Paysage perdu

C’est avec un mélange d’honnêteté brute et d’intuition acérée que Joyce Carol Oates revient sur ses jeunes années. Son enfance pauvre dans une ferme de l’État de New York fourmille de souvenirs : ses parents aimants, ses grands-parents hongrois, les animaux, la végétation, le monde ouvrier, l’école. Ces années lui offrent à la fois un univers intime rassurant, mais un univers limité, cerné par des territoires inaccessibles, propices à enflammer l’imagination de la jeune fille qui trouve là ses premières occasions de fiction. Des territoires où la mort rôde et où les êtres souffrent : cette maison dans la forêt où les enfants sont battus par un père ivrogne qui y mettra le feu ; sa camarade Cynthia, ambitieuse élève qui se suicidera à l’âge de dix-huit ans ; sa soeur cadette autiste, Lynn Ann, qui deviendra violente au point de dévorer littéralement les livres de son aînée… Joyce Carol Oates explore le monde à travers les yeux de l’enfant et de l’adolescente qu’elle était, néanmoins consciente des limites de sa mémoire après tant d’années. Cette lectrice d’Alice au pays des merveilles sait que la vie est une succession d’aventures sans fin, qui voit se mêler comédie et tragédie, réalité et rêverie. 

A chaque sortie d'un roman/recueil de nouvelle/récit de Joyce Carol Oates je me frotte les mains de joie, et je crois que je vous l'écris à chaque fois. 
J'ai cela dit commencé Paysage Perdu avec une petite appréhension car Valet de Pique, son roman sorti en mars 2017, m'avait un peu laissée sur ma faim.
Faim rassasiée avec Paysage Perdu, récit agrémenté de quelques photos personnelles regroupant plusieurs chroniques (dont certaines furent précédemment éditées dans la presse américaine il y a quelques années) dans lesquelles Joyce Carol Oates se livre sur son enfance au coeur d'une petite ville de l'Etat de New York - USA (dans une ferme au navrant voisinage) puis explore les moments marquants, les déclics, les rencontres décisives qui ont fait d'elle la femme/l'auteur(e) qu'elle est devenue.

Elle balaye les souvenirs qui l'ont forgée/menée sur le chemin de l'écriture. Des souvenirs pleins de vie, d'innocence ou de gravité, tous teintés d'une nostalgie certaine: un ami poulet, l'école, sa rencontre avec les livres et la musique, l'autisme de sa soeur, sa relation avec ses parents, ses origines... le quotidien qui a permis à son imaginaire de se développer dès son plus jeune âge, etc... 

Paysage perdu ouvre une fenêtre fascinante sur l'une de nos plus grandes auteures (que je voyais bien recevoir le prix Nobel de littérature cette année...) au regard implacable, et aux écrits noirs et toujours subtils. Et, tout en interrogeant sur la fiabilité de nos mémoires, propose une belle réflexion sur le temps qui passe, éveillant à travers le miroir qu'elle nous tend quelques uns de nos propres souvenirs/paysages perdus.

"Un écrivain est peut-être quelqu'un qui, dans l'enfance, apprend à chercher et à déchiffrer des indices; quelqu'un qui écoute avec attention ce qui est dit afin d'entendre ce qui ne l'est pas; quelqu'un qui devient sensible aux nuances, aux sous-entendus et aux expressions fugitives des visages."

L'auteur(e) >> Joyce Carol Oates est née en 1938 à l'ouest du lac Erié. Son père travaillait pour la General Motors. Elle passe une enfance solitaire face à sa soeur autiste et découvre, lorsqu'elle s'installe à Detroit au début des années 60, la violence des conflits sociaux et raciaux. Membre de l'Académie américaine des arts et des lettres, titulaire de multiples et prestigieuses récompenses littéraires,parmi lesquelles le National Book Award, Joyce Carol Oates occupe depuis longtemps une place au tout premier rang des écrivains contemporains. Elle est l'auteure de recueils de nouvelles et de nombreux romans dont Les Chutes (prix Femina étranger en 2005), Mudwoman (meilleur livre étranger en 2013 pour le magazine Lire) et Carthage.