Ces deux livres se retrouvent à partager le même billet, bien que dans deux styles totalement différents, car je les ai reçus en même temps, et lus à la suite l'un de l'autre.
Ils sont sortis à la rentrée dans la même maison d'édition, à l'avenir prospère j'espère, INTERVALLES.

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AVEC LES HOMMES - Mikaël HIRSCH 

Ce livre (4ème roman de cet auteur, également libraire) oscille entre humour, ironie, lenteur, et phrases qui frappent et touchent.
On débute avec une rencontre entre deux vieilles connaissances dans un bar de Brest, un jour de pluie, puis on se retrouve dans un Kibboutz à vivre des situations aussi malheureuses qu'hilarantes, jusqu'à ce que l'auteur vienne nous cueillir, sans que l'on ne s'y attende.
Mikaël Hirsch se livre ici à une vraie réflexion sur le statut social, l'écriture, l'amitié, la manipulation... 
Au fait qu'un homme ordinaire puisse s'imposer comme sujet d'un roman.
(Ce qui m'a fait penser à une chanson des Innocents "Un homme extraordinaire"... désolée... on a la culture qu'on peut... mais, moi je la trouve très belle cette chanson... voilà, fin de...).

Dans ce bar, Paul, qui a renoncé à l'écriture des années avant, débarque donc pour revoir son ami devenu écrivain à succès... Commence alors une discussion, plutôt monologue-confession de l'un, absorption du récit par l'autre...
Des souvenirs, anecdotes, un parcours résumé en quelques heures, une vie presque ennuyeuse.

Dans une belle écriture, Mikaël Hirsch fait un portrait des hommes, banals... sur des chemins parfois droits, mais avec leurs lots de zig-zags, de déceptions, de joies, de bonnes ou mauvaises convictions.
Ils se comparent, l'un se réjouit d'avoir mieux réussi, se moque (intérieurement), l'autre se livre sans indulgence envers lui même... mais finalement qui a mieux réussi que l'autre, quels sont les critères?
Et lequel des deux finira par hanter et s'emparer de la vie de l'autre...?
 
La photo de couv est de l'auteur lui même, et j'aime cette idée, décidemment, de voir les auteurs illustrer eux même leurs écrits...
Parce que cet homme seul, à moitié masqué, entre ciel et terre, imprimé, capturé, c'est finalement tout le livre...

(Mikaël Hirsch avait déjà été dans la sélection du Prix Fémina avec son titre Le Réprouvé, et bien Avec Les Hommes fait à nouveau partie de la sélection du même prix cette année) 

"Elle ne l'avait pas quitté par déception, regret ou incompatibilité d'humeur. Elle ne s'était pas débarrassée de lui parce qu'en lieu et place d'un amoureux transi, elle aurait préféré un homme confiant et assuré. Elle aurait sans doute pu s'accommoder de la situation et se serait alors enfoncée, comme tant d'autres, dans une vie de couple ordinaire et frustrante, mais à toutes choses, elle avait privilégié l'argent. " 


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LE MONDE SELON CHENG - Stéphane REYNAUD

Cheng, un jeune ficeleur d'asperges né dans l'empire de Camelote, s'endort malencontreusement dans un container rempli de légumes pour se réveiller à l'autre bout du monde. Dérivant dans un univers où tout est devenu low cost, il vogue de rencontre en rencontre et tente de comprendre qui tire les ficelles de cette société à la recherche perpétuelle du coût le plus bas.

Stéphane Reynaud signe ici une jolie fable contemporaine, hyper cynique, grave mais aussi drôle, qui ne se referme pas sans ce sentiment dérangeant d'avoir entr'aperçu un futur probable, menaçant et franchement pas réjouissant.
La surconsommation, les mensonges, les aliments nocifs vendus ailleurs afin que les méthodes de préparation ne soit pas connues, pour impunément intoxiquer les autres et la planète... des vêtements récupérés par les nécessiteux, qui colorent les peaux d'une couleur violette qui tue doucement... des avions low cost, des méthodes pour gagner de l'argent discutables mais qui marchent...
Sans accuser, Stéphane Reynaud nous montre du doigt, à travers l'errance de son personnage principal, la route vers laquelle on pourrait finir par s'orienter si on laissait la société de consommation prendre le dessus, qui nous pousserait à mener des vies précaires et nous précipiterait vers une triste fin si l'on ne revoit pas rapidement certaines valeurs et la valeur de l'humain... 
Probablement que le fait que ce livre soit court aide à apporter de la force au propos, et ne le rend absolument pas lourd malgré la thématique, et le côté futuriste peut rassurer les personnes trop effrayées par ces potentielles perspectives... 
Un livre nécessaire il me semble, au parfum de Myazaki.

"Généralement, nous nous forcions à manger une fois par jour, toujours les mêmes plats bon marché que nous trouvions dans n'importe quel coin du monde, à base de graisse animale ou d'huile de palme et de deux ou trois additifs au parfum de vanille ou de poulet. Ingrid et moi, nous avions beaucoup maigri et cela commençait à se voir car nos côtes à l'un comme à l'autre devenaient saillantes et nous avions les joues creuses. Ingrid n'avait pratiquement plus de poitrine. Mais nous n'avions vraiment plus d'appétit pour grand-chose, si ce n'est encore l'un pour l'autre" ...