dependance day

« Je me laisse tomber sur un banc, le souffle court. Je ne sais plus où je suis. À Paris. Dans une rue. Elles se ressemblent toutes. J’ai rendez-vous. Je suis perdue. Je tente de me calmer. La respiration abdominale n’a pas été inventée pour les caniches, comme dirait ma copine Véronique. Inspirer. Expirer. Je me répète la date, mon nom, celui de mon mari, de ma meilleure amie et du président de la République. Commence à m’apaiser.
Ce n’est pas pour aujourd’hui. Ça n’a pas encore commencé. Je me suis juste égarée. Non, ce n’est pas pour maintenant. La malédiction qui a abattu ma grand-mère et ma mère ne m’a pas encore frappée. »
Elles s’appellent Lachésis, Clotho et Morta, comme les Trois Parques. Elles filent leurs propres vies, entre joies familiales et blessures d’adultère. De génération en génération, surtout, elles se transmettent le même rouet, la même malédiction : l’oubli, la folie, la perte de soi – ce que l’on appelle aujourd’hui Alzheimer. Clotho a dû enfermer Lachésis. Morta, la narratrice, sait qu’un jour elle devra à son tour enfermer Clotho. De mère en fille, le même amour, la même impuissance.

Les personnes avec lesquelles j'ai déjà eu l'occasion de parler d'une des raisons de ce blog (hormis l'immense envie d'échanges et de partage, bien sûr) le savent: je laisse des traces, des écrits un peu partout, ayant la crainte ancrée en moi (mais sans aucune raison familiale) d'être un jour atteinte d'Alzheimer... 
Alors bien sûr, lorsque j'ai lu la 4ème de couv de Dépendance Day, je n'ai pas cherché à lui résister.
Sans trop savoir à quoi m'attendre, je l'ai commencé un soir, et ne l'ai plus lâché, écourtant (volontiers) ma nuit pour la passer en compagnie de Morta, Clotho, Lachesis, Nona... Et finir chamboulée, en quasi larmes (ce qui m'arrive très très rarement).

Une nuit en compagnie de ces femmes fortes dont certaines sombrent, perdent lentement possession d'elles-mêmes, dont les souvenirs s'effacent aussi rapidement que de la craie sur un tableau, et dont la dégénérescence effraie tout en soulignant la préciosité de nos vies.
Des vies bien remplies, subitement vidées de leur substance, provoquant l'angoisse de la narratrice, Morta, auteure à succès qui se défoule contre la vie dans ses romans. Sa hantise face à ce constat, à la fatalité, à l'idée de perdre ceux qu'elle aime, d'imposer cette même vision/ce poids de la déliquescence, de ne pouvoir contrôler sa chute, et se retrouver diminuée/maltraitée/infantilisée par une auxiliaire de vie chez elle ou dans une maison de retraite hors de prix.
Au fil des pages, denses, Morta traverse les difficultés et ses souvenirs, accompagne, gère son impuissance l'administratif et les absences, et prend des décisions... le tout avec fragilité et dignité, et un humour-pirouette parfois cynique, toujours sobre, élégant, bouleversant de tendresse et de finesse.

Un livre déchirant qui nous confronte à ce que l'on redoute et enfouit, un livre nostalgique mais pas maussade, grave mais lumineux, sur la grâce frêle de la vie, le temps qui passe, la maladie, la fin de vie (et le fameux droit à mourir dans la dignité)... Mais surtout un livre débordant de compassion, d'amour et de preuves d'amour. Bouleversant.

"Alors ce n'était que ça, la vie? Un truc plaisant parfois, souvent désagréable, insignifiant surtout où surnagent des joies, des chagrins et une absence. Une fois le bovarysme de l'hyperactivité envolé, il ne reste plus rien que le temps de penser. Pendant qu'on vivait sans se préoccuper de rien, en se souciant de tout, la porte du possible s'est doucement refermée sans même grincer pour nous en informer. Ne demeure plus alors que la régression dans l'espoir de mettre le pied dans l'embrasure, d'ouvrir de nouveau la boîte à délices. La mère danse dans sa tête. Elle chie dans sa culotte. J'aimerais croire que sa réalité porte des chaussons de pointes et non des couches souillées. Je parviens parfois à me convaincre que Maman a réussi dans le monde parallèle de son esprit à devenir une étoile du Bolchoï sous une pluie de fleurs et de vivats. "Il y a des chemins qu'on doit emprunter seule, ma petite fille", me dit-elle soudain tout bas."

L'auteure >> Caroline Vié est l’auteur de Brioche (JC Lattès, 2012). Journaliste de cinéma, elle a longtemps participé à l’émission de Canal +, « Le Cercle », et travaille actuellement au quotidien 20 minutesDépendance Day est son deuxième roman.

Les éditions JC Lattès : http://www.editions-jclattes.fr