GCB

« J'ai franchi plusieurs frontières, toujours vers l'est. L'extrême est. Avec un passeport d'homme blanc dans la poche. Et pas grand-chose d'autre. Quelques routes du ciel, quelques chemins d'Asie. Je me suis retrouvé un jour à Bali. J'y suis resté. Ça faisait déjà trop longtemps que j'étais parti ou alors c'est que j'étais fatigué de regarder derrière moi. J'avais l'impression d'être dans le cul-de-sac de ma vie, à cinquante ans, comme un vieux hippie. L'indigène était jeune, bienveillant, il avait un smartphone. Les ponts aériens déversaient des touristes mondialisés. On signalait la disparition inquiétante des dieux. Moi, dans mon coin de rizière, je léchais mes plaies. C'est là que j'ai rencontré Jean-Bat, qui était gigantesque, québécois et homo. Ce qui faisait beaucoup pour un seul homme. C'est là que Jeanne m'est tombée dessus avec ses seins flottants et toutes ses joies de vivre. Ce qui était trop pour en faire une passion. Heureusement, il y avait de la bière et de la mousson pour noyer tout ça comme on noie des chatons. Et des réseaux sociaux pour interroger hier, quand on était jeune, dans une autre vie. Quand on était beau et criminel. »

J'aimerais tant parvenir à bien vous parler de Grand chasseur blanc et vous donner envie d'aller à la découverte de cette histoire de désillusions-réalités qui sautent au visage à un moment d'une vie.

De cet écrivain en cavale, qui, pour des raisons que l'on ignore durant une bonne partie du roman, s'exile et se retrouve encore plus coupé du monde et des siens, et du coup se rapproche de lui même et reprend le contrôle.
En plein coeur de Bali, isolé dans une vie insulaire (...), il dérive et se livre à une importante introspection: sa fuite, son passé, la nostalgie de certains souvenirs, la déception d'un présent très amer...  
Tout cela aurait pu être "pénible" sur 460 pages, mais ça ne l'est pas le moins du monde, parce que ce n'est pas que nostalgique, c'est aussi drôle.
Désabusé, ironique, oui, mais terriblement drôle. 

Oui il est drôle avec son analyse et son recul.
Et parfois les sourires sont attendris, car il est touchant, Simon/Didier, cet homme qui change d'identité et fuit pour rester libre. Pour ne pas payer le prix d'un geste (ô combien punissable, il en convient) résultant d'un burn-out personnel.

grand chasseur blanc

Denis Parent nous donne un point de vue masculin sur la vie de couple, de la rencontre à la douleur d'une séparation, les enfants (qui prennent parti, s'éloignent...), les souvenirs, les hérissons que l'on laisse derrière soi (...), les coups bas, la violence d'un divorce, et la ruine...
(ce qui ne l'empêchera pas de se laisser encore surprendre et de revivre de beaux emportements...).
Grand chasseur blanc est aussi une jolie histoire de rencontres entre "hommes", une amitié (débutant de manière hilarante) entre deux hommes très différents mais toujours présents l'un pour l'autre; et une rencontre avec les balinais pour qui les occidentaux restent des énigmes (et d'intéressants gagne-pain).
C'est aussi le parcours d'un écrivain à succès qui se dédouble, se défait de son nom et de l'image "glamour" de l'auteur, pour en observer avec ironie les effets pervers.
Et c'est surtout l'amour d'un fils loin de ses parents vieillissants, d'une mère attaquée dans sa féminité, des parents dont l'espérance de vie rallonge tout en ne ralentissant pas leur déclin...

Chaque page est chargée d'une mélancolie hyper élégante, où le sexe, la colère, l'alcool, la violence parfois reprennent le dessus pour pouvoir se sentir encore vivant dans les excès.
C'est désenchanté mais jamais déprimant, et c'est ce qui fait de ce roman un des meilleurs de la rentrée 2014 à mes yeux, car bien que pataugeant dans leurs rizières personnelles, les personnages principaux gardent leur humour, cette qualité qui semble être le dernier rempart, la seule "politesse" qui leur reste...

"... cette histoire, on la connaissait tous. Tout droit sorti de la visite habituelle du facteur, au creux des matins qui sentaient bon le pain grillé, au lendemain d'une rigolade mémorable avec de vieux amis, quelque part dans ces moments où l'on se croyait sans histoire, on avait maigri. On s'était senti fatigué. On avait eu des douleurs habituelles. On était devenu ce on. Celui qui fait des examens qui répondent à des examens, celui qui voit des médecins si jeunes qui écrivent à d'autres médecins encore plus jeunes. Celui qui fréquente des machines à voir dedans, avec des rayons, des échos ou des résonances, des machines de demain pour évaluer le nombre de vos lendemains. Cet être hésitant à qui l'on parle de carte Vitale et de bonnes mutuelles."

Denis Parent a signé ses deux premiers romans, Perdu avenue Montaigne Vierge Marie et Un chien qui hurle, chez l'excellent Stéphane Million Editeur (qui se voit cité dans les remerciements...).