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"Tout comme il existe un cimetière des éléphants, j’ai imaginé un cimetière des récits. Ils sont devenus des fantômes qui se sont mis à me hanter avec insistance quand j’ai commencé à descendre l’escalier de ma vie, un escalier que j’ai découvert pavé de désillusions qui se révélaient au fur et à mesure que les masques des amours s’estompaient."

L'escalier de mes désillusions commence immédiatement après le tremblement de terre qui a eu lieu en Haïti en 2010 (suivi de plusieurs répliques).
Carl se précipite auprès de sa belle-mère, espérant y retrouver ou y avoir des nouvelles de son ex femme, Jezabel, et de sa fille, Hannah.
Ne trouvant que sa belle-mère, il reste là, démuni, avec elle, en silence, l'angoisse chevillée au corps, attendant un signe de vie, au milieu du chaos de son pays déjà tellement usé par la pauvreté et la répression contre laquelle il s'élève au fil du roman.
(Personnellement je ne connaissais que partiellement l'histoire haïtienne, ce roman m'a permis d'en apprendre - et d'aller en lire - plus sur ce pays, la façon dont il fut dirigé et les méthodes employées...).

Secoué par le choc, durant cette attente qui lui semble interminable, dans cette peur de recevoir une nouvelle fatale, Carl se livre à une introspection lui faisant réaliser des sentiments trop longtemps tus, réveillant des souvenirs puissants et cuisants.

Dans une sorte de "délire" post apocalyptique, Carl revient sur son passé, ses histoires sentimentales, son mariage, ce qui l'a mené à certains échecs comme à certains succès.
Comme si les remous de la Terre avaient également tout remué et mélangé en lui.
Comme si la colère de la Terre l'avait réveillé, entraîné une prise de conscience que l'on ne peut connaître qu'en ayant échappé à la mort et en craignant d'avoir perdu ceux que l'on aimait.

Gary Victor, dans ce récit en partie autobiographique, nous entraîne dans des secrets de famille, ou personnels, dans la folie de certains actes et le poids que l'on doit ensuite porter à vie.
Le regret d'un homme, ainsi que d'une mère, de ne pas avoir mieux dévoilé des sentiments ou éléments importants tant qu'on le pouvait, la culpabilité d'avoir dissimulé des secrets, pourtant importants pour l'épanouissement de personnes que l'on aime.
 
Le style est fébrile, et au début un peu perturbant, mais cela rend touchant ce bilan de vie "à chaud" et à fleur de peau, cette déclaration d'amour d'un homme pour une femme, et pour son pays.


"L'Enfer, c'est le désir impossible à assouvir, toujours présent, dans son lit, chaque nuit. L'envie vous prend d'avancer la main, de la poser sur l'être aimé, de le couvrir de baisers, de lui inverter des mots d'amour n'existant pas encore, de lui dire des contes rabaissant ceux des Mille et Une Nuits à de vulgaires histoires de gares. pour cette personne, on rêve de mettre en captivité les orages, les éclairs, les tonnerres, des les faire jouer à l'unisson, que la magnitude de cet amour ébranle l'indifférence des dieux. En même temps, on sait que du vacarme de cet amour, on ne recevra que les échos dans une cathédrale vide, peuplée de statues de pierre, de vierges minérales, de divinités de pacotille. C'est monter sur un tremplin et plonger dans une piscine sans eau. Avec Jézabel, c'était une recherche de plaisir solitaire, sans possibilités d'imaginaire, un amour tournant en rond dans une cage, un cri impossible à exprimer, une mort lente par asphyxie - et, malgré tout, un amour comme une plante parasite s'accrochant à tout, décidée à survivre malgré les conditions contraires, en défi jeté aux lois naturelles."


L'auteur >> Romancier, scénariste et journaliste, Gary Victor est né en 1958 à Port-au-Prince. Ses ouvrages sont publiés en France, au Canada et en Haïti. Il a reçu de nombreux prix littéraires dont le Prix du livre insulaire à Ouessant (2003), le Prix RFO du livre (2004). Il est l’auteur d’une œuvre originale acclamée en Haïti.