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Kim Thúy est née à Saigon, pendant l'offensive du Têt, et a fui le Vietnam à 10 ans avec d'autres boat people. Elle a rejoint Montréal, où elle a été couturière, interprète, avocate et chroniqueuse culinaire... et enfin, écrivain, pour mon plus grand bonheur...
Elle a, dès son premier roman (autobiographique), Ru, obtenu le Grand Prix RTL-Lire en 2010, roman qui m'avait marquée par sa pureté et sa plume si douce et légère. La couv m'avait également touchée, par sa sobriété.


Et voici son second roman, Mãn, à la couv de la même simplicité pure. Dont le titre porte le prénom de sa narratrice, qui signifie en vietnamien "parfaitement comblée" ou "qu'il ne reste rien à désirer", ou "dont tous les vœux ont été exaucés". J'aime ces prénoms, qui signifient quelque chose, qui ont un sens, une poésie, une transmission. Pour autant, pour Mãn, ce prénom, autant qu'une force, peut aussi être un poids, n'autorisant pas les désirs. 

Mãn c'est une atmosphère...
C'est l'histoire d'une femme aux racines 
arrachées, mais présentes, permanentes.
Un passé 
fait d'exil, douloureux, nostalgique, mais qui se doit de rester muet. 
L'importance du souvenir, du respect des traditions, et des liens familiaux ou amicaux.
Sa détermination à survivre, à remettre du beau, à oublier la souffrance, le manque, se taire et avancer, progresser, voire même réussir!

Réussir en offrant un exotisme culinaire, qui parcourt le roman de tout son long, met des parfums en bouche, donne envie de découvrir de nouvelles saveurs venues d'Asie, et surtout envie d'entrer dans un restaurant, pour avoir cette chance de manger un plat unique/madeleine de Proust, qui nous ramènerait en enfance, vers nos souvenirs, vers nos racines.
Réussir à s'intégrer dans un pays, après un mariage arrangé, savoir naturellement être invisible, exister "après" son mari, vivre dans une soumission/dévotion silencieuse, sans connaître l'amour, mais... 
Mais soudain, découvrir une autre facette de soi même, et se voir offrir la lumière...

Avec une écriture critalline, Kim Thúy, nous décrit, en de courts chapitres ayant chacun un mot en vietnamien dans la marge, le passé, le présent, les origines, qui se mèlent et font une femme, qui n'aurait pas été ce qu'elle est sans l'amour maternel de plusieurs femmes/mères, leur sacrifice, leur abnégation.

Kim Thúy nous ouvre ici encore à sa culture, si riche, aux subtilités de sa langue, si subtile et poétique, aux histoires vécue durant l'Histoire, sans pathos, mais par le biais de détails d'une humanité poignante...

Certains passages, tout en émotion retenue, touchent la grace tant les mots sont choisis, soignés, comme calligraphiés à la plume.

Un très beau roman, qui instillera en vous de délicates fragrances.

"Le dernier souvenir que Hòng a gardé de son père est un bol en plastique jaune décoloré contenant un bouillon clair avec un morceau de tomate et quelques bouts de tiges de persil. Il l'avait posé dans un coin du terrain en passant devant son frère, qui avait gardé le bol entre ses mains, dans l'enceinte de ses jambes pliées, et attendu que Hòng arrive au grillage pour lui faire boire un peu de cette eau tomatée. Elle n'avait jamais goûté à un plat aussi délicieux. Depuis sa libération, elle tentait de retrouver ces saveurs en cuisinant cette soupe au moins une fois par semaine. Peu importe la variété de tomate, elle était incapable de reproduire le souvenir indélébile mais fuyant de ces quelques gorgées."