IMG_5363

Dans la famille Copeland, je voudrais les parents. Gordon, le père déjanté, vaniteux, insignifiant et gérant de supermarché et Jean, la mère courage dévastée par le suicide de son amant. Les enfants : Priscilla, l’ado insupportable qui ne vit que pour les fringues, les mecs et la télé-réalité. Otis, le petit dernier un brin allumé. Et les aïeuls : Theodore, le grand-père tendre à la tête dans les étoiles, et Vivian, la matrone bourgeoise, férue de potins et de commentaires assassins. Résumons : « fille caractérielle, père je-sais-tout, fils gentil et un peu bizarre, maman au-potentiel-non-encore-exploité : ayant-une-aventure, arrière-grand-mère vacharde, papy qui perd la boule ». Joyeuse et punchy, la photo a désormais la place d’honneur sur la cheminée. Mais avec de telles personnalités, une chose est sûre, un rien suffit pour tout faire exploser…

Passez outre le jaune un peu vif de cette couv, et partez à la découverte d'une famille totalement dysfonctionnelle et très attachante.
Six personnes, quatre générations, perdues ensemble, les unes à côté des autres, les pieds bétonnés dans leur quotidien, leur manque d'échange et d'amour.
Une mère fatiguée en pleine dépression, confrontée au suicide de son amant, à l'immense incompréhension et la culpabilité qu'il suscite.
Un père insupportable je-sais-tout, effrayé par la maladie de son père, en permanence sur internet à faire des recherches ou des tests pour se rassurer...
Et autour d'eux, la fille, adolescente difficile... Otis, le fils, un peu effacé au milieu, qui s'éveille aux sentiments amoureux. L'arrière grand-mère, acerbe. Le grand-père, atteint d'Alzheimer. 
Tous ont "un je-ne-sais-quoi dans la gorge, comme un cachet resté coincé"...
Bref, une famille presque classique, en somme, qui parlera à beaucoup...

Ils peuvent sembler caricaturaux voire agaçants, mais je les ai surtout trouvés touchants, chacun à sa manière, dans leurs doutes, leurs névroses, leurs lâchetés et trahisons, leur mauvaise gestion du quotidien, le manque de communication et de partage... leur façon de vivre tous en parallèle, en périphérie les uns des autres, sans vraiment se regarder, en perdant un temps précieux. 
Ça pourrait être déprimant comme lecture, mais non, car chaque personnage est développé avec beaucoup d'humour et d'empathie, de cynisme mais aussi d'émotion, et un ton plein de tendresse et de mordant; dans un style d'écriture particulier que j'ai apprécié (Elizabeth Crane a gardé sa patte d'auteur(e) de nouvelles qui peut déstabiliser certains lecteurs).
Ça se voit, même si le propos n'est pas toujours drôle, qu'Elizabeth Crane s'amuse, du coup, même si ça s'essoufle peut-être un peu, on s'amuse avec elle (d'autant qu'elle s'adresse parfois directement au lecteur, y compris dans des explications en fin de livre, accentuant le sentiment de proximité).
Elle est ainsi parvenue à me parler, sans me faire fuir, d'adultère, de suicide, de maladie et de mort, bref des sujets a priori pas si légers... mais dont elle a très bien su doser la part de laideur, de drame et de comédie.

En conclusion, à mes yeux, un très bon roman sur ce qui se passe derrière les murs de certaines familles pourtant heureuse en apparence (trompeuse).

"Jean a la sensation d'être une femme incomplète, maintenant, la sensation qu'on l'a creusée avec une cuiller, comme une courge, qu'on a retiré la meilleure partie pour ne laisser que la peau."

L'auteur(e) >> Elizabeth Crane a grandi à New York. Avant de devenir écrivain, elle se consacre à l'opéra, mais sur scène le trac l'empêche de chanter. Elle quitte New York pour Chicago et débute l'écriture de nouvelles qui paraissent dans des revues. Elles sont publiées ensuite dans le recueil When the Messenger Is Hot, dédié à l'amour. La critique américaine est unanime. AprèsBanana Love: et autres nouvelles, elle signe un premier roman: Une famille heureuse.

Les éditions 10/18: http://www.10-18.fr/livres-poche/
Les éditions Phébus: http://www.editionsphebus.fr