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Quand, le jour de Noël, son fils de 3 ans se met à bégayer, William ressent une douleur insupportable, un vrai coup de poignard. Parce qu’il est bègue depuis l’enfance, l’idée que ses fils puissent suivre le même chemin lui est inconcevable. 
Car ce qui paraît un handicap anodin est en réalité une grande souffrance.

J'ai vu William Chiflet, touchant et hyper intéressant, dans plusieurs émissions télé (et pas plus tard qu'hier à Toute une Histoire, dans une émission sur le bégaiement).
Il m'avait donné envie d'en savoir plus sur son parcours, et donc, de lire son témoignage (préfacé par François Bayrou qui a souffert - et souffre encore - d'un bégaiement, et signe un texte très touchant aussi).

William Chiflet raconte son expérience dans un style 
pudique, mais direct, sincère, drôle et désarmant.
Sans larmoyer, il nous parle de sa vie, de son cheminement en tant que bègue, à partir de son enfance (où il n'essuie que de très rares moqueries), les origines de son bégaiement (qu'il ne situe pas clairement), l'électrochoc/prise de conscience à sa communion, les stages de "rééducation" et multiples consultations de praticiens en tous genres (même les plus loufoques), sa vie sentimentale/amicale/professionnelle (toujours épanouie!)... jusqu'à nos jours, où il dit avoir appris à vivre avec. 

Alors que parfois je me retrouve à buter sur des mots lorsque je m'énerve, j'ai imaginé me retrouver dans cette situation de "handicap" permanent, cet isolement qu'il vit au quotidien (c'est William Chiflet qui utilise lui-même le terme de handicap...).
Dans un ascenceur où le temps de dire "bonjour-au revoir" les gens sont déjà sortis, au téléphone où il risque de se faire raccrocher au nez/insulter à tout moment (l'arrivée des tel portables et des sms lui ont été d'un grand secours), au restaurant où il prend comme la personne qu'il accompagne pour éviter de buter sur le nom du plat qu'il aurait préféré choisir, partout où donner nom et adresse est source d'angoisse, les oraux d'examens... jusqu'au choix des prénoms de ses enfants qu'il doit pouvoir prononcer facilement...>> rien n'est simple!! 
Car les mots ne viennent pas toujours, ou "pas bien".
Il se retrouve donc à ruser, à avoir le réflexe d'appréhender chaque moment, chaque situation où sa parole se trouverait entravée.
Ne voulant pas mettre les autres mal à l'aise, ni se mettre dans une situation difficile, il anticipe, use d'humour, apprend la patience, la dérision, feinte les mots... et s'appuie sur un entourage hyper bienveillant qui ne l'a jamais stigmatisé.

L'accompagner dans ce quotidien blindé d'embûches qu'il décrit essentiellement sous forme d'anecdotes (drôles ou pas, et sans chercher la compassion), est enrichissant humainement car, même si l'on s'en doute, personnellement quelques unes de ces difficultés m'avaient un peu échappé. 

Evidemment, William Chiflet l'écrit clairement, tout cela n'empêche pas son "mal être", cette douleur qu'il préfère majoritairement taire, la frustration, l'agacement de passer pour un être diminué, alors qu'il est bourré de compétences (ce qu'il démontre à force de challenges personnels et de tenacité).
Ce que l'on soupçonne peu, ce sont les efforts supplémentaires (
intellectuels et physiques) qu'exige le bégaiement, et la fatigue provoquée par les syncinésies qui l'accompagnent. (Contraction involontaire des muscles associée à des mouvements réflexes d’autres muscles). 

Mais malgré tout cela, William Chiflet ne s'est jamais tu et est le contraire de son titre (au jeu de mots qui ne vous aura pas échappé). Il n'a jamais été "muselé", ni isolé, et il a eu cette volonté de s'affirmer, tant bien que mal, et avec cette particularité qui le constitue et le caractérise.
Et, pour mener à bien "sa lutte", il a acquis une maîtrise de la langue française bien meilleure que beaucoup d'entre nous!

Alors, oui, bien sûr que dans cette société où l'on rit/est désarçonné par l'autre-différent, il ressent parfois l'envie de fluidité/d'être "guéri", mais il sait aussi que cela le rendrait peut-être "ordinaire", et d'une certaine manière, orphelin de cette partie de lui même qu'il a fini par apprivoiser.
Et l'écriture de ce livre lui a sûrement permis de boucler son parcours de résilience/d'acceptation, voire, qui sait, faire partiellement office "d'exorcisme"/atténuateur.

"La seule issue est d'éviter le blocage grâce à une tournure de phrase qui rende l'ensemble fluide. Pas de périphrase possible, donc; il s'agit de donner une information précise, sans mentir.
C'est pourtant elle, la périphrase, qui plus d'une fois a su me tirer d'affaire, telle une héroïne débarquant de nulle part pour m'exfiltrer quand je n'étais plus qu'une victime prisonnière du monstre bégaiement.
La périphrase est l'action qui consiste à remplacer, au dernier moment, un mot par un autre, une expression par une autre, sans modifier le sens de la phrase. L'exercice semblera anodin à n'importe quel individu normalement constitué: lui y a recours quand il souhaite préciser sa pensée. Pour le bègue, c'est une chance de survie. Car il en use pour tâcher d'éviter un blocage. C'est son issue de secours, le moyen de s'échapper quand l'incendie se répand. C'est sa faible chance de ne pas bégayer: essayer de remplacer un mot dont il sait qu'il sera bloquant par un mot qui aura peut être une chance de passer... en général, le blocage n'a pas le temps d'ajuster son tir. La périphrase est l'arme du bègue. Elle lui permet d'entrer en résistance." 



L'auteur >> Après des études d’économie et un 3e cycle de sciences politiques,William Chiflet, 43 ans, a fait toute sa carrière à France Télévision. Il y a exercé différents métiers : les études et le marketing avant de rejoindre les programmes. Il est aujourd’hui responsable des magazines. Il vit à Paris avec sa femme et ses deux enfants… qui ne sont pas bègues.

(nb: Il y a environ 600 000 bègues en France)

Lire un extrait: http://www.ecriture-communication.com/archipel/wp-content/uploads/sites/2/chiflet_sois-bègue-et-tais-toi_extrait.pdf

Les éditions l'Archipel: http://www.editionsarchipel.com