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Laura Alcoba a vécu en Argentine jusqu'à l'âge de dix ans... puis est arrivée en France pour rejoindre sa mère qui avait fui la dictature qui sévissait dans le pays, alors que son père était emprisonné.

Le contexte historique et personnel est pudiquement abordé, vécu du haut de son enfance, et avec beaucoup d'innocence, mais la souffrance, les doutes, l'injustice et le manque (plus (+) le mal de père que le mal du pays, en ce qui la concerne), sont bien décrits en filigrane.

La petite, qui rendait visite tous les jeudis à son père, continue donc de lui écrire, au même rythme, en essayant de partager avec lui, mais aussi de le préserver.
Son père trouve des sujets à partager avec elle, dont celui des abeilles, et... leur couleur préférée... Alors, profondément en elle, le bleu devient une couleur différente des autres... au point de lire le même livre que son père, et d'emprunter "Les fleurs bleues", de Queneau, titre français alors quasiment impossible à lire pour elle.
(j'ai lu dans une interview de Laura Alcoba qu'elle avait écrit ce roman en gardant toujours quelque chose de bleu près d'elle...)
Ou comment un souvenir d'enfance, qui nous lie à quelqu'un d'important, père, mère ou autre, reste vivement ancré, et devient un poétique titre de roman... 

Alors que son pays, l'Argentine, traverse un période sombre, elle atterri dans une banlieue un peu grise de la région parisienne et un appartement à la décoration écrasante... Elle n'a de cesse pourtant d'apporter de la fraîcheur à ce tableau.
Sa volonté tenace de s'imprégner de ce nouveau pays, de se plonger dans le bain, de passer outre les embûches, s'immerger/se prendre de passion pour 
la langue française (qu'elle considère presque comme une personne à séduire), se faire des ami(e)s, découvrir les chansons de Claude François, et même goûter au reblochon :-)...
Elle se laisse surprendre, et apprivoise le français avec un amour, une passion pleine de musicalité, d'esthétisme et de poésie qui nous fait redécouvrir cette langue que l'on parle sans trop y faire attention.

Laura Alcoba, en très peu de pages, nous livre un récit très touchant, et parvient à nous émouvoir, sans faire une seule seconde de misérabilisme, elle donne sa vision de son enfance/adolescence dans un pays qu'elle a fait sien, ses découvertes, son histoire, pas toujours facile, mais égrenée de moments drôles et attendrissants.

Elle dépose dans ces pages des souvenirs, un bout de son histoire qu'elle semble adresser à un père qui en a été un personnage principal, malgré son absence...

Une très jolie rencontre avec une auteur(e) que je vais suivre de près.


"J'ai aimé mon premier e muet comme tous ceux qui ont suivi. Mais c'est plus que ça en vérité (...) j'aime ces lettres muettes qui ne se laissent pas attraper par la voix, ou alors à peine. C'est un peu comme si elles ne montraient d'elles qu'une mèche de cheveux ou l'extrémité d'un orteil pour se dérober aussitôt. À peine aperçues elle se tapissent dans l'ombre. À moins qu'elles ne se tiennent en embuscade? Même si je ne les entends pas, quand on m'adresse la parole, j'ai l'impression de les voir. Et plus j'apprends le français, plus vite je les repère. Parfois, j'imagine que les voyelles muettes me voient aussi, comme si elles avaient également appris à me connaître. Comme si, depuis leur cachette, elles avaient une attention pour moi - un regard, un geste, une manière de me rendre la pareille. J'aime nous imaginer dans cette communication silencieuse. J'en viens à me sentir en connivence avec l'orthographe française. Et j'adore ça."

Le bleu des abeilles faisait partie de la première sélection du prix Femina et du prix Médicis.

Vous pouvez découvrir quelques pages du livre ici:  http://flipbook.cantook.net/d=http%3A%2F%2Fwww.edenlivres.fr%2Fflipbook%2Fpublications%2F28656.js&oid=3&c=&m=&l=&r=&f=pdf

Livre lu dans le cadre du comité de lecture de la médiathèque de Saint Quentin en Yvelines.