Les échoués

"Le chien était revenu. De son trou, Virgil sentait son haleine humide. Une odeur de lait tourné, de poulet, d’épluchures de légumes et de restes de jambon. Un repas de poubelle comme il en disputait chaque jour à d’autres chiens depuis son arrivée en France. Ici, tout s’était inversé, il construisait des maisons et habitait dehors. Se cassait le dos pour nourrir ses enfants sans pouvoir les serrer contre lui et se privait de médicaments pour offrir des parfums à une femme dont il avait oublié jusqu’à l’odeur…"
1992. Lampedusa est encore une petite île tranquille et aucun mur de barbelés ne court le long des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Virgil, le Moldave, Chanchal, le Bangladais, et Assan, le Somalien, sont des pionniers. Bientôt, des millions de désespérés prendront d’assaut les routes qu’ils sont en train d’ouvrir.
Arrivés en France, vivants mais endettés et sans papiers, les trois clandestins vont tout partager, les marchands de sommeil et les négriers, les drames et les petits bonheurs.

Virgil, Chanchal, Assan, Iman... quatre destins croisés, trois hommes, une jeune fille, originaires de Moldavie, de Somalie et du Bangladesh qui n'ont eu d'autre choix que de partir, pour fuir une dictature, la barbarie d'une guerre, la faim, et (sous une certaine pression familiale/communautaire) pour qui il n'est pas question d'échouer... car ils ont des dettes à rembourser, ou des erreurs à réparer.
Alors ils luttent au quotidien, discrètement, silencieusement (pour ne pas se faire arrêter et reconduire à la frontière), courageusement, dans des conditions de vie effroyables, au coeur de
 campements, de squats, ou isolés, terrés dans des trous en forêt, avec la faim, la peur, le danger, la mort qui plannent en permanence.
Alors, évidemment, cette survie à assurer rend l'
entraide limitée, fait ressortir une part animale, cloisonne les amitiés, mais malgré des origines différentes, ces quatre-là vont se soutenir pour ne pas capituler dans cet univers fait de "débrouille", de violence, et de précarité. Car ils ne sont jamais loin ceux qui font leur beurre de leur détresse, des passeurs aux "gérants" de campements, en passant par les chefs de chantier qui exploitent leur main d'oeuvre à vil prix (et les encouragent à rester dans l'illégalité). 
Et peu seront les personnes à leur tendre la main avec bienveillance.

Tristement au coeur de l'actualité, bien que situé en 1992, donnant des repères historiques et éléments précis sur l'immigration, Les échoués est un roman bouleversant, empli d'humanité et de fraternité, qui nous met dans la peau de "l'autre", nous qui avons la chance d'être de l'autre côté de la barrière (mais jusqu'à quand?).
Un poignant coup de coeur et coup au coeur qui tord le ventre, et qui, avec délicatesse, réalisme et sans lourdeur/sentimentalisme, donne une existence/un visage à ces migrants/clandestins trop souvent ignorés, méprisés, malmenés, déshumanisés.
Un roman juste et nécessaire. Pour que l'on cesse de se voiler la face, de les nier et leur tourner le dos. Pour que nous les regardions enfin droit dans les yeux.

"Comment témoigner de ces neufs mois de route, de ces blessures à jamais ouvertes, des humiliations, de ce monde empreint de lâcheté, de violence, du manque d'humanité, de cette négation de la vie... De l'univers parallèle où transitent chaque jour des convois de fantômes prêts à se faire battre, violer, enchaîner, racketter, assoiffer, pour faire un pas de plus vers un camp de réfugiés ou un centre de rétention. La misère et la guerre sont une manne intarissable pour les mafieux, les jihadistes, les rebelles et les trafiquants en tout genre. Ils s'échangent les clandestins de grottes en hangars, de pistes caillouteuses en oasis discrètes, de camions surchargés en bateaux-poubelles. À chaque mouvement, tous leur sucent le sang, juste ce qu'il faut pour qu'ils puissent repartir et se faire à nouveau ponctionner. Les voyageurs clandestins finissent presque tous vidés, anémiques, exsangues, abandonnés face à la mer, à la merci d'ultimes négriers qui les feront marner comme des esclaves pour payer le dernier tronçon de leur route de la mort. C'est la portion la plus dure, celle qui fait perdre les dernières illusions - et souvent la vie."


Roman lu dans le cadre de l'opération des 68 premières fois (organisée par Charlotte L'insatiable, qui s'est lancé le défi de lire les 68 premiers romans de la rentrée littéraire. Nous sommes 40 à l'accompagner joyeusement dans cette aventure: https://www.facebook.com/groups/798415006944136/).

L'auteur >> Pascal Manoukian, journaliste et écrivain, directeur général de l'agence CAPA, a témoigné dans de nombreuses zones de conflits. En 2013, il a publié Le Diable au creux de la main, un récit sur ses années de guerre dûment salué par la critique.Les Échoués (éditions Don Quichotteest son premier roman.

Ici la chronique de Mirontaine
, celle de Jérôme (D'une berge à l'autre)
Et encore , celle de Jostein