Belle Fille

« J’ai retrouvé une photo de ces années-là. C’est une photo en noir et blanc, nous y figurons tous les trois, Olga, toi et moi. Assis au centre sur la moquette blanche, tu regardes droit dans l’objectif avec une sorte de détermination joyeuse dans les yeux. À genoux à côté de toi, indifférente au photographe, j’ai le visage tourné vers le chat que tu tiens dans tes bras. Sur la gauche de la photo, adossée à des coussins, Olga sourit, la tête renversée en arrière. Au premier plan trône Oxana, le vieux berger belge et son museau blanchi. Derrière nous, le paysage lacustre de la tapisserie d’Aubusson. Je détaille la jeune fille agenouillée à tes côtés, vêtue d’une blouse blanche brodée et d’un jean. Elle a le regard songeur. Je me demande à quoi elle pense, ce dont elle rêve. Je l’ai perdue de vue. »

Avec Belle-fille, Tatiana Vialle signe un récit romancé adressé à celui qui fut son beau-père. D’une écriture aérienne, elle livre le portrait sensible d’un monstre sacré du cinéma et celui d’une femme courageuse qui n’a eu de cesse de se réinventer une famille. Une lettre en forme d’hommage qui interroge la figure paternelle.

Belle-Fille est le premier (mais pas le dernier) livre que je lis de la collection Les Affranchis, qui propose aux auteur(e)s de rédiger la lettre qu'ils n'ont jamais écrite. Annie Ernaux, Yves Simon, Anne Goscinny, Pia Petersen, Romain Slocombe, Nicolas d'Estienne d'Orves, entre autres, ont précédé Tatiana Vialle dans cet exercice sincère qui lève le voile sur une part intime d'eux. 

Dans ce texte court et pudique, Tatiana Vialle s'adresse à un sacré personnage: son beau-père, qui n'était autre que Jean Carmet, qu'elle a immédiatement déteste lorsqu'il a débarqué dans la vie de sa mère, Olga, et donc dans la sienne alors qu'elle avait 4 ans. Elle ne le nomme jamais, mais la photo de couverture parle d'elle-même. 

Aors qu'elle écrit surgissent les souvenirs de son enfance au sein d'une famille atypique un peu bohème, entre une mère insaisissable, un père absent, maladroit, et un beau-père acteur aux débuts en dent de scie, parfois envahissant, imprévisible.
Un beau-père exigeant, atteint d'une sorte de paranoïa, provoquant l'isolement de sa famille dans une volonté maladive de protection.
Tatiana Vialle s'adresse à l'homme derrière l'acteur (qui provoqu
a sa vocation d'actrice, par défi), raconte sa vie auprès d'un tel personnage public, sa construction à son contact, les regards, menaces, moqueries, jalousies à affronter.
Surtout, elle revient sur leurs premiers pas ensemble, eux qui ne s'étaient pas choisis, sur cette relation chaotique, pleine d'un amour retenu mais maintes fois démontré par leurs gestes, leur présence, leur fidélité, même quand il sera séparé de sa mère.   

Belle-Fille est un bel hommage sous forme de lettre à ce beau-père atypique et enrichissant que la cinéphile que je suis a pris plaisir à mieux découvrir, un texte touchant sur la famille et les liens qui se créent, restent, résistent ou se délitent, et font ce que l'on devient.

Tatiana Vialle a adapté ce texte dans un seul en scène, interprété par Maud Wyler.

"Je suis orpheline. Je le suis peut-être d'autant plus que c'est à l'instant où je te perds que je comprends que tu avais été un père."

L'auteur(e) >> Les acteurs ont toujours tenu une place centrale dans la vie de Tatiana Vialle, tour à tour actrice elle-même, puis directrice de casting et metteur en scène. C’est à l’un d’entre eux, son beau-père Jean Carmet qu’elle a consacré son premier livre.