terres dévastées

Au milieu de la nuit et de la jungle mexicaine, des projecteurs s'allument : un groupe de migrants, trahis par leurs passeurs, est pris d'assaut par des trafiquants. Certains sont exécutés ; les autres, triés selon le sort qui leur est réservé, sont stockés dans des camions pour être livrés dans les montagnes alentour. 
Sous la direction des deux chefs de bande, Estela et Epitafio, les convois prennent la route des montagnes. Façonnés par un passé que l'on devine odieux, ces amants contrariés jouissent de leur pouvoir et des souffrances qu'ils infligent. Obsédés l'un par l'autre, ils tentent vainement de communiquer, de se dire leur amour et leurs espoirs d'une nouvelle vie. 

Les Terres Dévastées est une histoire de migrants (aussi nommés "sans-nom" ou "sans-Dieu") dans la jungle en Amérique du Sud, mais elle pourrait tout autant se dérouler en Europe. 

Une histoire dont il est difficile de parler tant ce roman est déstabilisant dans sa construction, son écriture serrée, précise, et son style lyrique, tragique, shakespearien.
Le regard impitoyable que porte Emiliano Monge en abordant des réalités effrayantes, dérangeantes et authentiques laisse son lecteur assommé une fois la dernière phrase lue.

Des terres dévastées, comme les vies des nombreux migrants partis pleins d'espoir qui finissent par approcher de leur but, épuisés, et se trouvent trahis par leurs passeurs, se voient privés d'individualité, déshumanisés, torturés, volés, violés, devenus simples marchandises, jaugés à leur taille/poids/force/beauté. 
Epitafio et Estela (dont les noms n'ont pas été choisis par hasard) sont des trafiquants qui font commerce de la misère de l'autre, sans scrupules, avec haine et violence.
Sourds à la souffrance de leurs prochains comme sourds l'un à l'autre, puisqu'ils ne parviennent jamais à communiquer alors qu'ils font routes séparées, obsédés l'un par l'autre, chacun dans son camion chargé de ces êtres humains niés, balotés.
Et c'est étrange, ces sentiments qui surgissent, au milieu de ce chaos, l'espoir et cet amour brûlant entre ces deux personnages si froids et incapables d'empathie.

Allégorie de l'Enfer, le texte, brutal et révoltant, est entrecoupé d'extraits de La Divine Comédie de Dante, ainsi que de témoignages de migrants recueillis par des ONG. Et au fil des pages monte un immense sentiment de colère/malaise/écoeurement voire de honte face à ce que certains de nos semblables sont capables de faire, et le plaisir qu'ils y trouvent.
Un livre
oppressant, exigeant, dur et essentiel, qui a remporté le prix Elena Poniatowska, l'un des plus importants prix littéraires sud-américains.

"Parfois cela se passe en plein jour, mais là, c'est la nuit. Au milieu d'un terrain découvert que les habitants des villages alentour appellent Ojo de Hierba, oeil d'herbe, une clairière cernées d'arbres trapus, de lianes primitives et de racines qui affleurent comme des artères, on entend soudain un sifflement, le crissement d'un moteur à essence qu'on allume, puis quatre énormes projecteurs déchirent la pénombre.
Effrayés, ceux qui viennent de très loin s'arrêtent, se tassent, et tentent de s'observer l'un l'autre: les puissants projecteurs, cependant, les aveuglent. Alors ils se rapprochent, les femmes des enfants, les enfants des hommes, et eux qui marchent depuis plusieurs jours se mettent à chanter leurs terreurs.

Quelqu'un a sifflé et les lumières se sont
allumées... nous ne pouvions voir devant
nous... nous nous sommes serrés les uns contre 
les autres... rien que des corps effrayés."

L'auteur >> Emiliano Monge est né à Mexico en 1978. Ancien éditeur et journaliste, il est l’auteur de trois romans remarqués et fait partie des «Bogota39», les 39 meilleurs auteurs d’Amérique du Sud de moins de 40 ans désignés par le Hay Festival. Les Terres Dévastées a été traduit dans plusieurs pays.