en_face

Un homme, un jour, sort de chez lui, traverse la rue, et entre dans l'immeuble d'en face.
Il n'en sortira plus - ou presque.
C'est le début d'un étrange voyage immobile, qui l'entraînera dans des rêveries de grand large et des épopées insensées.
A quoi ressemble le monde quand on a décidé de lui tourner le dos? Et que viennent faire là-dedans Paimpol, l'Islande, les goélettes et la philatélie? Ça, il n'en sait rien encore, nous non plus, on va bien voir.

J'ai dégusté/siroté cette histoire de burn out personnel/d'envie d'ailleurs, par petites touches, car, soyons francs et disons le tout net, d'une traite "l'indigestion" peut éventuellement guetter (ce qui n'a donc pas été mon cas, mais j'ai lu des avis exaspérés).
J'ai rencontré l'auteur ce week-end, au salon du livre de Boulogne-Billancourt, et lui ai fait part de mon admiration face à son usage/amour de la langue, voire même d'avoir "exhumé" certains mots du dictionnaire.
Il est assez rare de connaître le plaisir d'un tel exercice de style, utilisant un vocabulaire aussi travaillé, ciselé (et sans poudre aux yeux). Et l'on ressent dans ce roman le travail de traducteur de Pierre Demarty dans la vie, dans cette manière de choisir ses mots avec précision, de soigner le rythme de ses phrases.
Ainsi que le plaisir qu'il a eu de pouvoir (enfin?) laisser aller sa plume, à faire des jeux de mots, un humour décalé, voire un peu absurde, tout en ajoutant de la gravité, de la réflexion sur la solitude/l'isolement que ressentent ses personnages.

En face, c'est le récit, original, du fantasme d'une disparition... et d'une existence si discrète, négligée, qu'elle est vite oubliée.
Un homme/anti-héro, Jean Nochez, qui s'isole/s'emmure, voyage dans le monde à travers les timbres, "exilé" dans une sorte de purgatoire encombré d'où il observe les autres qui lui sont devenus inconnus, y compris sa famille vivant en face, sans lui...
Un homme buvant discrètement des verres aux Indociles Heureux (...) où il rencontre un autre homme (le narrateur) qui sera finalement le seul à s'inquiéter, à le chercher... comme quoi parfois la bienveillance ne se trouve pas toujours là où on l'attend...

En conclusion, En face parle, dans une écriture minutieuse/soigné/intelligente, d'une vie précieuse (par essence) mais cyniquement "ridicule"/insignifiante/effacée... mais qui saura, 
peut-être et malgré tout, changer le cours d'une autre...

"N'avez-vous jamais été pris de vertige à considérer que toute cette mixture d'humanité, informe et anonyme, était composée d'une infinité de vies, infiniment variées, distinctes, irréductibles, et pourtant infiniment semblables entre elles et la vôtre?"

L'auteur >> Pierre Demarty est né à Paris en 1976. Ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé d'anglais, il quitte l’Europe aux anciens parapets pour s’installer à New York… À l’université Columbia, il prépare une thèse de littérature américaine et enseigne le français pendant deux ans. De retour en France, après un faux départ dans le monde universitaire, il devient éditeur de littérature étrangère et entame une carrière parallèle de traducteur (de Joan Didion, Paul Harding ou encore William Vollmann). Il vit aujourd’hui à Paris avec sa femme et ses trois enfants.

Les éditions Flammarion : http://editions.flammarion.com