Amour propre

Giulia n’a hérité de sa mère que son prénom, italien comme elle, et son amour pour Malaparte. Elle a grandi seule avec son père et avec les livres du grand écrivain. Elle est devenue mère, elle est devenue professeure d’université, spécialiste de Malaparte. Ses enfants ont grandi, ils ont encore besoin d’elle, mais c’est elle qui a besoin de vivre sans eux maintenant: elle ne fuit pas comme sa mère a fui dès sa naissance, elle fuit pour comprendre ce qu’elle a hérité de cette absente, ce qu’elle a légué, elle, mère si présente, à  ses enfants.
Elle répond à l’invitation d’un ami universitaire et part seule à la Villa Malaparte à Capri pour écrire un livre. L’œuvre du grand écrivain, ce qu’elle lit, découvre de l’auteur dans cette maison mythique, sa solitude, le silence de la maison où sont passés tant d’hommes et de femmes qu’elle admire, tout cela sert sa quête: quelle mère a-t-elle été, quelle éducation a-t-elle reçu et a-t-elle donné? Et une question plus grave et plus essentielle  peut-être : a-t-elle aimé ses enfants? Les aiment-elles tout en regrettant la vie qu’elle aurait pu avoir sans eux? Etait-elle faite pour être mère ou est-elle faite comme sa mère pour la liberté, l’absence de responsabilités?

Guilia, 46 ans, 3 enfants, divorcée, se trouve à un moment charnière de sa vie, en effet ses enfants ont grandi et ses deux fils viennent de lui faire part de leur envie de suspendre leurs études pour une année de césure.
Alors qu'elle a le sentiment de leur avoir sacrifié sa vie, cette annonce, au parfum d'ingratitude et d'incompréhension mutuelle, remet de nombreuses choses en question : l'éducation qu'elle leur a donnée, leur avenir, son autorité, sa position, ses choix passés (et parfois subis)... c'est la goutte d'eau qui fait qu'entre fureur et amertume, celle-ci ressent l'urgence de s'éloigner d'eux, et de répondre à une invitation à se rendre sur l'île de Capri, dans la villa atypique de Curzio Malaparte (immortalisée par Jean-Luc Godard dans Le Mépris), artiste engagé, qui n'a pas toujours fait l'unanimité (et dont je connaissais peu l’œuvre à vrai dire).
Un auteur
sur lequel elle désire écrire et dont sa mère lui a seulement laissé le livre « La Peau » avant de disparaître à sa naissance, la laissant avec son père.

Sylvie le Bihan nous entraîne donc sur l'île de Capri, pour suivre le voyage réel et introspectif de Guilia. Celle-ci se réfugie dans la solitude, l'art et l'écriture, tout en se livrant à Maria, gardienne de la maison, afin d'essayer de répondre à ses interrogations face au sentiment de rejet qui la ronge depuis l'enfance (comment être (une « bonne ») mère quand l'abandon inexpliqué de la sienne a engendré des trous qui la font trébucher sur son propre chemin?), déchiffrer son passé et questionner son avenir.
Que devient-on après s'être autant, et tant bien que mal, consacrée à ses enfants, en veillant à ce que tout soit beau/bon/lisse?
Que fait-on du vide, de la nostalgie, et du sentiment de perte de contrôle qu'ils font naître en imposant leurs propres choix? 

Il est rare de voir abordé le sujet de la filiation et de la maternité (pas toujours aussi rose qu'on voudrait nous le laisser entendre) avec une telle honnêteté, même si la parole se libère un peu, et que l'image d'Epinal se voit enfin malmener.
Sylvie le Bihan ose dire l'envie hésitante (voire la non envie) d'avoir des enfants (ou le regret, parfois, d'en avoir eu(s) devant le poids qu'ils ont pesé), la pression de l'entourage scrutateur, les écueils trop souvent cachés derrière des masques souriants, la pression de la mère parfaite (et de l'enfant parfait), l'incompréhension/le jugement lorsque certaines disent leur mal-être, les fichues cases dans lesquelles il faut rentrer, l'oubli vertigineux de soi, le regard des autres, si lourd, et le regard que l'on pose sur soi-même, si sévère.
Sylvie le Bihan raconte le feu qui couve (de longues années durant), puis le déclic qui provoque l'incendie, le besoin de se retrouver/pardonner et le départ, nécessaire, vital, malgré l'amour (bien qu'imparfait) que son héroïne peut porter à ses enfants.

Amour Propre est un roman intense et courageux, qui bouscule et touche grâce à une écriture puissante, directe, précise.
L'histoire d'une absence, d'une fille et d'un père démuni mais présent, d'enfants devenant adultes, des personnages bancals, sincères, animés "simplement" par le désir de (re)devenir eux-mêmes.
Sans nul doute, le parcours intime simple et torturé de Guilia, en quête d'apaisement et de nouvelles envies, résonnera auprès de nombreuses femmes, et les libèrera, je l'espère, d'une inutile culpabilité.
Il serait également bon qu'il en encourage d'autres à une précieuse sororité. 

"La notion de regret n'existe pas pour une mère, c'est un signe de défaite, une ignominie, un dysfonctionnement qu'il faut cacher ou règler au plus vite, car il est si facile d'être traitée de folle par les autres, femmes comprises, dès que le ressenti est différent, voire contradictoire à leur foi en cette histoire de l'enfantement merveilleux que l'on se refile de mère en fille.
Mais, j'ai eu des enfants et je le regrette.
Après cette phrase, que je la laisse dans ma tête ou que je la formule à voix haute, je ressens à chaque fois le besoin, ou l'obligation, de dire que j'aime mes enfants. Ca semble nécessaire, rassurant pour mes interlocuteurs, mais oui je les aime, d'un amour animal, incompréhensible, inconditionnel et dévorant. Regretter, ce n'est pas rejeter, c'est simplement penser au "si", c'est envisager tous ces possibles qui s'envolent avec les premiers cris du nourrisson, et ce ne sont ni Alex, ni Thomas ou Antoine que je regrette, mais toutes ces années que j'ai dédiées à un dessein qui m'était étranger, à cet oubli de soi." 

L'auteur(e) >> Sylvie Le Bihan est romancière. Elle a publié aux éditions du Seuil trois romans remarqués : L’Autre (2014), Là où s’arrête la terre (2015) et Qu’il emporte mon secret (2017). Et un récit Petite bibliothèque du gourmand, (Flammarion, 2013) préfacé par son mari Pierre Gagnaire.
Les éditions JC Lattès: https://www.editions-jclattes.fr/