez Andrew des fantômes du passé, réveiller aussi la voix désormais plus insistante et terrifiante du Valet de pique…

Joyce Carol Oates est prolifique et cela ne cesse de me mettre en joie. 
Je n'ai pas (encore) pu/eu le temps de lire toutes ses dernières productions, mais je les garde précieusement, comme des valeurs sûres, parce qu'elle ne m'a jamais déçue. 

Ceci étant, j'ai refermé Valet de pique en me disant que ce n'était pas son meilleur livre, car certains thèmes (comme le plagiat, l'écriture sous anonymat...) auraient mérités d'être traités plus en profondeur.
Mais Joyce Carol Oates dans ce style millimétré, sec et précis qui la caractérise, signe malgré tout un (court) thriller psychologique efficace qui m'a rappelé un (court) roman traitant également du plagiat écrit par Stephen King (Vue imprenable sur jardin secret, devenu Fenètre secrète lorsqu'il a été adapté au cinéma en 2004). Stephen King dont
 le nom apparaît dans les pages de Valet de Pique, dans une intéressante et assez vertigineuse mise en abyme.

Joyce Carol Oates livre un récit très sombre sur les apparences qui dominent ce monde, et se révèlent souvent trompeuses, sur le secret, le processus d'écriture, la ligne ténue entre le génie et la folie, les pulsions violentes quand les digues lâchent. 
Son personnage principal, Andrew, a pourtant tout pour lui, auteur à succès, avec une belle maison, une belle voiture, une belle femme ayant renoncé à ses propres ambitions afin de se consacrer à son mari, une famille parfaite en apparence... Et pourtant...
En quelques pages Joyce Carol Oates nous démontre que tout équilibre, professionnel, personnel, mental, reste précaire.
Au final, un roman un peu boîteux mais qui reste redoutable (et bénéficie d'une excellente traduction).

"Étrange que, incapable d’écrire en tant que Andrew J. Rush et incapable de dormir, je puisse écrire des heures, dans une sorte de délire, en qualité de Valet de pique. Les pages défilaient. Ma respiration s’accélérait. Tu as trouvé la jugulaire! Pas de retour en arrière."

L'auteur(e) >> Joyce Carol Oates est née en 1938 à l'ouest du lac Erié. Son père travaillait pour la General Motors. Elle passe une enfance solitaire face à sa soeur autiste et découvre, lorsqu'elle s'installe à Detroit au début des années 60, la violence des conflits sociaux et raciaux. 
Membre de l'Académie américaine des arts et des lettres, titulaire de multiples et prestigieuses récompenses littéraires,parmi lesquelles le National Book Award, Joyce Carol Oates occupe depuis longtemps une place au tout premier rang des écrivains contemporains. Elle est l'auteure de recueils de nouvelles et de nombreux romans dont Les Chutes (prix Femina étranger en 2005), Mudwoman (meilleur livre étranger en 2013 pour le magazine Lire) et Carthage.

Les éditions Philippe Rey : http://www.philippe-rey.fr/unepage-home-home-1-1-0-1.html


30 mars 2017

LA DÉSOBÉISSANTE - Jennifer MURZEAU

La désobéissante

"En cette fin d'après-midi, l'épaisse pollution n'a pas eu tout à fait raison de l'éclat du crépuscule. Une douceur rose survit et se répand. Jeanne lui avait dit souvent la beauté des soirs d'été, la lumière qui décline, le rouge diffus qui se cache dans les nuages et s'étire dans leur souvenir. Bulle buvait les paroles, et jalousait. Car jamais elle n'avait pu contempler ce spectacle. Parce que ces soirs-là n'existaient plus, ils étaient obstrués. Le "secret des affaires' les avait étouffés."

Paris, 2050. Bulle découvre, catastrophée, qu'elle est enceinte. Autour d'elle, le monde est un naufrage. Sous des dômes, les plus riches se calfeutrent, ignorant les misérables qui se débattent audehors, rendus inutiles par l'automatisation. Le chômage a atteint 70%, la violence envahit les rues. Les plus dociles gobent leur Exilnox, les yeux voilés par des implants connectés. Sur les holordis, les murs, partout, brillent les pubs et les flashs info anxiogènes. Alors un enfant, là-dedans...

Avec La Désobéissante, son troisième roman, Jennifer Murzeau s'est essayée à la dystopie.
A vrai dire, en l'apprenant, je me suis dit que c'était risqué. Mais pourquoi pas... Et après lecture, je me dis qu'elle a franchement réussi son pari, car le genre lui permet de poser un regard encore plus cinglant que dans ses précédents romans sur les êtres humains et leurs travers, contre lesquels s'érigent toujours ses personnages principaux. 

Elle nous fait frémir en nous présentant un futur proche (2050 c'est demain...) ultra réaliste et glaçant, dans un Paris cerné par la pollution, où la violence n'a plus de limites, la pub est omniprésente, les inégalités irrattrapables, le quotidien frénétique, infantilisant et lobotomisant... 
Et c'est dans ce monde menaçant que Bulle se découvre enceinte, alors que son compagnon n'a plus de travail (et n'en aura plus jamais) et se retrouve en prison.
Renoncera-t-elle à cet enfant? Décidera-t-elle de lutter et partir à contre courant?

La Désobéissante est un manifeste pour la liberté, la solidarité et l'action face à l'abrutissement des masses qui nous guette (voire qui a déjà commencé...).
Jennifer Murzeau amène une jolie lumière au coeur de la noirceur annoncée en accordant une belle place à un optimisme qui nous file de plus en plus entre les doigts, et nous rappelle que nous sommes toujours en mesure de
refuser de devenir des moutons de panurge.

"On clique, on se repait de l’horreur, on se paye des frissons qui laissent sans voix et sans volonté, qui n’autorisent que l’émotion ou l’effroi. Pas d’analyse, jamais. Mais des flashs, des alertes, des urgences, tout un tas d’injonctions qui obligent l’attention et détournent la réflexion.
Vendre l’apocalypse, plutôt que penser la renaissance."

L'auteur(e) >> Jennifer Murzeau vit et travaille à Paris. Elle poursuit dans La Désobéissante une réflexion amorcée dans ses précédents romans, Les Grimaces (Léo Scheer 2012) et Il bouge encore (Robert Laffont 2014) sur les dérives de notre époque, l'aliénation et la liberté. La Désobéissante est son troisième roman.

19 mars 2017

LES ANNÉES SOLEX - Emmanuelle de BOYSSON

eho_deboyssonPL1-PHOTO-COUV-ANNEES-SOLEX

Alsace, 1969. Lors d’un séjour chez ses grands-parents, avec Camille, sa cousine dévergondée, Juliette rencontre Patrice, adolescent rebelle dont elle tombe follement amoureuse. Leurs vacances riment avec insouciance, s’y mêlent les dernières notes de l’enfance que l’on voudrait ne jamais oublier. Pourtant, dès la rentrée, Juliette doit choisir entre son désir d’émancipation et les codes étriqués de son milieu. Cette idylle ne restera-t-elle qu’une belle échappée?
Hymne à la fureur de vivre, Les Années Solex célèbre l’âge de tous les possibles. Pantalons pattes d’eph, foulards indiens, musique pop… autant d’évocations délicieusement nostalgiques qui ressuscitent une génération avide de liberté.

Lorsque j'ai vu ce titre d'Emmanuelle de Boysson je me suis immédiatement souvenue du vieux Solex noir de ma mère, qui est longtemps resté dans la cave de mon grand-père dans le Sud... Ma mère nous disait souvent combien ce Solex avait été synonyme de liberté et d'émancipation. Il roulait encore lorsque j'avais une dizaine d'années, et je posais sur lui un regard entre curiosité et convoitise, sans totalement réaliser combien il avait été vecteur d'indépendance pour certaines générations.

Alors, Emmanuelle de Boysson n'a pas l'âge de ma mère, mais grace à elle, je me suis promenée en Solex dans les années 70 qui lui furent chères.
J'ai suivi Juliette dans cette période d'éveil/de passage entre l'enfance et l'adolescence, découvrant ses premières revendications, ses envies de jeune femme, 
ses premières boums, ses premiers drames et coups de coeur, et la naissance d'une véritable passion pour l'écriture qui ne la quittera pas. 

Outre l'époque parfaitement bien détaillée, des objets aux musiques en passant par les couleurs vives des seventies, c'est aussi le regard fait d'interrogation, de déception, révolte et détermination que pose Juliette sur cette société en pleine mutation, ainsi que sur les adultes et leurs arrangements, qui fait mouche. 

Il y a un côté cinématographique à la Rohmer dans ce polaroïd d'une période charnière, y'a de la vie qui pousse et force les portes, des cris, des pleurs, des envies d'idéaux, des traditions bousculées, des conflits de générations/ruptures amicales ou familiales.
Le tout sous la plume vive et rythmée d'
Emmanuelle de Boysson qui partage ici quelques uns de ses souvenirs entre une douce nostalgie et l'envie de transmettre, avec en ps le message de ne jamais trop tourner le dos à l'ado plein(e) d'aspirations que l'on était. 

""J'écris pour ne pas m'ennuyer, moi qui me lasse si vite de tout. J'écris comme on court à travers champs, sans savoir où l'on va, alors que ma vie est toute tracée. J'écris ce qui me vient, ce qui naît quand je ne m'y attends pas, au momentoù mon esprit flotte, où je perds le fil. J'écris pour jouer parce que je suis mauvaise joueuse. J'écris ce que je tais, parce que je parle trop. J'écris pour savoir ce que je veux puisque ma mère le sait mieux que moi. J'écris pour ne pas tomber malade, de grosses boules dans la gorge. J'écris pour me cacher, moi qui aime tant me mettre en scène. J'écris pour être une autre, moi qui ne sais pas qui je suis. J'écris pour ne pas perdre mon temps alors que je passe des heures à ne rien faire. J'écris sans penser à demain, pour savoir ce que je deviendrai. J'écris maintenant, pour moi, et je me fous que maman pense que ça n'est pas un métier, mais du narcissisme, de l'exhibitionnisme. J'écris jusqu'à ce que le sommeil m'emporte, pour que mes rêves m'inspirent, pour ne plus avoir peur du noir."
Mon cahier dans mon coffre d'ébène, je cachai la clé sous mon matelas. On pouvait me priver de tout, sauf de ça." 

L'auteur(e) >> Écrivain et critique littéraire, Emmanuelle de Boysson est également l’une des fondatrices du prix de la Closerie des Lias. Elle a publié de nombreux essais et romans inspirés des réalités féminines parisiennes, dont Les Grandes bourgeoises (2006), succès de librairie.

Les éditions Héloïse d'Ormesson : http://www.editions-heloisedormesson.com/

12 mars 2017

LE SÉDUCTEUR - Jan KJÆRSTAD

Le Séducteur

De son enfance aux abords des fjords norvégiens, jusqu’au soir où sa femme est assassinée, la destinée de Jonas Wergeland est un kaléidoscope éblouissant de pensées, d’échecs et de moments de gloire. Homme de télévision charismatique qui tient bon malgré les défis, l’adversité et les conquêtes, il ne vivra jamais à moitié.
Mille et Une Nuits de notre temps, roman en spirales, fait d’échos et de myriades d’histoires, Le Séducteur nous plonge dans l’existence d’un héros improbable. Et si rien n’est vrai, alors Jonas sera devenu ce qu’il voulait être: un conteur fabuleux à même d’inspirer les autres.

Le Séducteur est le premier tome d'une trilogie sortie en Norvège en 1993, qui a demandé près de dix ans de travail à son auteur.
C'est un roman foisonnant qui nous offre un véritable voyage de plus de 600 pages dans toute une époque et un pays aussi attirant et fascinant que l'est Jonas Wergeland, son personnage principal.

C'est un roman dense, qui demande que l'on ait du temps devant soi, et une certaine capacité de concentration, car l'on passe d'une époque à une autre en n'ayant rien d'autre à se raccrocher que le fil des pensées du (mystèrieux) narrateur.

Jan Kjærstad décrit par petites touches les moments d'éveil, de gloire, d'échec, de révélation, de virage ou de grace qui composent une vie, ici donc celle de Jonas Wergeland, célébrité télévisuelle nationale, dont nous faisons la connaissance alors qu'il vient de trouver sa femme morte sur le sol de leur salon.
Cet évènement va être le point de départ de nombreux flash backs à l'ordre chronologique anarchique, car finalement on raconte rarement une vie
 de façon linéaire, mais plus fréquemment en faisant des sauts de puce d'un point à un autre de sa mémoire.
C'est en ça que le Séducteur est, au début, déstabilisant, puis apparaît dans toute son originalité, sa sensibilité et son intelligence, sur sa manière d'interroger la façon dont on devient qui l'on est, et comment nos routes dévient peu à peu, ou plus brusquement, et nous offrent la possibilité de nous réinventer.

Le texte est parfois cru (voire érotique), drôle, nostalgique, doux, et l'on atteint le point final en se rendant compte que tous ces instants sont brillamment reliés pour donner ce patchwork riche, touchant, tragique, interpellant.
Bravo (encore une fois) à Monsieur Toussaint Louverture pour cette trouvaille à la superbe couverture (comme toujours)... (j'espère que les opus suivants - Le Conquérant et Le Découvreur - sont déjà dans les tuyaux...). 

"- Ce que j'essaie de dire, je crois, c'est que chaque être est autant une somme d'histoires qu'un ensemble de molécules. Moi, par exemple, je suis en partie ce que j'ai lu au fil des ans. Mes lectures ne me quittent pas. Elles se déposent en moi comme... je ne sais pas... des sédiments. 
- En définitive, tu penses que les histoires que tu as entendues sont aussi importantes que les gènes que tu as reçus.
Axel prit soudain l'air songeur que l'on affiche souvent en entendant quelqu'un d'autre énoncer clairement ce que l'on a en tête. 
- Pourquoi pas? dit-il. 
- Effectivement, pourquoi pas, renchérit Jonas. Donc, selon toi, le fait d'entendre une bonne histoire est susceptible de changer un humain. 
- Parfaitement. Peut-être est-ce ça la vie, au fond...Engranger des récits, se forger un arsenal de bons moments pour pouvoir ensuite les agencer de manière complexe, comme l'ADN.
"

L'auteur >> Depuis ses débuts littéraires en 1980, Jan Kjærstad s’est distingué comme étant l’un des auteurs norvégiens les plus populaires, cosmopolites et innovants, mais aussi en tant que théoricien littéraire respecté et membre actif des débats culturels sur ce que signifie être Norvégien. Ayant vécu pendant deux ans et demi (1989-1991) à Harare, au Zimbabwe, il a beaucoup voyagé et a consacré sa vie à évoluer au même rythme que la littérature contemporaine et les théories critiques. Kjærstad apporte à la scène littéraire un mélange inégalé d’érudition internationale et d’identité norvégienne basée sur la vie quotidienne, consignée avec minutie. En tant qu’éditeur du journal littéraire Vinduet à la fin des années 1980, Kjærstad est l’un des premiers Norvégiens à avoir reconnu l’importance des débats qui avaient lieu dans tout le monde occidental sur le postmodernisme en littérature, et a introduit certaines de ces idées auprès du public norvégien (...) Titulaire de l’équivalent d’un master en Théologie de l’Université d’Oslo, Kjærstad est parfois qualifié d’« œcuméniste littéraire », en raison de sa prédilection pour la juxtaposition de points de vue multiples, qui mettent le lecteur au défi de trancher. (source: Monsieur Toussaint Louverture)

05 mars 2017

ARRÊTE AVEC TES MENSONGES - Philippe BESSON

P Besson

Quand j'étais enfant, ma mère ne cessait de me répéter : « Arrête avec tes mensonges. » J'inventais si bien les histoires, paraît-il, qu'elle ne savait plus démêler le vrai du faux. J'ai fini par en faire un métier, je suis devenu romancier.
Aujourd'hui, voilà que j'obéis enfin à ma mère : je dis la vérité. Pour la première fois. Dans ce livre.
Autant prévenir d'emblée : pas de règlement de comptes, pas de violence, pas de névrose familiale.
Mais un amour, quand même.
Un amour immense et tenu secret.
Qui a fini par me rattraper.

Philippe Besson a toujours aimé inventer des histoires, et nous les raconter dans de beaux romans. Je ne les ai pas tous lus, ni tous aimés, de fait, mais je suis certaine d'une chose, Philippe Besson a toujours eu cette plume qui touche et fait mouche, ce ton toujours sincère et juste, qui lui permet de se dévoiler avec douceur et pudeur dans ce roman-récit.

Philippe Besson nous emmène donc à Barbezieux en 1984, pour partager quelques jours de son adolescence, au moment de l'éveil amoureux, de ses premières expériences homosexuelles, du coeur qui bat dans une clandestinité imposée. 
Il se remémore l'intimité d'une première relation faite d'hésitation, de silence, d'emportements, de différence et de tabous... jusqu'aux
 séparations inexpliquées et la vie qui nous rattrape parfois étrangement par le col.  

Arrête avec tes mensonges est un très beau texte, court, mélancolique, tendre et poignant, sur l'amour et ses premières brûlures, la perte, la peine et les vides qui nous morcellent, thèmes qui jalonnent l'oeuvre de Philippe Besson, et dont on trouve ici les origines.
U
n roman que l'on repose ému, touché par cet hommage lumineux à un amour fondateur, et à la vie d'un homme passé à côté d'une partie de lui-même, privé d'une précieuse liberté de choix et de soi. 

"Mais surtout, nous ne retrouverons pas ce qui nous a poussés l'un vers l'autre, un jour. Cette urgence très pure. Ce moment unique. Il y a eu des circonstances, une conjonction de hasards, une somme de coïncidences, une simultanéité de désirs, quelque chose dans l'air, quelque chose aussi qui tenait à l'époque, à l'endroit, et ça a formé un moment, et ça a provoqué la rencontre, mais tout s'est distendu, tout est reparti dans des directions différentes, tout a éclaté, à la manière d'un feu d'artifice dont les fusées explosent au ciel nocturne dans tous les sens et dont les éclats retombent en pluie, et meurent à mesure qu'ils chutent et disparaissent avant de pouvoir toucher le sol, pour que ça ne brûle personne, pour que ça ne blesse personne, et le moment est terminé, mort, il ne reviendra pas ; c'est cela qui nous est arrivé."

L'auteur >> Depuis Son frère, paru en 2001 et adapté par le réalisateur Patrice Chéreau, Philippe Besson a publié, entre autres, En l'absence des hommes, L'Arrière-saison, Une bonne raison de se tuer, La Maison atlantique et Vivre vite, et est devenu un des auteurs incontournables de sa génération. S'affirmant aussi comme un scénariste original et très personnel, il a signé le scénario de Mourir d'aimer (2009), interprété par Muriel Robin, de La Mauvaise Rencontre (2010) avec Jeanne Moreau, du Raspoutine de Josée Dayan interprété par Gérard Depardieu, et de Nos retrouvailles (2012) avec Fanny Ardant et Charles Berling. Un homme accidentel sera prochainement adapté au cinéma. Un tango en bord de mer, sa première pièce en tant que dramaturge, a été jouée à Paris à l'automne 2014 et publiée parallèlement chez Julliard puis reprise à l'automne 2015 au Théâtre du Petit Montparnasse.

26 février 2017

QU'IL EMPORTE MON SECRET - Sylvie LE BIHAN

qu'il emporte mon secret

« Je ne peux pas t'expliquer pourquoi, pas maintenant, mais sois patient, je te raconterai dès que j'aurai trouvé les mots. J'ai besoin de respirer, encore un peu, un autre air que celui, étouffant, de l'été 1984, celui que j'avais refoulé et que j'ai retrouvé dans une salle de la prison de Nantes, il y a trois semaines ».
Deux nuits ont bouleversé la vie d’Hélène à 30 ans d'intervalle, la troisième, à la veille d’un procès, sera peut-être enfin celle de la vérité…

Sylvie Le Bihan ne s'en cache pas, ce roman est basé sur certains faits réels, mais Qu'il emporte mon secret est bel et bien un roman, forme d'écriture qui lui a sûrement permis d'aborder le sujet grave qu'est le viol en gardant toujours la bonne distance, dans une écriture aussi douce que directe.

Hélène est donc une femme qui, trente ans après avoir été victime d'un viol, se retourne sur son passé au cours d'un moment charnière de sa vie, à savoir à la veille d'un procès durant lequel elle va témoigner, pour enfin faire entendre ce qui avait jusqu'alors été tu.

Hélène se confie à son amant dans une lettre de rupture, expliquant pourquoi elle semble aussi insaisissable, et comment cet évènement d'une extrême violence, l'année de ses 16 ans, l'a façonnée, inadaptée, blessée et endurcie.  
Elle parle du poids de l'entourage, de l'importance des premiers mots entendus "après", de cette peur de la honte et de décevoir qui entraîne le silence, la négation, la dissociation qui fait laisser un gros morceau de soi derrière, et ne fera exister qu'en pointillés... 
Hélène, devenue une femme silencieusement fragile, masque donc ses failles derrière des airs de femme forte et indépendante.
Elle revient sur ses choix, faits, gestes inconscients, son côté expansif 
alors qu'elle était intèrieurement recroquevillée, son rejet de l'attachement, son "incompétence" en amour, ses blessures qui ont entraîné ses faiblesses et l'ont, un temps, transformée en victime idéale pour un autre genre de prédateurs... 
Et alors que l'heure de la confrontation approche, que la tension monte en elle, on attend de savoir ce qui a provoqué le déclic, lui a donné la force, et lui a surtout permis, d'aller enfin devant la justice pour demander réparation...

Par le biais de ce roman pudique à la fois intime et universel, Sylvie le Bihan montre son désir d'ouvrir la voie et de continuer à libérer la parole, en encourageant ici les femmes victimes de viol à ne pas se nier/culpabiliser/avoir honte, et à militer afin de pouvoir défendre leurs droits à quelque moment de leur vie que ce soit.

"Je suis persuadée que ce sont nos croyances qui attirent nos expériences, et cest peut-être la raison pour laquelle je nai jamais aimé, puisque je me crois condamnéà être seule, à ce quon mabandonne, incapable de donner, en un mot, pas aimable, au sens propre du terme."

L'auteur(e) >> Sylvie Le Bihan Gagnaire dirige les projets internationaux des restaurants Pierre Gagnaire. L’Autre, paru en 2014, avait obtenu les prix du premier roman à la Forêts des Livres et au salon de Chambéry, il est en cours d’adaptation pour le cinéma. Elle a publié son deuxième roman Là où s’arrête la terre en 2015.

Les éditions du Seuil : http://www.seuil.com/

18 février 2017

TROPIQUE DE LA VIOLENCE - Nathacha APPANAH

A19755

«Ne t’endors pas, ne te repose pas, ne ferme pas les yeux, ce n’est pas terminé. Ils te cherchent. Tu entends ce bruit, on dirait le roulement des barriques vides, on dirait le tonnerre en janvier mais tu te trompes si tu crois que c’est ça. Écoute mon pays qui gronde, écoute la colère qui rampe et qui rappe jusqu’à nous. Tu entends cette musique, tu sens la braise contre ton visage balafré? Ils viennent pour toi.» 

Tropique de la violence est une plongée dans l’enfer d’une jeunesse livrée à elle-même sur l’île française de Mayotte, dans l’océan Indien. Dans ce pays magnifique, sauvage et au bord du chaos, cinq destins vont se croiser et nous révéler la violence de leur quotidien.

Je me demandais si j’allais croiser un titre qui allait me retourner au point d’avoir envie de lui donner la note maximale, et de souhaiter le voir remporter le grand prix des lectrices ELLE pour lequel je l'ai lu (verdict en juin).
Car, entre nous, jusque là, malgré les très belles sélections de tous les jurys, je n'avais pas encore eu le sentiment d'avoir lu LE titre...


Et puis j’ai reçu Tropique de la Violence… véritable descente en enfer dans la vie d’enfants/ados de la rue sur l’île de Mayotte. Des enfants/ados confrontés à leur propre violence, leurs règles sans merci, entourés de mort, de manque, de violence et de pauvreté, abandonnés à eux-mêmes, sans la lueur du moindre espoir.
Ils évoluent dans un univers quasiment dépourvu d’adultes, et le peu venant à croiser le chemin de ces enfants perdus apparaissent comme dépassés et démunis.

Dans ce roman, comme sur cette île telle une poussière sur une carte, c’est l’isolement qui frappe, la misère des sentiments, la disparition de la bienveillance à la faveur de la sauvagerie. Et ceci dans un département français d’outre mer, loin de l’image paradisiaque que l’on nous vend de cette île de l’Océan Indien… 

L’écriture est belle, simple, noire, sèche, tranchée (nb : ceci étant il y a des coquilles qui crispent un peu, mais ne gâchent pas le plaisir de lecture…), dans ce roman court, comme écrit d'une traite, redonnant l’existence/la légitimité qu’ils méritent à ces êtres délaissés que Nathacha Appanah est allée rencontrer.
Elle en a ramené ces images retranscrites à vif, qui prennent aux tripes et marquent. On referme ce livre sous le choc (et révolté(e)), en se disant: 1 - qu'il aurait mérité une plus grande médiatisation, et 2 - qu'il devrait être lu en haut lieu...

"Pourtant, il n’y a jamais rien qui change et j’ai parfois l’impression de vivre dans une dimension parallèle où ce qui se passe ici ne traverse jamais l’océan et n’atteint jamais personne. Nous sommes seuls. D’en haut et de loin, c’est vrai que ce n’est qu’une poussière ici mais cette poussière existe, elle est quelque chose. Quelque chose avec son envers et son endroit, son soleil et son ombre, sa vérité et son mensonge. Les vies sur cette terre valent autant que les vies sur les autres terres, n’est-ce pas?"

L'auteur(e) >> Nathacha Appanah est née le 24 mai 1973 à Mahébourg; elle passe les cinq premières années de son enfance dans le Nord de l'île Maurice, à Piton. Elle descend d'une famille d'engagés indiens de la fin du XIXe siècle, les Pathareddy-Appanah. 
Après de premiers essais littéraires à l'île Maurice, elle vient s'installer en France fin 1998, à Grenoble, puis à Lyon, où elle termine sa formation dans le domaine du journalisme et de l'édition. C'est alors qu'elle écrit son premier roman, "Les Rochers de Poudre d'Or", précisément sur l'histoire des engagés indiens, qui lui vaut le prix RFO du Livre 2003. 
Son second roman, "Blue Bay Palace", est contemporain: elle y décrit l'histoire d'une passion amoureuse et tragique d'une jeune indienne à l'égard d'un homme qui n'est pas de sa caste.
" Le Dernier Frère" (2007) a reçu plusieurs prix littéraires dont le prix du roman Fnac 2007, le prix des lecteurs de L'Express 2008, le prix de la Fondation France-Israël. Il a été traduit dans plus de quinze langues.
En 2013, les éditions Payot ont publié "Indigne" d'Alexander Maksik, le roman qu'elle a traduit de l'américain.
Paru en 2016, son roman "Tropique de la violence" est issu de l'expérience de son séjour à Mayotte où elle découvre une jeunesse à la dérive.
Source : Norbert Dodille via Babelio