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« Le village, comme une teigne, avec ses maisons basses que mangent les vents, avec ses granges vides où l’on se pend, avec ses bêtes maigres, avec l’odeur du moisi qui rampe le long des ruelles, avec son auberge où l’on boit sa rage, sa haine, avec son clocher qui griffe la croûte grasse du ciel, et son cimetière, rectangle jaune et gris où reposent les os, avec ses chemins de poussière, ses sentiers de misère où poussent la ronce et l’ortie, et plus loin, l’usine, de briques, de fer, de sueur, avec la peur de l’autre, l’étranger à qui l’on entrouvre la porte, une lame cachée dans le dos, et le diable qui rôde, la nuit, sur les toits, et les chapelets qui s’égrènent, au coin des poêles, on prie la Sainte Vierge car dehors, les ombres guettent, avec ses gens, usés, râpés, cassés, la figure creuse, la douleur muette, traînant derrière eux un siècle d’âmes vaines, et encore plus loin, tout autour, la plaine, à l’infini, comme les restes d’une promesse. »

(...)

Lorsque je dis autour de moi que j'adore les premiers romans, on me regarde parfois bizarrement. Chose que je trouve moi-même assez bizarre... car j'obtiens régulièrement la preuve que le talent n'attend pas le nombre des romans... (mais il se confirme souvent, ce qui est plutôt réjouissant!).

Damien Murith et La lune assassinée sont une de ces incroyables confirmations, une bien belle rencontre.
J'ai lu ce livre deux fois, à la suite, en une journée et une nuit (d'une traite, la nuit, le jour la lecture fut un peu plus entrecoupée :-)). 
Deux fois parce qu'à la lumière de la première lecture, la seconde prend encore plus d'épaisseur.

IMG_4148La lune assassinée, c'est le portrait d'un drame. Les portraits d'un village confiné, d'une nature sans pitié, d'une vieille sclérosée, d'un homme rongé, d'une jeune femme gangrénée/désespérée... 
La maternité qui hante. La mort qui planne.
Tous acteurs dans le même huis clos, fait de souffrances, d'air vicié, de cris muets, de chuchotements, de peines collantes comme la boue de cette campagne/purgatoire au ciel lourd qui les étouffe.

Damien Murith procède par touches rapides, courtes, sèches, dans une économie de geste/mot, il peaufine avec une précision millimétrée, frappe puis adoucit, comme une tempête aux accalmies successives.
Il possède un talent de la composition/précision, de la mise en scène, et accorde autant d'importance aux mots qu'aux espaces/aux vides comme des silences. Tous comptent.

Sa plume "inspirée" des haïkus nous entraîne dans le regard perdu, lointain, de cette femme sur la couverture, dans ces yeux voilés, signés Modigliani. D'ailleurs, le nom de cette oeuvre illustrant la couv est "Lunia Czechowska en noir", ce qui a apporté une dimension supplémentaire à ma lecture, je n'en dirai pas plus...
MAIS, le titre, la couv et le contenu se complètent pour former un parfait "tryptique" comme on en voit peu.

Une lune assassinée, une nuit éternelle, faite de rêves enterrés majestueusement déposés dans ces pages...