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Impossible de Grandir, c'est autant un grand cri de survie qu'un murmure...
Le cri d'une femme qui dit qu'elle existe, et le murmure de la Petite, fragile et blessée, qu'elle fut, et restera toujours un peu...

Impossible de Grandir c'est cette dualité que nous avons tous et toutes en nous, cette personne adulte que nous sommes devenus, confrontée à l'enfant qui reste toujours en nous, avec son histoire et ses stigmates qui nous façonnent.

Ici Salie, adulte, se trouve en pleine introspection, confrontée à son enfance, ses traumatismes, réveillés par une invitation à dîner.
Comme quoi parfois, les brèches s'ouvrent juste sur un petit coup de pouce... oui "coup de pouce" parce que, finalement, c'est aussi ce que Fatou Diome nous dit ici, c'est un bien salvateur, parfois, que d'être poussée dans ses derniers retranchements (même par une "amie", insistante et égocentrique, sur laquelle elle pose un regard bienveillant et plein de philosophie)...
Car en arriver à atteindre ses limites, ça entraîne l'explosion qui permet d'arrêter de se tourner le dos, d'enfin se retrouver, stopper l'apnée et s'apaiser.

Mais sans oublier, en parlant de l'amour reçu de ses grands parents, et surtout sans refuser de ne pas pointer du doigt les souvenirs douloureux, les personnes malsaines et les us et coutumes loin des "images d'Epinal" sur l'Afrique et ses valeurs (l'esclavage familial, le droit à l'éducation malmené, la condition de la femme et la maltraitance des enfants "illégitimes").
Fatou Diome nous parle avec pudeur mais également avec fermeté de ce qu'elle a vécu et ne devrait plus être.

Alors arrive un paragraphe: "J'écris" comme un "J'accuse", qui prend au ventre et qui agite.
Qui, en tant que fille, et mère, m'a interpellée, parce que l'on est tellement à la merci des adultes, de nos parents (ou famille), tellement responsables des souvenirs que l'on donne, des identités qui vont se forger en fonction de ce que l'on éveille ou étouffe dans l'oeuf. 
Bien que Fatou Diome n'aime pas le terme de résilience (et que les psys et autres formes de soins de l'âme ne soient pas la tasse de thé de son héroïne), je ne vois pas quel autre terme employer pour souligner cette force de ne pas oublier mais d'en faire une force, une rage de vivre, de dire, et d'écrire, comme elle l'a fait.

Une écriture énergique, touchante et poétique, avec ses lenteurs et accélérations, presque parlée parfois, comme une conteuse au coin d'un feu qui nous emmène au Sénégal comme si nous y étions, qui nous fait subir les mêmes injustices, ressentir sa colère, ses flux et reflux, dans un saisissant mélange de violence, de douceur, de clairvoyance et d'optimisme.

"... l'idée que les gens se font de la place qu'ils occupent dans la vie d'autrui justifie parfois leur comportement, raisonnable ou pas. Oser relativiser cette place, lui rendre sa juste mesure, c'est parfois prendre le risque de perdre une relation, car trop de gens se surestiment et personne n'aime savoir qu'on peut se passer de lui. Pourtant, il faut admettre cette dernière idée pour reconnaître à l'autre sa liberté, et s'en accorder une soi-même." (...)
"Lorsqu'une situation ne convient pas et qu'on n'a plus aucun contrôle dessus, il reste toujours la possibilité d'agir sur soi-même, afin d'apprendre à vivre avec les gens tels qu'ils sont, sans se laisser détruire. On ne peut obliger personne à faire preuve de délicatesse, mais on peut fixer la limite de son endurance..."