Une bouche sans personne

Un comptable se réfugie la journée dans ses chiffres et la nuit dans un bar où il retrouve depuis dix ans les mêmes amis. Le visage protégé par une écharpe, on ne sait rien de son passé. Pourtant, un soir, il est obligé de se dévoiler. Tous découvrent qu’il a été défiguré. Par qui, par quoi? Il commence à raconter son histoire à ses amis et à quelques habitués présents ce soir-là. Il recommence le soir suivant. Et le soir d’après. Et encore. Chaque fois, les clients du café sont plus nombreux et écoutent son histoire comme s’ils assistaient à un véritable spectacle. Et, lui qui s’accrochait à ses habitudes pour mieux s’oublier, voit ses certitudes se fissurer et son quotidien se dérégler. Il jette un nouveau regard sur sa vie professionnelle et la vie de son immeuble qui semblent tout droit sortis de l’esprit fantasque de ce grand-père qui l’avait jusque-là si bien protégé du traumatisme de son enfance.

Dans les titres attendus en cette rentrée je dois avouer avoir rencontré quelques déceptions. Oui, certains titres que je trépignais pourtant (ou justement trop?) d'impatience de lire m'ont parfois laissée sur ma faim.
Et puis... il y a les titres qui prennent par surprise, des romans que l'on n'attendait pas et qui parlent, secouent, et se referment la gorge serrée. 

Vous l'aurez compris, Une bouche sans personne compte parmi ces derniers.
Il m'a très tôt été conseillé par deux personnes aux goûts indiscutables (saluons ici Christelle, du blog Dealer de lignes et David Goulois chroniqueur-libraire de talent), et puis comment résister à un si beau titre, sans parler de la couv? Et c'était un premier roman 
(si vous me connaissez un peu, vous savez combien les premiers romans m'attirent) alors j'ai foncé tête baissée dans l'histoire de ce discret comptable blessé, abîmé, effacé, mais debout.
Et qu'il est attachant ce personnage principal! Il a la moitié basse de son visage cachée par une écharpe, et personne ne sait ce qui lui est arrivé.
Après un évènement déclencheur, il va se lancer dans le récit d'anecdotes vécues avec son incroyable et fantasque grand-père ce qui attirera de plus en plus de monde dans le bar où il se livre, et partager avec nous des billets d'humeur/des moments suspendus (qui ressemblent à de petites nouvelles, pleines de finesse et d'humour).
Chemin faisant, il va s'autoriser à détricoter les mailles de l'écharpe qui le garde à l'abri du regard des autres, pour dévoiler son terrible secret.

Je ne vais pas vous en dire plus pour ne pas vous gâcher la découverte de ce roman, ainsi que sa fin, mais franchement, j'ai rarement été touchée comme je l'ai été dans les dernières pages.

Une bouche sans personne est un roman intemporel, bien qu'ancré dans le temps (et dans l'Histoire), car il aborde des sujets malheureusement encore très contemporains comme les dégâts de la violence sur des innocents, le poids du passé, la douleur de la différence et sa solitude, les cicatrices que l'on cache de peur d'être rejeté/jugé, les familles que l'on se créé, et le droit d'exister que l'on finit parfois par s'octroyer...
J'ai lu que certains trouvaient qu'il y avait du Boris Vian et du Perec dans ce roman, c'est vrai... Je dirais qu'il m'a aussi fait penser à certains films de Jean-Pierre Jeunet et de Michel Gondry, avec ce côté nostalgique et dramatique contrebalancé par des passages délicieusement burlesques, et inondé d'
une immense poésie, une grande douceur et une très belle simplicité.

"J’ai un poème et une cicatrice.
De ma lèvre inférieure jusqu’au tréfonds de ma chemise, il y a cette empreinte de l’histoire, cette marque indélébile que je m’efforce de recouvrir de mon écharpe afin d’en épargner la vue à ceux qui croisent ma route. Quant au poème, il me hante comme une musique entêtante, ses mots rampent dans mon crâne d’où ils voudraient sortir pour dire leur douleur au monde. Poème et cicatrice font partie de moi au même titre que mes jambes, mes bras ou mes omoplates. Je ne me sens pas tenu de les examiner pour savoir qu’ils existent. J’ai seulement appris à essayer de les oublier.
Voilà pour mon armoire à souvenirs. J’ai pris soin de la cadenasser solidement et, la plupart du temps, cela marche. C’est la seule solution pour rester, à ma manière, assez heureux."

L'auteur >> Gilles Marchand est né en 1976 à Bordeaux. Il a notamment écrit Dans l’attente d’une réponse favorable (24 lettres de motivation) et coécrit Le Roman de Bolaño avec Eric Bonnargent. Une bouche sans personne est son premier roman, sorti aux Forges de Vulcain.

Roman qui figurait dans ma pile de livres, lu également dans le cadre des 68 premières fois.