faibles forts

Ce livre a failli retourner à la médiathèque sans que je ne le lise.
Non pas que je n'avais pas envie de le lire, mais parce que le temps courait et que j'allais recevoir une lettre de rappel. Alors un jour, je l'ai attrapé, me suis approchée du sac retour, et... j'ai stoppé le geste, me suis dit "ok pour la lettre de rappel", tout en m'en voulant, en pensant à l'environnement, le papier, l'enveloppe, les frais de timbre que ça allait causer, et la personne qui l'attendait après moi.
Mais, finalement, il m'a tellement embarquée que je l'ai lu en 24h (alors, oui, conclusion: je peux le rendre à temps, sans lettre, sans amende, sans mécontentement de quiconque...).


Une info, accompagnant un fait divers, a entraîné des questionnements forts et une révolte certaine chez Judith Perrignon: 
Aux États-Unis, en 2010, 60% des enfants afro-américains ne savaient toujours pas nager.

Cette "statistique" a inspiré à Judith Perrignon l'histoire de ce drame, de cette famille afro-américaine victime d'injustice, de la cruauté du sort parfois fatal causé par le poids de l'histoire, les "habitudes", les croyances ancrées.

C'est l'histoire d'innocences, de vies gâchées par l'intolérance.
La mort causée par un droit que d'autres refusent au nom de rien, d'une différence,
d'une couleur...
Et la nature qui, elle, ne fait aucune distinction, ne pardonne rien.

C'est l'histoire d'une douleur, de deuils, et le parcours digne d'une femme, d'une grand-mère, dont le destin et le discours m'ont beaucoup émue.

11307992-largeUn coup de coeur pour moi, qui m'a prise par surprise, car normalement, je ne suis pas fan des romans à plusieurs voix, alternant les narrateurs à chaque chapitre, parfois je m'y perds. Mais pas là. 
(Je crois même qu'une des forces de ce roman réside dans cette forme de narration et ses 157 pages). 
Immédiatement, le style vous ferre, les personnages vous parlent, vous faites directement partie de cette famille.

C'est prenant, édifiant. Et les dernières pages serrent sacrément la gorge.

Un roman pour une prise de conscience de l'énormité de certaines inégalités passées qui ont encore des conséquences sur le présent, sur le respect de la lutte des "anciens" par les nouvelles générations, et sur le chemin qu'il reste à faire... 

"Je voudrais que ma maison soit votre satellite. Vous ne pouvez pas maintenant retourner vers les autres, ils vont trop vite, ils auront l'air d'ignorer ce qui vous arrive. (...) Là-bas, tout le monde a souffert. Tout le monde a été frappé d'impuissance. Tout le monde attend d'aller mieux. Vous vivrez là, le temps qu'il faut, inconsolables mais vivants encore, enveloppés par la nuit noire, l'odeur de l'herbe folle, le souvenir, dehors comme en vous, de belles années impossibles à oublier. À l'aube, souvent, vous n'aurez pas fermé l'oeil malgré les comprimés, prescrits par le médecin. Je vous laisserai tout le jour au lit si vous en avez besoin, je déposerai une assiette à côté de vous, un gant de toilette et une bassine d'eau que je changerai pour qu'elle reste chaude, si vous n'avez pas la force d'aller à la salle de bains. (...) Et je retrouverai dans mon livre de recettes les pages que j'ai cornées, celles que vous aimez. Je ferai tout. Le temps qu'il me reste est pour vous. (...)
Et un jour quand vous irez mieux vous (...) serez de retour. En attendant, je veux que ma maison soit le satellite qui vous redéposera sur Terre."