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Choisir d'écrire un roman dont Danton, Victor Hugo et Churchill se partagent les pages, c'était audacieux, et ça pouvait franchement être "casse gueule"... 
J'ai hésité d'ailleurs, et j'ai failli devoir le rendre à la médiathèque avant de l'avoir lu.
Et puis, dès les premières lignes (et bien que n'étant pas très axée "biographie"), j'ai été directement happée, épatée par ce livre nerveux, sauvage/animal, à l'image de ce lion en couverture et de ces trois personnages hors normes.

Il a fallu 13 ans de lectures/recherches pour qu'Hugo Boris puisse nous livrer ces récits, ce travail hyper documenté mais jamais pompeux ni poussiereux.
En 202 pages, il dresse leurs portraits avec ferveur, raconte leurs destins sous forme de nouvelles/essais reliés dans trait d'union intelligent et sensible.

Hugo Boris nous offre un condensé vif des vies de ces trois géants, liés par la proximité de la mort (qui les frôle très tôt ou touche des proches), des enfances difficiles, des manques/souffrances, des égos piétinés et exacerbés par des envies de revanche. 

On cotoie ces monstres, ces mythes, en public et en privé, on voit leur évolution, partage leurs doutes, leurs peines, les voit puiser en eux leur volonté, leur rage, ressent leur attrait du pouvoir, leurs excès et leurs névroses (ex: la dépression de Churchill nommée Black Dog...).

Les fondus d'histoire diront (disent déjà?) peut être que ce n'est pas assez détaillé et trop romancé... Moi, c'est ce côté "conté", et rapide, pointu, pas pesant (car court) qui m'a plu (un peu comme les livres de Jean Theulé, voyez?).

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 Et je vais me répéter... mais si j'étais prof je ferais (au moins) étudier le portrait de Danton à mes élèves, car il est à couper (humpf...) le souffle!

Franchement, j'ai refermé ce livre en me disant que c'était plutôt brillant.

DANTON:

"Il gravit lentement les marches de l'échafaud, manque de glisser dans la flaque. Sur l'estrade, il se dresse au-dessus de la foule avec un air de défi. Noir, à contre-jour, il jette au bourreau la phrase qu'il a préparée en chemin. 
Sanson le saisit par le bras gauche, le grand valet par le droit, le petit par les jambes. Tous les trois le basculent en avant, le sanglent sur la planche, lui coincent le cou dans la lunette, ferment la demi-lune. Il a les yeux dans le panier, le sang de ses amis a coagulé au fond de la doublure en cuir.
Il est cadré.
Six heures.
Il entend derrière lui un sifflement métallique."

HUGO: 

"Frappé de tant de calamités intimes, il n'éprouve plus le remords de vivre, se régénère comme un foie que l'on s'amuserait à rogner. Eh quoi! Il ne va pas se mettre à clocher devant les boiteux. C'est qu'il lui en a fallu, de la vitalité, pour gonfler ses mots de sang, rajeunir les formes, percuter les oxymores, bousculer la syntaxe, inséminer la langue, faire entrer en littérature les poulpes, les nains et les bossus. C'est qu'il lui en a fallu, de l'énergie, pour devenir immortel."

CHURCHILL:

"Il a fait la guerre. La victoire, maintenant, a le goût de ce cognac, et voilà qu'il sourit de travers, dans l'attente enfantine d'une énième approbation dont il comprend qu'elle ne viendra jamais. Il s'épuise à l'admettre. il a gagné mais il est trop tard, son besoin illimité d'affection ne sera jamais rassasié. Il a aimé son père avec égarement, une foi de charbonnier, sans manifester de ressentiment (...). Il est resté figé dans la ferveur adorante de cet homme rouge et vulgaire, qu'il n'a jamais eu l'impression de pouvoir égaler. Il s'est battu comme si de lui dépendait l'issue de chaque bataille, parce qu'il est si difficile de dire les choses les plus simples. Il n'a jamais cessé de hurler son amour pour lui, même dans les moments les plus tragiques, quand personne ne pouvait l'entendre. Même à la Chambre des communes, le 4 juin 40, il le disait encore à la tribune: Je t'aimerai jusqu'au bout, je t'aimerai en France, je t'aimerai sur les mers et les océans, je t'aimerai dans les airs avec une confiance et une force croissante, je t'aimerai quel qu'en soit le prix, je t'aimerai sur les plages, je t'aimerai sur nos terrains d'aviation, je t'aimerai dans les champs et dans les rues, je t'aimerai dans les collines, jamais je ne cesserai."

(Trois Grands Fauves fait partie de la sélection du Prix du Style 2013)

(Ps: et bravo à Belfond pour le joli travail d'édition de cette nouvelle collection au design moderne)