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Clémence vient d’avoir quinze ans, de terminer le collège. Un nouveau cycle s’ouvre à elle, lorsqu’elle est agressée, en plein jour et en pleine rue, par un inconnu armé d’un couteau. Ce traumatisme inaugural - même si elle n’en a pas encore conscience - va contaminer toute son existence. En effet, l’adolescente réalise qu’elle perd progressivement le sens du toucher...
À trente ans, Clémence, toujours insensible, est une célibataire endurcie, solitaire et sauvage. Après avoir été maquilleuse de cinéma, la jeune femme se retrouve employée de la « Clinique », une usine d’un genre particulier. En effet, la Clinique fabrique des poupées… mais des poupées grandeur nature, hyper-réalistes, destinées au plaisir – ou au salut – d’hommes esseulés.

Quand une agression vécue à l'adolescence insensibilise, longtemps...
Quand un corps, soudain, bloque ses sens, comme une machine, stop, basta... suppression des sensations, pour ne plus être touchée, ne plus ressentir ni plaisir, ni douleur, et pouvoir frapper, fort.
Quand le silence s'impose, lui aussi, parce qu'un petit ami, trop jeune, trop soûl, minimise... 
Par peur du jugement des autres et de ses parents ne seraient incapables d'entendre et de recevoir sa douleur sans la nier, sans l'innonder de reproches, sans la stigmatiser, Clémence décide de souffrir en silence, de ne crier sa colère qu'intérieurement, et auprès d'un flic paumé.
Pendant des années, elle ne s'autorise pas à exister, gelée, figée, parfois objet, comme les poupées-sex-toys de luxe qu'elle maquille... en attente d'un contact, d'une chaleur, d'un électrochoc. D'une évidence.

Les corps inutiles est de ces romans qui vous hantent tant il est universel, bouleversant, révoltant et troublant (éveillant des craintes profondément intimes). 
C'est l'histoire d'une injustice criante, de handicaps tuent ou rejetés, d'un traumatisme et du violent silence/des profonds changements/de la solitude qui la suivent.
Un traumatisme auquel se mêlent culpabilité, frustration et colère, entraînant une punition mal dirigée.
Nous suivons alternativement Clémence, 15 ans, et Clémence, 30 ans, et la regardons sombrer, stagner, survoler sa vie, se donner... Chaque page nous donne un immense envie de la consoler, de lui demander pardon au nom de "la société", au nom de ceux qui s'emparent d'innocences, pétrifient et font perdre foi en l'être humain, et en soi-même. 
Quel sera son chemin vers la résilience, si "un retour au monde" est possible?

C'est dans une langue-scie hurlante, parfois dure mais sans noirceur car toujours d'une belle humanité et empathie, que Delphine Bertholon nous happe, nous glace, avec le réalisme et la force que contient chacun de ses mots, nous dépeignant une société abîmée, et une jeune femme "amputée", claquemurée, à la recherche d'une clé que l'on n'aurait jamais dû lui voler. Saisissant.

"À tout jamais victime, à tout jamais coupable, à tout jamais salie.
Qu'elle avoue le malheur (qu'elle essaie donc!) et elle serait punie pour un crime qui n'était pas le sien.
Parce qu'au fond, elle avait peur. Peur de lire dans leurs yeux que tout était de sa faute (...)
Chez les Blisson, on est, quoi qu'il arrive, maître de son destin. Aide-toi, le ciel t'aidera. Clémence Abhorrait l'Eglise, mais regrettait parfois qu'ils ne fussent pas croyants. De temps à autre, accuser une force supérieure aurait été reposant. Le Diable existe... non?"

L'auteure >> Delphine Bertholon est l’auteur de Twist, L’Effet Larsen, du très remarquéGrâce et, plus récemment, du Soleil à mes pieds, tous parus chez Lattès.

Ici, mon billet sur son précédent roman, Le Soleil à mes pieds.

Et par là les bien beaux billets de Clara, de Laurie et des Facéties de Lucie