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Un frère et une soeur vivent reclus depuis des années dans leur maison familiale, qu’ils ont baptisée « Notre château ». Seule la visite hebdomadaire du frère à la librairie du centre ville fait exception à leur isolement volontaire. Et c’est au cours de l’une ces sorties rituelles qu’il aperçoit un jour, stupéfait, sa soeur dans un bus de la ligne 39. C’est inexplicable, il ne peut se l’expliquer. Le cocon protecteur dans lequel ils se sont enfermés depuis vingt ans commence à se fissurer.

Je ne vous en ai pas encore parlé, alors petit préambule : les 68 premières fois recommencent!
Mais c'est quoi au fait? Et bien 
nous sommes quelques un(e)s à lire une belle sélection de premiers romans sortis dernièrement. Mes camarades ont commencé sur les chapeaux de roue depuis quelques semaines, pour ma part je suis un peu à la traîne, je n'ai pas un rythme de lecture aussi soutenu qu'avant et il me faut aussi avouer que j'ai lu certains titres qui ne m'ont fait ni chaud ni froid...

Notre château compte donc parmi la sélection des 68 premières fois, et à mes yeux il se détache par son côté atypique et mystérieux.

Dès les premières phrases, et jusqu'au bout, une sorte de litanie vous hypnotise.
Des phrases courtes, répétées, comme si le narrateur cherchait à rester accroché à la réalité par le biais des mots qui l'ancrent encore un peu... mots auxquels il accorde une telle importance qu'il consacre sa seule et unique sortie hebdomadaire à une visite chez le libraire. 

Et c'est au cours d'une de ces sorties qu'Octave est certain d'avoir vu sa soeur dans le bus n°39, en plein centre ville. Celle-ci lui soutient que non, depuis qu'ils vivent cloîtrés dans cette immense maison elle ne sort jamais, il le sait.
Mais que sait-il finalement..? Leur peu de repères chancèle, les murs se resserrent, des évènements étranges se produisent, tout change autour d'eux... ou bien est-ce seulement leur vision des choses? Et nous, lecteurs, de nous interroger sur où placer le curseur de la réalité.

Notre château nous embarque dans une histoire familiale pleine de non-dits, de cloisonnement, de dérives, de folie, dans un style un peu fantastique, énigmatique, ramassé. Nous en sortons 
comme d'un rêve étrange qui nous laisserait vaseux toute la journée suivante, avec le sentiment d'avoir été maculés de noirceur et de mélancolie.
Et à vrai dire, c'est cela que j'attends d'un roman, de le fermer en ayant été secouée, interloquée, déstabilisée. Ce qui, vous l'aurez compris, fut le cas avec Notre château, 
conte onirique tout aussi dérangeant/troublant qu'envoûtant, tenant de Shirley Jackson, Poe, Lovecraft, ou encore Kubrick... et complété à la fin par les angoissantes photos en noir et blanc signées Thomas Eakins qui ont inspiré l'auteur.

"Cela fait vingt ans que ma sœur et moi habitons cette grande, si grande, et belle, si belle maison. Si grande et si belle que nous l’appelons Notre Château.
Nous en avons hérité à la mort de nos parents. Mon père en avait hérité de son meilleur ami. Celui-ci a tout légué à mon père. Il n’avait pas de famille et considérait mon père comme sa seule famille.
Il a donc donné à mon père cette grande, si grande, et belle, si belle maison. Si grande et si belle que nous l’appelons Notre Château.
Il y avait cependant une condition dans le testament : mon père ne devait pas habiter la maison, il ne devait pas la mettre en location, il ne devait pas la vendre.
Elle était à lui cette grande, si grande, et belle, si belle maison, mais il ne pouvait en profiter, ou pour le dire autrement, je crois que c’est le terme juridique approprié, il ne pouvait en jouir.
Ma sœur n’aime pas quand je dis que notre père n’a pas joui de cette grande, si grande, et belle, si belle maison.
Cette grande, si grande, et belle, si belle maison nous est revenue à la mort de nos parents. Il n’y avait pas de clause dans le testament. Il n’y avait pas de testament. Et nous pouvons ma sœur et moi habiter dans cette grande, si grande, et belle, si belle maison. Nous pouvons en jouir. Ma sœur n’aime pas quand je dis que nous pouvons jouir de cette maison.
Mais oui, nous jouissons de cette grande, si grande, et belle, si belle maison. Si grande et si belle que nous l’appelons Notre Château." 

L'auteur >> Emmanuel Régniez est libraire du "Le Cent Livres" à Mons.
Notre Château est sorti aux éditions Le Tripode. Il est aussi l'auteur de "L'Abc du gothique" (2012) aux éditions Le Quartanier