Emilie-de-Turckheim-Une-sainte

Voici le roman le plus original et "déjanté" de ma rentrée littéraire!

Sous forme de conte "noir" ancré dans une réalité dure avec un humour cynique mais aussi poétique, ce roman vous bouscule et surprend, et c'est le moins que je puisse dire.

Emilie de Turckheim est elle-même visiteuse de prison et en décrit parfaitement bien l'expérience, l'univers carcéral vécu par la visiteuse mais aussi les conditions de vie des hommes que son héroïne va voir, et les rencontres étranges/intemporelles qui y ont lieu.
Le fait de s'attacher à une personne que l'on sait toujours au même endroit, seule, disponible, dont on est le seul lien extérieur, et que l'on ne tient pas à voir libre...

Une Sainte aurait tout aussi bien pu s'appeler Les ailes qu'on désire.... (...)
(non, vraiment ne commentez pas cela... ;-))
C'est un roman sur la foi/force de la conviction (qui commence sur une sorte de Mange Prie Aime version fiasco :-)), l'altruisme/la bonté maladroite, le mysticisme qui excuse un peu trop de mauvaises-choses-pour-la-bonne-conscience... et nous permet de nous interroger sur la raison de certaines actions, la c
ontradiction des uns des autres (et la nôtre), la fugacité de la vie, la nostalgie (durant les visites que l'héroïne rend à sa mère en maison de retraite), et les moyens que l'on peut parfois employer contre le vide...

Une réflexion adroite sur la société qui peut franchement déstabiliser par son côté fable immorale délirante, mais cet appel à l'imaginaire me semble permettre de confronter encore plus directement le lecteur au réel.
Entre fantastique audacieux et réalisme de la précaritié du quotidien (et de la religion "moderne"), une cynique allégorie/interrogation sur l'équilibre fragile/la vision-hyper-subjective-et-perverse entre le bien et le mal dans notre société...

"Elle ressent du désespoir, le mot n’est pas une broderie. Un désespoir d’une espèce vexante, parce qu’après tout, elle met un pied devant l’autre, l’entreprise peut sembler dérisoire. Elle dresse le bilan de son état : coeur douloureux, suffocation, grande fatigue, envie de pleurer, sentiment de nullité, tentation de l’abandon. Pourtant quand elle baisse les yeux, elle voit ses jambes en action, leur mouvement vite et tenace qu’on ne peut pas confondre avec la lenteur de la marche. L’esprit, celui qui refusait d’abord de courir, dit ceci : Endure et ce sera fini. Adore ta fatigue. Tes pensées molles, crève-les. Cours.
Elle obéit, les dents mordues, elle oublie de respirer, tousse, écrase ses foulées, tient bon. L’âme veille à la course, le corps court. Une modification s’opère, qu’elle ne pourrait pas précisément décrire, et qui ne concerne ni le corps ni l’esprit, mais le champ irréaliste de la foi : elle se croit guérie d’une maladie. La fatigue persiste mais elle n’a mal nulle part, elle ne souffre plus, et ne plus souffrir est une joie. Elle s’imagine que c’est une récompense, que quelqu’un la félicite pour ses efforts. Elle est émerveillée par la régularité de son souffle, qu’elle écoute. Elle se dit qu’elle tire de ce souffle un enseignement. Elle éprouve un sentiment diffus de beauté et de réconciliation. Plus loin, l’épuisement revient. Elle s’encourage, sa patience a grandi. Un point de côté vient attaquer e flanc droit. Elle se concentre sur lui, elle le combat, elle lui demande de s’en aller, elle sait qu’en respirant très profondément, il partira."