Le-linguiste-était-presque-parfait-de-David-Carkeet

Double Negative (titre original) est sorti en 1980 et est devenu un classique aux USA, merci à Monsieur Toussaint Louverture de l'avoir enfin édité en France l'an dernier.
(Et entre nous, on ne sent pas les 34 ans passés depuis (bon, ok ils utilisent des machines à écrire et pas des ordis, mais sinon...) et la couverture colorée/psychédélique signée Simon Roussin & Monsieur Toussaint Louverture achève de rendre le tout intemporel, et assez attirant.

L'histoire >> On traite le séduisant linguiste Jeremy Cook de trou-du-cul devant l'une de ses charmantes assistantes, et tout fout le camp! D'autant que l'un de ses collègues de l'institut d'étude du langage des nourrissons, un individu discret et obsédé par l'étrange notion de « contre-amitié », vient d'être assassiné. Du jour au lendemain, Jeremy va devoir élucider un meurtre, rédiger une conférence dont l'intitulé change tous les matins, faire le joli cœur et, plus important encore, découvrir – grâce à la linguistique et à quelques coups tordus – d'où sortent ces foutues rumeurs sur lui. Qui a dit que la vie d'un linguiste était un long fleuve tranquille?

Cette enquête se déroule donc dans un cadre plutôt inhabituel, un centre universitaire situé dans une ancienne prison à la forme arrondie/panoptique, inventée par le philosophe Jeremy Bentham, favorisant l'observation sans être vu...
(on notera au passage, non sans penser à un clin d'oeil de l'auteur, que le personnage principal porte le même prénom...).
Dans ces lieux originaux évoluent des nourrissons scrutés/étudiés, et des personnages loufoques et décalés dont le quotidien se voit sacrément perturbé par la mort de l'un d'entre eux...
Qui? Pourquoi? Comment démasquer le coupable qui se trouve vraissemblablement parmi leur groupe de linguistes?

Il y a un peu d'Agatha Christie dans cette sorte de huis clos au titre Hitchcockien qui se lit avec plaisir, en souriant devant des sitations plutôt ubuesques, et se régalant de certains dialogues savoureux, malentendus et délires paranos.
La linguistique tient évidemment sa place de choix, dans des passages plutôt passionnants, ainsi que dans une conclusion prouvant, s'il le fallait, l'importance de la communication et de la compréhension les uns des autres (même, et surtout, celle d'un bébé de 18 mois, quand même assez injustement mêlé à tout cela...). Et les personnages de Cook et de Leaf sont assez attachants.

Entre humour et critique du monde universitaire 
et de la société concurrentielle en général, ce linguiste... tient donc plutôt ses promesses, même si je m'attendais à autre chose et qu'il souffre peut être de quelques longueurs.
J
'ai quand même passé un bon moment de lecture avec ce roman aussi distrayant qu'enrichissant, à l'intelligence simple/sans esbrouffe de l'auteur de talent qu'est David Carkeet (dont 2 romans, mettant encore en scène Jeremy Cook, devraient être prochainement édités, toujours chez Monsieur Toussaint Louverture).


"Cook soupira et se massa le cuir chevelu. Son bureau était jonché de notes, de livres et de journaux ouverts. Il savait désormais, pour ce que ça valait, que John, Johann, Jan, Ian, Hans, Hansel, Giovanni, Jean, Juan, Ivan Vanya, Evan, Sean et Jones étaient en définitive un seul et même prénom. Que Elmer était jadis un terme usuel pour saluer des inconnus; que le nom de Shakespeare avait été épelé de quatre-vingt-trois façons différentes au cours de sa vie; que les Lombards avaient de longues barbes; que les Anglais devaient leur nom au terme angle, qui désignait la pêche à la ligne (...). Et il sut finalement pourquoi certains pronoçaient "euh" la voyelle finale de patate et de tomate, tandis que la majorité se contentait de la consonne occlusive "at".
Cette dernière constatation avait pour lui une valeur particulière car cette question lui avait été posée des dizaines de fois, presque autant que celle de savoir en quoi consistait la linguistique - aux soirée, aux pique-niques, au lit, dans les aéroports, et une fois, ce qui l'avait dérangé, dans les toilettes de Chez Max. Désormais, après toutes ces années, il aurait une réponse."



Livre qui se trouvait dans ma pile à lire et lu dans le cadre du comité de lecture de la médiathèque de Saint Quentin en Yvelines.