Le monde entier

« Chevalier préférait aller à son travail en Mobylette quand il faisait beau, et il portait toujours le même casque, orange, sans visière. Ce jour-là, il avait sur le dos une chemise à manches courtes que le vent de la course faisait flotter autour d’un genre de bermuda. De loin, on voyait d’abord le blanc livide de ses mollets, puis son ventre laiteux que la chemise découvrait par saccades. »
Il n’y a pas de femme dans la vie de Chevalier, pas qu’on sache en tout cas. De même qu’il n’y a pas beaucoup de tendresse entre sa mère et lui. Pourtant, il n’a jamais eu l’envie d’aller s’installer ailleurs que dans ce village où il a grandi, où il aime aller pêcher dans les étangs, avec son vieux copain Ségur. Jusqu’à ce soir d’août où son chemin a croisé une voiture renversée sur le bord de la route…

Je crois bien que sans les 68 premières fois, je n'aurais pas croisé le chemin de ce premier roman aux allures de film Nouvelle Vague.
Pourtant, Dieu sait que j'aime découvrir les premiers pas de certains auteurs, mais je n'avais pas encore noté ce titre. 
Et cela aurait été dommage, car cette lecture m'a vraiment emballée par sa douceur et son style simple, frais, profondément humain. 

Cela tient beaucoup/essentiellement à son personnage principal pourtant banal, Chevalier, attachant solitaire bourru, taiseux contemplatif proche de la nature, dur à cuire fidèle en amitié, qui voit sa vie basculer en quelques jours: il secourt les passagers d'une voiture renversée au bord de la route, 
se retrouve à secrètement cohabiter avec une jeune femme apeurée, alors que son meilleur ami se retrouve à l'hôpital...
Chevalier, en 
refusant de devenir le héros du village et en rejetant les raccourcis faciles de son entourage (y compris de sa mère, assez détestable...) nous touche par son humilité, sa franchise, sa modestie, et son manque d'amour compensé par une abondance d'amitié et de bienveillance.

C'est avec tendresse que l'on traverse ce lumineux roman en sa compagnie, ainsi que celle des autres personnages qui gravitent autour de lui dans ce petit village où l'on aimerait aller trouver refuge, pour y réaliser, comme Chevalier, que le monde entier est à notre portée, pouvu que l'on se laisse la chance d'y croire.

"Il restait peu de la clarté du crépuscule mais la belle lumière crayeuse de la pleine lune au-dessus de l'horizon suffisait à la marche. Chevalier appréciait particulièrement ce moment: il aimait marcher la nuit mais le faisait peu, par manque d'occasion, et puis les gens normaux ne courent pas la campagne à ces heures-là, il faut avoir une raison. C'étaient les odeurs surtout qui le rendaient fou, les odeurs d'été à la tombée de la nuit explosent comme des feux d'artifice, se soulèvent de terre comme des flammes, s'en vont lécher les gens qui passent comme pour leur dire de s'arrêter, d'être obéissants, de soumettre leurs sens à l'enchantement. Les odeurs d'été, Chevalier les comparait aux sirènes d'Ulysse, c'est pour elles qu'il naviguait en Mobylette plutôt que dans la puanteur de sa voiture. Les autres saisons avaient de très beaux parfums aussi, mais plus timides, moins entêtants, et Chevalier se disait qu'aucun n'aurait jamais la séduction de ces putassières d'odeurs des nuits de plein août."

L'auteur >> Né en 1960 dans une famille de paysans et de maçons, François Bugeon a grandi sur les rives du Cher près de Vierzon. Tout d’abord céramiste, puis ingénieur pour la physique fondamentale et l’astrophysique, il est aujourd’hui chargé de communication dans un grand centre de recherche scientifique. Le Monde entier est son premier roman publié au éditions du Rouergue.

Roman lu dans le cadre des 68 premières fois où nous sommes un groupe de lecteurs/lectrices à lire une belle sélection de premiers romans sortis dernièrement.