bonheur illicite

«Vous n’échapperez pas au bonheur», affirme, en gros, Unni, adolescent des années 1980 fasciné par les délires collectifs, avant de sauter du toit de son immeuble d’une cité de Madras. Pourquoi ce suicide? Telle est la quête – l’enquête – de son père, écrivain raté, ivrogne et néanmoins journaliste d’investigation. À travers des monceaux de vignettes, de planches, de bandes dessinées réalisées par son fils, par le biais de témoignages de ses anciens camarades de classe pris entre pensées profondes et coups de ceinture paternels, Ousep tente d’adoucir ses doutes et ceux de son épouse, Mariamma, elle-même détentrice d’un secret ancien.

Aujourd'hui, 5 mars, sort Le bonheur illicite des autres (comment résister à un tel titre?), deuxième roman de Manu Joseph, après Les Savants qui avait été encensé et couronné par de multiples prix (pas encore lu, mais que je compte bien lire très prochainement!).

Dans ce roman, Unni Chacko croit donc que les êtres humains ont une prédisposition génétique à être heureux/à être manipulés pour y croire...
Et pourtant... il se suicide...
Le Bonheur illicite des autres commence trois ans après sa mort, alors qu'il aurait eu vingt ans, et que son père reçoit un courrier qu'il voit comme un indice, et raconte la quête désespérée de cet homme, journaliste et écrivain raté, pour comprendre ce geste, défaire les noeuds, obstinément.
Comprendre le choix de ce fils, précoce, talentueux, dessinateur de BD, doté d'une grande force de persuasion, à l'avenir prometteur.
Mais un fils aux multiples parts d'ombres que son père va découvrir à force de creuser, scruter ses dessins, frapper aux portes, peler les multiples couches de sa personnalité...
Et ce faisant, Ousep Chacko croise la route de divers personnages, dessinateurs, neuroscientifique, religieuse mutique, un "cadavre", une voisine-ancienne amoureuse, et une foule d'autres personnages, parfois grâves mais aussi amusants.

Pendant ce temps, la famille Chacko sombre, marquée par ce deuil et rongée par la misère.
Ils se trouvent rejetés par le voisinage, Ousep se noyant dans l'alcool, et Mariamma, la mère, atteinte d'une sorte de folie-haine provoquée par un évènement de son enfance, perdant de plus pied. 
Et, Thoma, le fils, qui, dans cette famille dysfonctionnelle, entre une mère moitié folle et un père alcolique, cherche à savoir comment être le petit frère survivant?

On sent dans ce roman une dimension très personnelle. Manu Joseph, dans un style très fluide, mêle humour, nostalgie, incompréhension et douceur dans cette émouvante histoire de deuil et de survie, et au cours de cette "(en)quête" il nous fait découvrir une Inde en difficulté dans les années 1990, des jeunes qui dérivent parfois, révoltés, poussés à la réussite pour pouvoir fuir cette région (sud) de 
l'Inde qui est une des régions avec le plus fort taux de suicide au monde.

Le bonheur illicite des autres est un roman original, plutôt sombre mais instructif et jamais pesant, qui se dévoile au fil des pages pour devenir une sorte de "polar" philosophique et psychologique s'interrogeant sur la quête de la vérité, le poids du passé, les souvenirs que l'on laisse aux uns et aux autres, sur le sens de la vie. Et on ne le lâche pas facilement.


"C'est ainsi que, bien des années plus tard, les habitants de Balaji Lane se rappelleront de cette époque. Et quand ils se rappelleront ces années-là, ils penseront aussi, avec un gloussement, à la famille de Malayalees catholiques, aux coucous chez les corbeaux: le voisin méprisable du nom d'Ousep Chacko, son épouse qui, échouée sur les rives de l'existence, confiait à ses murs nus toutes ses rancunes rationnelles, et leur fils Thoma, qui n'était pas bon en maths. Que leur est-il arrivé, ont-ils seulement survécu à la vie, s'en sont-ils sortis?
Et ils se souviendront d'Unni, cela va de soi. Ils n'oublieront jamais Unni Chacko."