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Ils restèrent debout le plus longtemps possible, pour pouvoir se toucher. Sa main contre le dos trempé d’Eva. Elle remonta sa manche et lui tendit le collier bonbons enroulé autour de son poignet, comme elle lui aurait tendu son ventre. Il croqua le bleu, le rose, puis le jaune, débordant sur la peau fine et veineuse, là où la lame n’avait qu’à glisser pour laisser la vie s’enfuir. Derrière la vitre, les surveillants passaient et repassaient, hurlant de s’assoir. Pas le droit de se lever. Pas le droit de mieux se voir, de mieux s’aimer, pas le droit de tout ce qui pouvait faire le moindre bien. Pas le droit de tout ce qui pouvait rendre l’intenable, tenable.
Rebecca Wengrow nous embarque dans les couloirs de la maison d'arrêt de Fresnes. Nous la suivons pas à pas, mur après mur, porte après porte, jusqu'à lui.

L'amour plus fort que tout? 
Plus fort que les murs, l'absence, le manque, et une autre femme, un peu plus "officielle" qui, elle, emporte les sacs de linge...?
Plus fort que la négation des besoins/envies/sentiments en prison, l'isolement, l'effet du milieu carcéral sur les détenus?

En rendant visite à Seth, l'homme qu'elle aime (braqueur récidiviste et écrivain à succès) Eva entre dans un monde qu'elle ne pensait pas fréquenter. Et par amour, elle s'adapte. Elle apprend la paperasse, le cérémonial avant, le trajet aller, le trajet retour, le portique de sécurité, les fouilles, et le tournis dans les couloirs...
Elle partage avec d'autres femmes, elle observe, croise d'autres chemins, des mères usées, des enfants "orphelin(s) dont les parents n'étaient pas morts"... des détenus entassés et déshumanisés.
IMG_7745Et pour apporter, en trois petits quarts d'heure, de la chaleur et de la douceur à cet amour qui en manque cruellement, elle lui offre de petits trésors, entre bonbons, baisers, gestes tendres et lettres enflammées.
Mais en faisant cela, c'est aussi, et surtout (?), à elle-même qu'elle tend la main, elle soigne sa solitude et sa culpabilité (toute autre et "irrationnelle"), en accompagnant celles de Seth, en essayant de sauver (enfin) quelqu'un...

Cette histoire parlera, je crois, à beaucoup, car au delà de la dureté du milieu carcéral (et des problèmes réels qu'elle soulève), Rebecca Wengrow nous parle, dans son style à vif, particulier, ardent et personnel (qui plait ou ne plait pas, mais à moi, oui!), d'une histoire de couple enfermé chacun dans sa tour.
De leur rencontre, et leurs rares moments à deux, avant la prison.
De rendez vous éphémères au parloir, aux gestes entravés, moments suspendus, condensés d'émotions.
De la sensualité à préserver, les odeurs à chercher, à garder en soi, sur soi.
De l'essoufflement/l'éloignement.
Et de l'écriture comme secours.

Dans une jolie édition, à la couverture sobre et élégante, ce court roman parle sans filtre de cette urgence, qui prend parfois son temps, qu'il y a rester digne et vivant, à s'aimer l'un l'autre (et soi-même), et à se retrouver pour s'offrir l'éternité, en temps et en heure...


"Dieu doit exister quelque part entre ta bouche et ton ventre"


L'auteur(e) >>Rebecca Wengrow est l’auteur de deux livres de nouvelles, Une Etoile cousue main (2006, Luminades) bientôt adapté en court-métrage chez Romance Production et Le Désespoir des heures de pointe (2010, BSC Publishing), réédité aux Editions Fortuna. Dès sa sortie, ce dernier livre a été le coup de coeur de la presse et en particulier de Gérard Collard sur LCI et dans le Magazine de la Santé sur France 5 (blablablamia: un de mes coups de coeur aussi à l'époque :-)). 
Elle est l’auteur d’une pièce de théâtre, Les Vivantes, qui a été lue par Ludmilla Dabo et Anna Gaylor et mise en lecture par Zohar Wexler. Cette pièce fait partie en 2014, du calendrier des événements pour la commémoration du génocide tutsi au Rwanda, jouée cette fois par Ludmilla Dabo et Laurence Masliah. 
Rebecca Wengrow a participé également à l’écriture d’un ouvrage collectif, Nouvelles du couple, chez France-Empire: http://www.france-empire.com/site/?p=1426

Les éditions FORTUNA: http://www.editionsfortuna.net/v3/