9782221216286

"La jeune femme chantait pour elle-même un air saturé d'émotions. Il y avait du Billie Holiday dans cette mélopée. Elle avait un grain dans la voix qui abrasait la rugosité des jours. Elle prenait pour elle le trop-plein, l'infect et l'insoutenable, et elle le trans formait en chant. Elle prenait ça à sa charge comme pour en libérer l'auditeur. Sa douleur, c'était notre cadeau.

Alors, à genoux au milieu de la foule, j'ai fondu en larmes. Je savais que ce que je cherchais existait. Même si j'avais dû mourir, là à quatre pattes sur les pavés, je serais parti l'esprit tranquille. Je l'avais trouvée."
Pierre Pierre est un ultrasensible qui pleure à gros bouillons face à la beauté. Un jour de balade, il rencontre le fantasque fondateur d'une sorte d'arche de Noé remplie d'artistes. Pierre y est embauché, à la recherche d'une voix qui le ferait fondre... Au moment ou il se cogne à la perle rare, sa boîte est rachetée par une multinationale. Très vite, les cadences s'accélèrent et à mesure que les conditions de travail se dégradent, l'arche devient galère...

Lorsque je me lance dans les premières pages d'un roman d'Arnaud le Guilcher c'est un peu comme lorsque des amis sonnent à la porte et que je me réjouis d'avance de la soirée qui m'attend. C'est la promesse d'émotions multiples, rire, ironie, tendresse, émotion et rire encore... et, quelques heures plus tard, me voilà à devoir quitter les protagonistes à regret.

Du Tout au Tout n'a pas dérogé à la règle (ouf).

Pierre Pierre, le personnage principal, est un ultrasensible, atteint par une sorte de syndrome de Stendhal (en 1817, à Florence, la visite de la cathédrale de Santa Croce provoqua chez Stendhal une émotion si profonde qu’il faillit se trouver mal. C'est ainsi que depuis l'on nomme ce trouble psychosomatique qui se caractérise par une surcharge d'émotions chez les voyageurs en admiration devant une oeuvre d'art).
Le pauvre (ou pas) n'est pas 
très adapté à notre société qui fait peu dans le sentiment... et encore moins Mohair, son chat qui rétrécit jusqu'à devenir minuscule dans les moments de stress et, à l'inverse, se met à enfler enfler enfler à chaque belle émotion.
Un peu comme vous et moi lorsque, par moment, nous aimerions disparaître dans un petit trou de souris... ou quand soudain on ressent une émotion telle que l'on se déploie comme une fleur, voyez...?
Ils sont attachants ces deux-là, ainsi qu'Isis, Muriel et sa voix fabuleuse, Hervé, Maïté, Gubetta, De La Mer... Ah De La Mer, le patron fantasque de Poséïdon, dont la seule quête est la beauté et le sentiment de plénitude qu'elle entraîne, un patron veillant au bien-être de ses employés, encourageant l'amusement, l'originalité, l'humain.
Alors, autant vous dire que quand De La Forge parvient à racheter la boîte, la baptise Vulcain et débarque avec ses sbires aux cerveaux pleins de chiffres et d'anglicismes, comme dirait Blier dans les Tontons Flingueurs: "c'est du brutal"...
Pierre Pierre et ses collègues se retrouvent confrontés à l'absurdité de décisions de plus en plus aberrantes, abusives, humiliantes. Sans parler des choix artistiques qui ne font plus que répondre à des algorithmes ne privilégiant plus le beau, mais le plus vendeur (et c'est rarement raccord...).

Cela pourrait donc être un roman hyper noir, mais c'est là qu'Arnaud le Guilcher accompli une nouvelle prouesse, car c'est par le biais de la comédie qu'il aborde la brutalité de la vie en entreprise (et les affres de la création musicale).
C'est à travers des scènes pleines de fantaisie toutes en démesure qu'il parvient à mettre encore plus en évidence les dérives du monde du travail, son système féodal, sa violence, ses règles mouvantes, la pression permanente, sans plus aucun droit à la déconnexion, la menace du chômage qui repousse les limites de la conscience et du corps. 
Arnaud le Guilcher nous fait profiter de ses talents de dialoguiste, choisissant chaque mot avec précision, toujours dans une langue incroyable, utilisant quelques mots d'argot. Encore une fois j'ai noté des tas de répliques, j'ai ri à plusieurs reprises dans le RER (et pourtant on y perd souvent le sens de l'humour), mais j'ai aussi été interpelée par le propos et attendrie par la poésie et la tendresse qui s'en dégagent. 

Du tout au tout est un roman intelligent, ironique, sensible et haut en couleur, une satire décalée, surréaliste, débordant d'originalité (qui n'est pas sans rappeler Boris Vian). C'est un peu angoissant, drôle et triste à la fois. Mais ce qui en ressort, à mes yeux, c'est un optimisme téméraire, une vraie foi en l'autre et en la solidarité/collectivité. Et ça fait du bien, en ces temps d'individualisme forcené.

"Pérol avait tout du second couteau qui se prend pour une machette. Il était coiffé comme une balle de tennis et on avait envie de lui smasher la trogne. Sa tête d'hydrocéphale fourbe était posée sur un corps courtaud et ratatiné. L'ensemble, en termes de proportions, évoquait un oeuf d'autruche sortant d'un cul de moineau.

Il affichait un sourire de circonstance. Son visage était tellement peu habitué à la gentillesse que sa bouche ressemblait à une cicatrice frâichement rouverte. Je m'attendais à en voir couler une petite goutte de pus ou quelques humeurs verdâtres. Rien n'est venu. Ce type me semblait sensible comme une barre à mine. Le planter au sommet d'une boîte travaillant sur l'humain était aussi judicieux que de donner à Judas le premier rôle d'un biopic sur Jésus.

"Faites-lui confiance. Pérol est l'homme de la situation. Buvons le verre de l'amitié!"

Pérol a fait sauter le premier bouchon en liège. Celui-ci a volé vers le toit du bâtiment, avec la bienveillance d'un missile balancé vers l'Occident par un dictateur nord-coréen. En chemin, le projectile a percuté la deuxième perruche en pleine tête.

La bestiole est tombée comme une pierre.
Raide morte.

Champagne!"

L'auteur >> Arnaud Le Guilcher est un écrivain français né en 1974 en Bretagne. Il est l'auteur de six romans, En moins bienPas mieuxPile entre deuxRic-RacCapitaine frites et Du tout au tout.
Les éditions Robert Laffont : http://www.laffont.fr/site/page_accueil_site_editions_robert_laffont_&1.html