en cheveux

« Il faut pêcher mille grandes nacres, les sortir de l’ombre, pour obtenir deux cent cinquante grammes de fil de soie de mer, deux cent cinquante grammes seulement de lumière avec un millier de gros coquillages. »
Un châle, à première vue commun s’il n’était constitué de fils de Pinna nobilis, la grande nacre de Méditerranée. Lorsqu’elle retrouve l‘objet précieusement conservé dans les réserves du musée, les souvenirs reviennent à la narratrice. Se déploie, pli après pli, une histoire familiale dans l’Italie fasciste, dont les fragiles fils tissés de la nacre forment la trame. Un frère autoritaire et machiste, ses deux sœurs Nella et Bice protégeant le châle comme objet totémique soustrait à la vue de l’homme, la nature et ses odeurs, ses lumières, sont la matière de ce récit sensuel et incarné.

Les éditions invenit, avec le musée des Confluences de Lyon, ont fait naître une nouvelle collection que j'ai eu envie de découvrir, intitulée Récits d'objets.
Les auteurs de cette collection ont été invités à écrire sur l'objet de leur choix figurant parmi les collections du musée (qui ouvre le 20 décembre). 
De là sont nés quatre récits, surprenants, drôles ou poétiques. L'éditeur écrit: Ces livres ont la particularité d'être enrichis : à l'achat, il vous sera proposé de télécharger gratuitement l'application Récits d'objets qui vous permettra d'accéder à la vision en 3D de l'objet, à un entretien vidéo de l'auteur et à Libfly, le portail de lecteurs en ligne. Cette application est disponible sur Android et Apple et fonctionne sur smartphone et tablette.
(Application que j'ai évidemment testée et m'a permis de voir et essayer de toucher le fameux châle de la tante Nella).

A travers l'existence de ce châle si rare et si précieux (il n'en existe qu'une soixantaine), c'est le destin d'une famille italienne, d'une fratrie, de femmes, que l'on parcourt dans les pages de ce court roman/la mémoire de la narratrice en visite au musée, approchant ce châle familial avec précaution et respect.
L'histoire de soeurs/d'une fille dominées par un frère/père particulièrement antipathique, fasciste et conservateur, méfiant (les considérant comme des voleuses d'héritage), négligeant et possessif, avec lequel elles entretiennent un rapport amour/haine très fort.


châle

Bice l'aînée, effacée, sacrifie sa vie de femme pour rester auprès de la fragile Nella. 

Nella, femme sauvage, insaisissable, lettrée, qui se cache et, révoltée, cache des objets afin qu'ils ne lui échappent pas tous, afin de les (sauve)garder pour sa nièce à laquelle rien ne doit revenir non plus, puisque tout s'hérite de père en fils... 
Nella, femme libre disparaissant dans les bois, aux envies et choix mal acceptés à l'époque, portant pantalon et cheveux lâchés (d'où le titre et la sublime couv)... et ce fameux châle parfois sur ses épaules nues, tellement précieux et unique qu'il lui fait prendre une conscience exacerbée de chaque parcelle qu'il touche.

C'est avec la poésie, l'économie et la précision des mots propres à sa plume (que j'avais également beaucoup aimée dans Nouons nous) qu'Emmanuelle Pagano nous dépeint une époque, une nature foisonnante entre ombre et lumière, et une condition féminine affligeante incarnée par ce châle qu'elle voit comme le dépositaire d'une mémoire qui s'estompe, se ternit, et dont on doit prendre soin.

"J’ai l’impression qu’en éclairant le châle, le conservateur fait apparaître le portrait de Nella, ses cheveux aussi bruns que le châle est blond, mais avec les mêmes reflets roux, et derrière elle, un peu en retrait, mon autre tante, Bice, projetant une ombre sur elles, mon père, leur frère aîné, et, cachée par cette ombre, toute mon enfance à Stellanello, le temps particulier des vacances, quand je croyais jouer à nous cacher de mon père et que Nella me laissait me déguiser avec le châle et ses dorures devant le soleil couchant."

L'auteure >> Emmanuelle Pagano est née en 1969 dans l’Aveyron. Ses études en esthétique du cinéma l’ont amenée à s’intéresser aux cicatrices, aux paysages du corps. Elle fragmente le réel, recueille les morceaux ainsi découpés de l’existence quotidienne, en compose des écrits au plus près de l’expérience. Titulaire d’une agrégation en arts plastiques, elle a enseigné cette matière jusqu’en 2012 et vit sur le plateau ardéchois, où il faut aller chercher le bois pour se chauffer. Cet environnement lui inspire quelques-unes de ses œuvres, des topographies intimes. Après Un renard à mains bleues, Nouons-nous, son dernier roman, a été salué par la critique. D’avril 2013 à septembre 2014, elle a été pensionnaire de la villa Médicis.

Dans la même collection: Philippe Forest, l'Enfant Fossile (2014); Jean-Bernard Pouy, S63 (2014);  Valérie Rouzeau, Télescopages (2014).