Une apparition

Et si tout ce qu'on racontait sur les cheveux blancs était faux? Et si ces monceaux de teinture, sur des millions de chevelures, aux quatre coins de la planète, cachaient en fait une beauté supplémentaire que les femmes pourraient prendre avec le temps, beauté immense qui les sauverait de bien des angoisses, de bien de servitudes?
C'est en partant de cette intuition que Sophie Fontanel, un soir d'été, décide d'arrêter les colorations et de regarder pousser ses cheveux blancs. Comme elle est écrivain, elle en fait un livre, sorte de journal romancé de ce qu'elle n'hésite pas à appeler une « naissance ».
Les semaines, les mois passent: un panache lui vient sur la tête, à mille lieues des idées préconçues sur les ravages du temps. Elle réalise que l'âge embellit aussi les femmes et que les hommes n'ont pas pour les cheveux blancs l'aversion qu'on supposait. Elle découvre que notre société n'attendait qu'un signal, au fond, pour s'ouvrir à une splendeur inédite, d'une puissance extraordinaire.

Sophie Fontanel avait partagé sur Instagram l'évolution de sa mue capillaire, et j'avais suivi avec intérêt son cheminement vers le blanc, le lent et nécessaire processus de pousse de ses cheveux, ses réflexions, les réactions (parfois très vives) des gens (proches ou pas), l'affirmation de ce choix (et son bonheur depuis)...
Ses photos et ses commentaires m'interpelaient car je ne savais pas si je l'aurais fait/le ferai. Bon, pour le moment, je n'ai que très peu de cheveux blancs sous mes mèches blondes, mais est-ce que je ne continuerai pas de les masquer lorsqu'ils se feront plus nombreux? En toute honnêteté, je crois que si...
Et pourtant, je l'admire, Sophie Fontanel, ainsi que toutes les femmes "blandes" qu'elle croise et immortalise régulièrement.  

Car ce n'est pas que d'une couleur de cheveux dont il s'agit, évidemment.
C'est de choix, de liberté que l'on s'offre en s'écoutant et en refusant les diktats d'une société d'apparence où le jeunisme règne. En disant non aux obligations que l'on se créé pour répondre à ces exigences esthétiques, le paraître recouvrant trop souvent l'être, l'âge et ses traces devant être masqués sous toutes sortes de produits (ou d'opérations diverses). 

Sophie Fontanel se soumettait à ces impératifs capillaires jusqu'à ce qu'elle ait un déclic, fasse LA rencontre déterminante, avec une autre, avec elle-même surtout, et c'est ce dont il est essentiellement question dans ce récit/journal court, direct, enjoué: ce chemin sur lequel on peut s'aventurer pour apparaître à soi-même, et s'aimer enfin. 
Et que l'on fasse ou non le choix de passer au gris/blanc, nul doute que le propos de Sophie Fontanel (dans ce livre, ou dans cette vidéo par exemple) entraînera bon nombre de femmes dans son lumineux et joyeusement décomplexé sillage.

"Comment te dire? A certains, il faut un temps fou pour apparaître. (...)
J'ai été comme eux. Il m'a fallu cinquante-trois ans, la perte d'un travail, des rides et des cheveux blancs pour commencer d'être enfin l'heureuse femme sur la photo, la fortunée qui se reconnaît dans quelque chose d'admirable, et non plus son parent pauvre. 
Cinquante-trois ans pour accepter un compliment, pour y voir l'intuition d'un clairvoyant. 
Cinquante-trois ans pour oser "me la raconter", ce qui signifie oser la poésie et le lyrisme sans lesquels aucun de nous ne peut embellir.
Cinquante-trois ans pour découvrir le lien entre l'indulgence et le courage. Qu'être doux envers soi peut se réveler être un héroïsme.
Cinquante-trois ans pour comprendre que la plainte est stérile, que rendre les autres responsables de nos doutes est une facilité, et qu'il y a mieux à faire: s'inventer enfin.
Cinquante-trois ans pour découvrir qu'on ne plaît jamais à tout le monde. L'unanimité, c'est d'abord en soi qu'il faut la faire. C'est ballot tellement c'est simple. Les vérités les plus évidentes nous restent longtemps inaccessibles.
Et enfin, à cinquante-trois ans, j'ai entrepris d'apparaître."

L'auteur(e) >> Romancière, journaliste, Sophie Fontanel a écrit durant quinze ans pour le magazine ELLE avant d'y diriger la mode pendant un an. Elle tient aujourd'hui une chronique sur la mode dans L'Obs et sur France Inter. Publiés aux Éditions Robert Laffont, traduits en plus de dix langues, ses romans précédents, Grandir (2010), L'Envie (2011), et La Vocation (2016) ont connu un grand succès public et critique.