Une_histoire_trop_franc_aise

«  C’est le triste particularisme de notre entreprise.
Nous pratiquons le mensonge et la fraude. »
Fondée par un homme de gauche, la société Jodelle Implants vend des prothèses mammaires aux femmes du monde entier. Véritable «  laboratoire d’innovation sociale  », elle se distingue par la diversité de ses employés, ses hauts salaires ou sa crèche d’entreprise. Ici, chaque matin, le PDG envoie aux cent vingt salariés un poème de La Fontaine ou de Rimbaud.
Lorsque Louis Glomotz, critique littéraire au chômage, y trouve un emploi, il est loin de se douter que cette façade humaniste cache une réalité toxique, et qu’il va se retrouver au cœur d’un scandale sanitaire mondial.

Inspirée de faits réels, le scandale des prothèses mammaires toxiques PIP, Une histoire trop française nous plonge dans ce que l'industrie a de plus sale, immoral.

Jean Jodelle est chef d'entreprise, un chef d'entreprise humaniste, proche de ses employés qu'il chouchoute, auxquels il envoie un poème chaque matin, et avec lesquels il organise des séances de "team building" pour renforcer la solidarité et la fidélité au sein de son entreprise par ailleurs peu consciencieuse.
Car Jean Jodelle est aussi un patron jouant, par souci d'économie/de profit, avec la vie de milliers de femmes, se croyant suffisamment malin pour contourner les contrôles et les lois, forçant la complicité de ses employés, pratiquant l'intimidation discrète, maîtrisant la manipulation.

Jodelle Implants met donc la vie de milliers de femmes en danger/en a déjà bousillé quelques unes et ses employés sont quotidiennement partagés entre leur conscience et l'appât du gain, du confort, des avantages, le bien-être de leur famille, les études des enfants à venir, la belle maison, la grosse voiture etc...
Animés par la crainte du scandale, et la peur de tout perdre mais réveillés en pleine nuit par ce qui leur reste de moralité, certains craquent mais cèdent à la pression du groupe. Y aura-t-il un mouton noir (
celui qui apparaît comme le méchant n'est pas toujours celui qui devrait l'être...) dans le troupeau?

Ce roman, brut, nerveux, drôle, cynique, et un brin caricatural, se lit vite et reste en tête car saisissant malgré certains thèmes peu approfondis (le couple, la montée du racisme, les familles recomposées, la solitude...). Il entraîne une vraie réflexion sur ce que nous nous voyons accepter et nous fait parfois nous éloigner de nos valeurs, sur ce qui pousse certaines personnes à mettre en danger la vie d'autrui dans leur seul intérêt pécunier.

Je dois admette que cette lecture a eu une résonance probablement particulière, en plein milieu de cet été où il était question d'un médicament qui se retrouvait sur la sellette... car elle m'a évidemment fait penser à cette industrie pharmaceutique qui prend parfois des libertés avec notre santé, assure qu'il n'y a pas de risques encourus, jusqu'à ce que les scandales éclatent.

"Nous pratiquons le mensonge et la fraude.
Nous fabriquons des prothèses mammaire avec un gel de silicone non réglementaire (...).
N'allez pas croire que nous fraudons dans la joie, le coeur léger. Les problèmes de conscience, ça vous bouffe de l'intérieur, comme dit Christine Galvez, notre responsable des achats. Le mensonge est notre maladie professionnelle, avec, pour les uns, l'eczéma, l'insomnie, les pertes d'équilibre, les crises d'angoisse ou de tétanie; pour d'autres la dépression, le dégoût de soi - ou pire. Certains parmi nous consultent des spécialistes. (...)
Comme tous les Français, nous vivons dans la peur du déclassement. Nous redoutons que nos enfants et petits-enfants vivent moins bien que nous. Chez Jodelle, nous avons la sécurité de l'emploi. Pas de plan de licenciement déguisé en plan de sauvegarde, pas de réduction de la masse salariale, nulle suppression de poste, mais un éternel printemps syndical. Si vous ne faites pas de bêtises, vous êtes là pour quarante ans, affirme Willy Duclos. Ici, tous les départs à la retraite sont remplacés. Innombrables sont nos avantages sociaux: plan d'épargne, participation aux bénéfices, primes en veux-tu en voilà, pour les vacances, les mariages, les naissances.
Quand nos concurrents, ceux de Sebbin, d'Eurosilicone ou de Polytech Aesthetics, sont payés au lance-pierre, nous touchons de forts salaires. 
De quoi donner envie de faire l'autruche".

L'auteur >> Fabrice Pliskin est né à Boulogne Billancourt le 27 mars 1963. Après des études de lettres, il entre au service culturel du Nouvel Observateur. Il est également l'auteur de plusieurs ouvrages, tous parus chez Flammarion : Monsieur météo (1998), Toboggan (2001), L'Agent dormant (2004), Le juif et la métisse (2008).