rêveurs

L'Amérique, Jende Jonga en a rêvé. Pour lui, pour son épouse Neni et pour leur fils Liomi. Quitter le Cameroun, changer de vie, devenir quelqu'un. Obtenir la Green Card, devenir de vrais Américains.
Ce rêve, Jende le touche du doigt en décrochant un travail inespéré: chauffeur pour Clark Edwards, riche banquier à la Lehman Brothers.
Au fil des trajets, entre le clandestin de Harlem et le big boss qui partage son temps entre l'Upper East Side et les Hamptons va se nouer une complicité faite de pudeur et de non-dits...
Mais nous sommes en 2007, la crise des subprimes vient d'éclater. Jende l'ignore encore : en Amérique, il n'y a guère de place pour les rêveurs...

Voici venir les rêveurs est le premier roman d'Imbolo Mbue, il lui a demandé cinq années d'écriture, et même s'il se déroule en 2008 il frappe toujours par la pertinence de son propos. C'était d'ailleurs étrange de lire ce roman (au titre encore plus ironique désormais) quelques jours après l'élection de Donald Trump aux USA, alors qu'il y est question de celle de Barack Obama et de l'espoir que celle-ci représentait... 

Voici venir les rêveurs c'est l'histoire du rêve américain confronté à la réalité, celui d'une famille immigrée sans papiers, vivant de petits boulots, de solidarité, d'angoisse et de bons plans, pleine d'espoirs et de projets simples...
Mais la bonne volonté et l'envie ne suffisent pas toujours pour s'intégrer et obtenir des papiers, même en ayant un avocat au faîte des dernières combines. 
Ils mènent ce combat épuisant alors que les américains pour lesquels ils travaillent apparaissent usés et blasés, sans véritable conscience de leur chance alors qu'ils vivent aisément dans un pays où tout semble possible, juste avant la crise et la chute de la firme Lehmann Brothers pour laquelle travaille le père.

Un roman au bel équilibre (
dont je salue la traduction et le très beau travail de langue) où deux univers se côtoient dans une proximité fragile, aux personnages un peu caricaturaux mais attachants, et à l'écriture juste, vivante et fluide malgré la gravité du discours sous jacent sur l'immigration, les inégalités raciales et les illusions perdues.

" - Pourquoi êtes-vous venu dans ce cas?
- Je m'excuse monsieur?
- Pourquoi êtes-vous venu aux Etats-Unis si votre ville est si belle?
Jende eut un rire, un rire bref et gêné.
"Mais monsieur, dit-il. L'Amérique, c'est l'Amérique.
- Je ne comprends pas ce que vous voulez dire par là.
- Tout le monde veut venir en Amérique, monsieur. Vivre dans ce pays. Ah! C'est la plus grande chose au monde, monsieur Edwards.
- Ça ne me dit toujours pas pourquoi vous êtes ici."
Alors Jende réfléchit; il réfléchit à ce qu'il pouvait lui dire sans en dire trop.
"Car mon pays n'est pas bon, monsieur, commença-t-il. Il n'a rien à voir avec l'Amérique. Si j'étais resté dans mon pays, je ne serai rien devenu du tout. Je serai resté un rien...""

L'auteur(e) >> Née en 1982, Imbolo Mbue a quitté Limbé, au Cameroun, en 1998 pour faire ses études aux États-Unis. Elle a grandi en lisant les grands auteurs africains: Chinua Achebe, Ngugi wa Thiong'o, mais c'est dans les romans de T. Morrison et Gabriel García Márquez que sa sensation d'être écartelée entre deux cultures a trouvé un écho. S'inscrivant dans la lignée d'Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie ou du Ravissement des innocents de Taiye Selasi, Voici venir les rêveurs, son premier roman, a fait l'objet d'enchères effrénées auprès des plus grands éditeurs américains. Imbolo Mbue vit à Manhattan.

Roman lu dans le cadre du Prix des Lectrices ELLE 2017.