vigile

Un bruit étrange, comme un vrombissement, réveille une jeune femme dans la nuit. Elle pense que son compagnon la taquine. La fatigue, l’inquiétude, elle a tellement besoin de dormir... il se moque sans doute de ses ronflements. Mais le silence revenu dans la chambre l’inquiète. Lorsqu’elle allume la lampe, elle découvre que l’homme qu’elle aime est en arrêt cardiaque. 
Avec une intensité rare, Hyam Zaytoun confie son expérience d’une nuit traumatique et des quelques jours consécutifs où son compagnon, placé en coma artificiel, se retrouve dans l’antichambre de la mort. 

Premier titre de cette rentrée littéraire de janvier dont j'ai envie de vous parler: Vigile, aux magnifiques titre et couv, qui a beaucoup résonné en moi et m'a relativement secouée.
En lisant la 4ème de couv, je m'étais dit que cela allait fatalement me renvoyer quelques mois en arrière, à ce que mes parents ont traversé, plus précisément à ces minutes où tout a dépendu de ma mère, de sa présence d'esprit et de son sang froid, alors que mon père, inconscient, faisait un AVC sévère.
Ce moment de bascule qui rebat toutes les cartes, si brutalement.

Et tout ce qui s'est ensuivi, le vertige, la plongée dans l'inconnu, ces jours cotonneux, suspendus, hors-la-vie, où chaque minute est potentiellement décisive... la longue intervention, le coma, le 
service de réanimation, ce monde à part entre 2 rives, l'attente, la veille, le professionnalisme de certains médecins (pas tous, mais beaucoup) l'écoute des infirmières, tout ce personnel médical dont on se retrouve totalement dépendant, suspendu à leur passage et aux quelques mots qui nous offrirons un brin d'optimisme (ou pas). Et la vie, dehors, qui continue.

Tenir alors, malgré la peur, le manque et les souvenirs qui affleurent, en s'appuyant sur l'entourage précieux qui soutient, console, et aide à avancer, à rassembler l'énergie que l'on tente de transmettre à celui qui lutte et que l'on attend. 

Vigile est un récit personnel à forte résonance universelle, traversé par une lumière éclatante, fait de phrases courtes, écrit comme dans l'urgence, comme une conjuration. 
Un récit remuant, digne et pudique, dans lequel Hyam Zaytoun fait une belle déclaration à la vie et à l'homme de sa vie, souligne la fragilité des choses et l'importance de la présence des autres face à l'immense solitude qui vous étreint dans ces longues heures de veille. 

"Tu fais le malin, je crois. C’est une blague, ce vrombissement de bouche. Ce jeu étrange que tu fais au milieu de la nuit. Serait-ce que je ronfle et tu te moques? J’ai tant de mal à vaincre le sommeil, cette nuit-là. Dans le noir je te parle, te demande d’arrêter, je t’appelle : ce n’est pas drôle. L’interrupteur, je ne le trouve pas, mon cœur bat la chamade, je dois savoir déjà : ton front que j’ai touché est trempé de sueur… La lumière.
Ton visage, tes yeux fixes. Tu n’es plus là. Une secousse encore.

Tu n’es plus là. Je t’appelle, t’appelle, Antoine, Antoine. Monstrueux sentiment d’abandon. Tu ne peux pas me faire ça. Mon cœur bat la chamade. Mes mains tremblent. Je me lève, essaye de rassembler mes pensées, juste agir, faire les bons gestes dans le bon ordre. La peur, elle est là, mais je dois agir. Arriver à descendre les escaliers jusqu’au salon. Attraper mon téléphone, composer le 18. Je remonte les escaliers, pose le téléphone en mode haut-parleur.
Je commence à masser ta poitrine. Le lit est trop mou. Un homme décroche. Je dis, Mon mari a fait un infarctus.
Je donne l’adresse. On me demande si je sais faire un massage cardiaque, je dis, Oui. — Vous l’avez mis par terre? Non, je réalise que non, que ça ne peut pas marcher. Je tire doucement ton corps pour le faire glisser par terre.
Je crois que j’y arrive sans trop heurter ta tête (...)
Mes mains sur ta poitrine, mes mains imbriquées l’une dans l’autre, pour me donner la force. À genoux, je donne mon poids dans ta poitrine et souffle pour deux (...)

L’oxygène te quitte peu à peu, je le vois à ton front, à ton visage qui perd sa couleur. Je donne mon poids dans ta poitrine, continue de t’appeler. Reviens mon amour. À l’autre bout du fil, la voix me dit: — Vous continuez. Je n’ai pas le droit de flancher puisque je sais quoi faire. Le temps passe, il faut qu’ils arrivent vite, les pompiers. Alors, le geste, le geste, le geste qui sauve, répétitif. Il fait passer ma peur, occupe mon énergie, 15 tout entière dans mes mains, dans mon dos qui s’incline, près de toi, en rythme…
Je vois les minutes s’égrener sur le téléphone et les pompiers n’arrivent pas.
Le découragement, immense."

L'auteur(e) >> Comédienne, Hyam Zaytoun joue régulièrement pour le théâtre, le cinéma et la télévision. Elle collabore par ailleurs à l'écriture de scénarios. Elle est aussi l'auteur d'un feuilleton radiophonique - "J'apprends l'arabe" - diffusé sur France Culture en 2017. Vigile est son premier texte. 
Les éditions du Tripode: https://le-tripode.net/