théorie gén oubli

J'ai été immédiatement attirée par ce roman car il est basé sur une incroyable histoire vraie.

Ludovica a réellement existé, elle s'est emmurée au début des conflits en Angola en 1975, et n'en est sortie que 28 ans plus tard...
Elle a vécu ces années en observant l'extérieur de la terrasse d'un appartement chic d'un quartier riche (mais quasi déserté).
Elle a cultivé de quoi se nourrir, récupéré l'eau de pluie (quand il y en avait), fait brûler ce qu'elle pouvait pour "cuisiner" ou se réchauffer, capturé les animaux qui s'aventuraient près de chez elle... et noircit des pages et des murs.
José Eduardo Agualusa s'est inspiré des cahiers de notes, photos des textes et fusains réalisés sur les murs de l'appartement par "la vraie" Ludovica (nb: j'ai cherché des images sur internet, mais rien... ou alors j'ai mal cherché ;-)).

Voilà pour la partie véridique...

Gravitent alors, "en-dessous" d'elle, et au coeur même de la violence, d'autres personnages tous un peu loufoques (
ainsi qu'un hippopotame "qui parle", des pigeons voyageurs... et des diamants...)... tous se croisent et leurs liens apparaissent au fil du roman dressant un tableau, non dénué de fantaisie, de l'Angola pendant la longue guerre civile qui y a sévit (dont je ne savais franchement pas grand'chose). 

Tout au long du livre, il y a donc un gros contraste entre cette fourmilière bruyante peuplée de ces nombreux personnages et la solitude mutique de Ludo.
Même si tous ont le même but: survivre.
A vrai dire, en commençant ma lecture, je m'attendais à un monologue, à ce que l'histoire ne tourne qu'autour de Ludo en huis clos (et ça m'aurait plu aussi, car son histoire m'a fortement intriguée), mais non.
Bref, j'ai été contente de découvrir, finalement/également le quotidien de toute une population.


L'ensemble, 
alternant des scènes drôles, spirituelles ou dramatiques, donne un roman très singulier/spécial/surprenant, qui offre un dur mais beau voyage, autant en Angola que dans la vie/les pensées/le passé d'une femme effacée.
Un passé dans lequel nous trouverons la raison de sa peur des autres, cette application à respecter sa "théorie générale de l'oubli"...
C'est aussi un roman sur la présence rassurante/la camisole que représentent les livres, et l'importance de l'écriture, de laisser un témoignage, pour ne pas devenir folle et ne pas disparaître complètement.

Un joli portrait d'une femme courageuse, touchante, fragile et sclérosée, comme le pays dans lequel elle survit.

"Très souvent, en regardant les foules qui s’acharnaient autour de son immeuble, cette vaste clameur de klaxons et des sifflets, de cris, de supplications et de jurons, elle éprouvait une terreur profonde, une sensation d’encerclement et de menace. Chaque fois qu'elle avait envie de sortir, elle cherchait un titre dans la bibliothèque. Pendant qu'elle brûlait peu à peu les livres, après avoir fait du feu avec tous les meubles, les portes, les lames du parquet, elle sentait qu'elle perdait la liberté. C'était comme si elle foutait le feu à la planète. En brûlant Jorge Amado, elle avait cessé de pouvoir revisiter Ilhéus et São Salvador. En brûlant Ulysse de Joyce, elle avait perdu Dublin. En se défaisant des Trois tigres tristes elle avait vu la vielle Havane en flammes. Il restait moins de cent livres. Elle les gardait plus par obstination que pour en faire usage. Elle voyait si mal que même à l'aide d'une énorme loupe, même en plaçant le livre en plein soleil, transpirant comme dans un sauna, elle mettait un après-midi entier à déchiffrer une page. Dans les derniers mois, elle avait commencé à écrire ses phrases favorites des livres qui lui restaient, en lettres énormes, sur les murs encore libres de l'appartement. Très bientôt, pensa-t-elle, je serai vraiment prisonnière. Je ne veux pas vivre en prison."

Les éditions Métailié: http://www.editions-metailie.com