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Céline Lapertot est professeur de français. Elle a 27 ans et n’a pas cessé d’écrire depuis l’âge de 9 ans. Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre est son deuxième roman publié. Et il paraît aujourd'hui.

Je n'ai pas (encore) lu son premier roman (Les Ephémères) mais j'y compte bien.
Car ce deuxième roman m'a impressionnée, tant il est fort, se lit en apnée, avec rage et espoir. Les poings serrés de révolte face à cette souffrance silencieuse, cette violence subie par une enfant de la part de ceux qui devraient la protéger. 

Des sentiments mêlés de colère et d'incompréhension nous accompagnent au fil des pages, on ressent les douleurs et on entend les raisons du mutisme de Charlotte, la peur des retombées, de la honte et les effets d'un conditionnement barbare...

Car elle a, depuis toujours, vécu dans une ambiance lourde, faite de soumission et de mépris de la part de son père violent envers sa mère, prise comme défouloir.
Une femme effacée, amoureuse, étouffée, en plein déni. Qui vit et regarde l'insoutenable, passive, "reduite à l'état d'esclave et son cerveau à celui de la non-pensée.".

Avec une véritable justesse des mots pour décrire ce que traverse Charlotte durant 10 ans, et une mise en page intelligente qui apporte du poids au propos, Céline Lapertot nous transmet l'horreur de ce qui se passe parfois dans l'ombre/le secret, derrière les jolies façades proprettes d'une classe sociale plutôt élevée.

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10 années ravagées par un père narcissique, soigné et séduisant, pervers et cruel, qui parvient à tromper les services sociaux/la famille, et le contraste entre son comportement dans l'intimité et celui en public est saisissant.

Un père soudainement violent avec sa fille unique, car elle a osé manifester son désaccord, poings sur les hanches, alors il frappe pour "tuer la vermine dès qu'elle apparaît".
Attitude invraissemblable et pourtant si courante. À frémir.
Sous son joug, sans plus de bienveillance/protection parentale, Charlotte vit l'insoutenable.
Elle courbe l'échine en attendant un "miracle", un réveil paternel ou maternel, multiplie les appels au secours à l'extérieur, mais toujours masqués et muets. 
Parce qu'il subsiste en elle l'espoir, l'amour d'une fille, la peur de l'inconnu, et l'habitude, "le conditionnement"...

Jusqu'à...

On se retrouve dans la position du juge qui tarde à la recevoir (abordant au passage la problématique de la surcharge des tribunaux), elle lui a écrit cette lettre, ces pages que nous lisons, ayant décidé de garder le silence, ne voulant pas donner de réalité à cette vie passée en lui offrant sa voix.

Tous les jours, ou presque, on croise dans les journaux/infos, ce genre de fait divers condensé en quelques lignes vite oubliées.
Quelques lignes résumant toute une vie, résumant l'innocence non préservée, la laideur humaine...
Par le biais de cette lettre, on se retrouve en immersion dans la peau de cette vie maltraitée, qui évolue, grandit
dans cet environnement abominable, qui cherche à apprendre, renonce à comprendre, s'évade dans la lecture, et se découvre femme.
Ou comment une enfant affronte l'inacceptable.
Comment l'instinct de survie affronte le pire des désamours. 
Et comment elle se présente, debout, devant le juge, prête à prendre tout ce qu'il y a à prendre de la vie...

Un livre dur et incadescent à l'effet coup de poing, sur la vie que l'on donne et que l'on a pas le droit de broyer, sur l'emprise, la solitude face à la privation de sentiments, la détresse d'une enfance démunie, prise dans cette toile serrée de la maltraitance, que seule la rage de vivre, la soif de liberté, pourront aider à déchirer.


" "J'ai eu faim toutes ces années".
Voilà ce que je vous écris, monsieur le juge.
"Une faim de loup. Une faim d'amour à en crever" "


Aujourd’hui en France, selon des estimations sérieuses, près de deux enfants mourraient chaque jour de violences infligées par des adultes...