Il bouge encore

Par un matin ensoleillé, Antoine est licencié. Le choc est brutal. Son couple tangue, ses certitudes s'effondrent, son ego vacille. Mais à mesure qu'il se libère de ses habitudes, d'une consommation vengeresse et de l'agitation stérile qui l'avaient mû jusque-là, la vérité se fait jour.

Y'a pas à dire Jennifer Murzeau sait viser juste et frapper fort...
On pourrait se dire "oh encore un "roman social"...!" Mais c'est dans un style tout personnel qu'elle traite son sujet. Ici, il est effectivement question d'une chute, entraînant une "descélération" puis une prise de conscience, mais loin des autres, juste au sein d'un couple (ou presque).
C'est l'histoire d'Antoine et sa façade, que Mélanie aime (essentiellement la façade). Mélanie fonde beaucoup d'espoir en lui (surtout celui d'enfin devenir mère), même s'il n'est peut être pas le bon, elle a de la tendresse pour lui, et ne veux pas recommencer à zéro avec un autre...
Antoine, lui, tombe, a peur, mais ne le dit pas (de toute façon les amis, embarrassés et peu fidèles, s'en détournent...), il se referme, reste seul face à ses angoisses, ses colères, au monde (à l'image du très joli bandeau, d'ailleurs).
Alors la gangrène, l'incompréhension gagne et ronge son couple. Et leur fait réaliser qu'ils vivaient en parallèle, formaient un beau tandem, tête dans le guidon, sans remise en question... mais maintenant que le vernis a craqué, que leur routine de bons petits soldats a été enrayée...

C'est dans des termes forts, parfois durs, cyniques, mais réalistes et justes que Jennifer Murzeau nous fait plonger dans cette silencieuse crise en pleine Crise. 
Le choc du licenciement (violent, inattendu, sans reconnaissance) brillament décrit, la blessure narcissique, la déception, la dérive, la peur de l'après, de la marginalisation, de l'immobilisme auquel on peut vite prendre goût tout en perdant l'envie... et la solitude ressentie face à la pression sociale et intime. Toutes cette violence à laquelle ils n'étaient pas préparés. 

Face à cela, deux choix, plonger, ou se ressaisir, se reconnecter enfin avec soi-même, se détacher de la société de consommation, prendre enfin le temps de ralentir, lever le nez, regarder le paysage et revenir au monde...

Il bouge encore est un roman acide mais humain, actuel, que nous devrions tous lire, qui pousse à analyser son propre comportement, à remettre les choses à leur place, et encourage à ne pas se perdre soi-même de vue.

"Trop de rituels. Vautré sur un banc, face aux murs d'une école, le coccyx malmené par la dureté du bois, les jambes écartées et le regard flou, Antoine les a énumérés. Puis il les a trouvés suspects. Trop nombreux, donc suspects. Il s'est dit qu'ils avaient lissé sa vie, qu'il avait laissé son existence s'aplatir sous leur poids. Ils ont décapité les reliefs, comblé les aspérités, ils lui ont fait une petite vie, ces rituels, toute petite et prévisible. Sans le fard du travail, elle lui est apparue, elle est venue le frapper au visage, sa vie, lui serrer la gorge." 

L'auteur(e) >> Jennifer Murzeau est née en 1984. Elle a été journaliste pour France 2, Direct 8 et France Culture et collabore aujourd'hui aux rubriques « société » des magazines Stylist, Glamour et Néon. Elle a publié un premier roman, Les Grimaces, chez Léo Scheer en 2012.

Les éditions Robert Laffont: http://www.laffont.fr/site/page_accueil_site_editions_robert_laffont_&1.html

Mon billet sur Les Grimaces: http://blablablamia.canalblog.com/archives/2013/08/02/27719774.html